DES NOMS DES PERSONNAGES DRAMATIQUES
dénué de sens? Et pourtant c'est ce mot qui dit tout ici : car, d'après ce mot, les poètes comiques n'appliquaient pas seulement à leurs personnages des noms arbitraires, mais ils les leur appliquaient ainsi. Et comment, ainsi? De manière à tendre au général h l'aide de ces noms mêmes : c'est-à-dire au but « où vise la poésie en donnant les noms. » Mais comment cela se faisait-il? Qu'on me trouve un mot de cela dans les remarques de Dacier et de Curtius !
Sans plus de détours, cela se faisait comme je vais dire. La comédie donnait à ses personnages des noms qui, par leur étymologie et leur composition, et, en un mot, par leur signification, exprimaient le caractère de ces personnages : elle leur donnait des noms parlants, des noms qu'il suffisait d'entendre pour savoir aussitôt quelle espèce de gens étaient ceux qui les portaient. Je veux rapporter à ce sujet un passage de Donat, écrit à propos des premiers vers du premier acte des Adelpkes,
a Les noms des personnages, dit-il, dans la comédie du moins, doivent être choisis avec méthode suivant Tétymologie, Car il est absurde, quand évidemment on invente l'argument comique*, de donner à un personnage un nom qui ne lui con-
langue grecque, a après cela, d C'est ainsi que Dacier Ta traduit , avec raison, selon nous ; et Lessing a tort de lui reprocher de l'avoir omis. Le sens de la phrase d'Aristote serait donc simplement celui-ci : a Les poètes comiques commencent par concevoir d'une manière générale leurs caractères, sans avoir en vue de faire le portrait d'une personne particulière ; et ce n'est qu'après cela qu'ils y ajoutent les noms les premiers venus; tant il est vrai qu'ils ne se proposent pas de désigner une personne particulière, comme Âlcibiade, par exemple. » Et quant à la phrase que Lessing cite si souvent : ou a-co'ii.T.vtcn^ etc., nous croyons qu'il faut l'entendre ainsi : < La poésie tend au général et elle y met des noms propres ; ■» c'est-à-dire qu'elle fera, par exemple, le portrait d'un martyr chrétien et qu'elle l'appellera Polyeucte j celui d'une victime de la fatalité, et qu'elle l'appellefa OEdipe. Nous n'avons pas l'intention de commenter cette théorie par rapport à la pratique du théâtre ; mais il nous paraissait nécessaire de mettre les personnes qui n'entendent pas bien le grec en garde contre des erreurs que l'autorité de Lessing pourrait leur faire adopter sans examen. (Trad.)
i . Lessing cite encore ici le texte latin dans son texte sans en donner la (ra>duction. Nous ne reproduirons pas le passage entier en latin ^ mais seulement les premières lignes , qui donnent lieu à une note de Lessing. Voici le texte latin : Nomina persona/rum, in comœdiis duntoûcat, habere debent rationem et ety-
ai CINQUANTE ET UNIEME SOIREE,
vient pas ou un rôle qui ne s'accorde pas avec son nom. De là vient qu'un esclave fidèle s'appelle Farménon; un esclave infidèle, Syrus ou Géta; un soldat, Thrason ou PoMmon; un jeune homme, PamphUe; une matrone Myrrhina^ un jeune serviteur, Stoi^ax à cause de son odeur, ou Circus, à cause de son goûl pour le jeu ou de sa gesticulation; et autres noms semblables. C'est au contraire une grande faute au poëte de donner un nom en désaccord avec le caractère, à moins que ce ne soit par une antiphrase plaisante, comme Plante donne à un usurier le nom de Misargyiidés * . »
Si Ton veut s'en convaincre par d'autres exemples, on n*a qu'à examiner les noms des personnages dans Piaule et dans Térence. Comme toutes leurs pièces sont tirées du grec, les noms y sont aussi d'origine grecque. Or, ils ont toujours, par leur étymologie, quelque rapport à la condition, à la manière de penser, ou à quelque autre chose que ces personnages ont' en commun avec d'autres individus, bien que nous ne puissions pas toujours en donner une étymologie claire et sûre.
Je ne veux pas m'arrèter sur une chose si connue; mais je ne puis m'empêcher de m'élonner que les commentateurs d'Aristote ne trouvent pas moyen de s'en souvenir, là où celui-ci v fait une allusion si incontestable. Car peut-on voir quelque chose de plus vrai, de plus clair que ce qu'Aristole dit, à savoir que la poésie, en distribuant les noms, a toujours en vue le général ? Est-il rien de moins contestable que l'assertion suivante : « Cette intention s'est manifestée depuis longtemps dans la comédie parti-
mologiam, Etenim abaurdum est , comicum aperte argumentum confingere : vel nomen personae incongruum date vel officium quod sit a nomine diversum, Lessing fait remarquer que la seconde période pourrait être faussement entendue , et, pour rendre le sens de Donat plus clair, il propose de lire , au lieu Je confingere^ confingentem^ ou bien, au lieu de vel nomen ^ et nomen. C'est conformément au rœu de Lessing que nous avons traduit. (Trod.)
1. Parménon (celui qui reste auprès de son maître); Syrus, Géta (noms de peuples étrangers, par conséquent ennemis; ou peut-être lâches et prompts à la fuite); Thrason (l'audacieux) ; Polémon (le guerrier); Pamphilus (aimé de tous, •u, porté à aimer); Myrrhina (la parfumée); Slorax (nom de plante, autrcmeut Styrax); Circus (le cirque); Misargyridès (l'ennemi de l'argent). [Trad.)
BE LA SIGNIFICATION DES NOMS. 4l5
culièrement^? » Dès rorigine de la comédie, c'est-à-dire, dès que les auteurs d'ïambes se sont élevés du particulier au général et de la satire blessante à la comédie instructive, on a cherché à marquer cette intention de gônéralilé par les noms mêmes. Le soldat fanfaron et lâche ne s'çst pas appelé du nom de tel ou tel chef issu de telle ou telle race; il s'est appelé Pyrgopolinicès (capitaine Brise-Murailles*). Le misérable écornifleur qui le suivait, conduit par la bouche, ne s'est pas appelé du nom de tel ou tel pauvre diable de la ville; il s'est nommé Arlotrogus (Ronge-pain*). Le jeune homme qui endettait son père par ses dépenses, et particulièrement pour les chevaux, ne s'appelait pas comme le fils de tel ou tel citoyen noble; il recevait le nom de Phidippidès (maître Épargne-coursiers*).
On pourrait objecter que ces noms significatifs pourraient bien être une invention de la comédie nouvelle, quand il fut sérieusement interdit aux poètes de se servir de noms véritables; mais qu'Aristote n'a pas connu celte comédie nouvelle et, par conséquent, n'a pu l'avoir en vue dans ses règles. C'est ce que Hurd prétend*; mais cela est aussi faux que de dire que Tancienne comédie grecque ne s'est servie que de noms véritables. Même dans les pièces dont le principal, l'unique dessein était d'attirer le ridicule ou l'odieux sur un personnage connu; presque tous les noms, à l'exception de celui de ce personnage,
1. Lessing dit cela en grec, avec les termes d'Aristote. (Trad.)
2. Personnage du Miles gloriotus de Plante. — L'interprétation du nom est traduite de Lessing. {Trad.)