DE LA GÉNÉRALITÉ DANS LES CARACTERES
(( En second lieu, pour ce qui regarde la comédie, j'ai dit qu'elle doit présenter des caractères généraux, et j'ai cité pour exemple V Avare de Molière, qui répond plus à l'idée de l'avarice qu'à celle d'un avare réel. Mais ici non plus, on ne doit pas prendre mon langage à la rigueur. Molière me semble fautif dans cet exemple même; et cependant, avec les explications nécessaires, cet exemple ne sera pas trop mal choisi pour faire saisir ma pensée.
« La scène comique se proposant de peindre des caractères, la meilleure manière d'atteindre ce but est, -ce me semble, de rendre ces caractères aussi généraux que possible. Car puisque de cette manière le personnage représenté dans la pièce se trouve, pour ainsi dire, le représentant de tous les caractères de ce genre, le goût que nous avons pour la vérité peut y trouver une pleine satisfaction. Mais cette généralité ne doit pas s'étendre jusqu'à Tidée que nous concevons des effets possibles du caractère considéré d'une manière abstraite; elle doit se restreindre aux manifestations réelles de son énergie, telles que l'expérience peut les justifier et qu'on peut les rencontrer dans la vie ordinaire. C'est en quoi Molière et Plante avant lui ont fait une faute. Au lieu du portrait d'un avare, ils nous ont fait une peinture chimérique et repoussante de la passion de l'avarice. Je l'appelle une peinture chimérique, parce qu'elle n'a pas de modèle dans' la nature. Je la nomme repoussante, parce qu'étant la représentation d'une seule passion sans mélange, elle n'offre pas ces alternatives de lumière et d'ombre, dont l'habile distribution pouvait seul lui communiquer l'énergie et la vie. Ces lumières et ces ombres ne sont autre chos(î que le mélange de plusieurs passions, qui, combinées avec la principale, ou passion dominante, composent le caractère humain; et ce mélange doit se trouver dans toute peiïiture dramatique des mœurs, parce qu'il est convenu que le drame a pour objet principal de représenter la vie réelle. Mais la passion dominante doit être dessinée d'une manière aussi générale que le permettra la lutte qu'elle soutient dans la nature avec d'autres passions, afin que le caractère à représenter se marque avec d'autant plus de force.
(n° XGiii, 22 mars i768). a Tout ceci s'explique encore trèsbien par la comparaison avec la peinture. Dans les portraits caractéristiques (comme nous pouvons appeler ceux où l'on veut donner une image du moral), l'artiste, s'il a un peu de
talent, ne travaillera pas sur Tidée aèstraHe d'une râi]^ i^ossibiiité. Tout ce qu'il se propose de montrer, c*«st qu'une <5ertaine qualité est dominante : il la marque donc lortemc^t, ^^ar les traits qui manifestent de la manière la pkis sensible les effets de cette passion. Et quand il Ta fait, «onsiponvonsiéia'e d'un pareil portrait» d'après la manière cooEOBUdie de parl^., ou, si l'on veut, par manière de com^li«ment, qu'41 nous Caât \oir non pas tant l'homme que la passion. C'est aûnsiqiffe les anciens ont dit delà fameuse statue d'ApoUodope par Silanion; qu'elle nereprésentaitpastant A^poUodore en €olère<}iie>kipa86i«ft même de la colère ^ Mais on doit simplement ^ot-endre par là qu'il a bien représenté les traits principaux de la passion qu'il avait en vue. Car, pour le reste, il traite son sujet coinane il a«^ rait traité tout autre sujet : c'est-à-dire «qu'il n'oublie pas ks qualités accessoires du modèle, et qu'il tient o&nipte des fi*oportions et des rapports gé«à:aux qu'on s'Atle»d à trot»ier«kii6 «me figure humaine. Et c'est là représeater la Aatone, qvi mt ïi&as [H'ésente pas im seul exena^le d'un boomie iporenaait €t simplement transformé en une passt&n nAÎqtte. il n'y aiotait pas de métamoiphose {eus étrange «t plcts i^croyabie. Et œ^ pendant on voit <des portraits exécutés dans ce goût faire ^'stà" ouration des badaud.3. Quand «eux-ici trcmvent, dans une galerie de tableaux, le portrait d'un avare, par exem^ ^ocr c'est ce qu'on rencontre le plus fréquemasient en ce gem«); si tous les muscles sont tendt^s, tous les traMs oontoumés etswv chM'gés pour exprimer cette idée; soy^z sâr qœ mes feadatié* ne manqueront pas d'en tén>oigner leur satisfaction ^ leur*é» miration... D'après cette idée du beau, le livre 4e Le Brua^iff l'Expression des passions serait u»e galerie d'exoelkiats portraits moraux; et les Caractères de Théophraste devraieiit d'emporter de beaucoup sur les peintures de Téresnoe au poiatéc vue dramatique.
a A coup sûr, le premier Jugement ferait rire un -artiste; quant au second, je crains bien qu'il n'y ait dies gens qui ne le
1. Non hominem ex aère fecit^ sed iracundiam. Plinius, XXXIV, 8. (N,de Vaut.) — Le passage cité se trouve au chap. i 9 dans certaraês éditions. 'Pline y dit que Silan»(Mi ftt uae statue -ea brenze d'ApoUodore, seolptew )M-nième* Ce déifier artiste était, ajoutent-il, toujours mécoBtent de ses «nin-es, et bnsaiit souvent des statues achevées : c'est dans un de ces moments que SilanioB l'a représenté. — • Silaniou était contemporain de Lysippe, et, par conséquent, d'Alexandre le Grand. {Trad.)