DE LA COULEUR HISTORIQUE
Mes principales observations sont relatives aux changements que l'auteur a cru devoir introduire dans la fable de Térence, pour l'accommoder à nos mœurs.
Que dire en général de la nécessité de ces changements? Si nous ne sommes pas choqués de voir des mœurs romaines ou grecques dans la tragédie, pourquoi le sommesnous davantage dans la comédie? D'où vient la règle (si c'est une règle) de placer la scène de la tragédie en pays lointain, chez un peuple étranger; et celle de la comédie dans notre propre pays? D'où vient l'obligation que nous imposons à l'auteur, de représenter, dans la tragédie, aussi exactement que possible, les mœurs du peuple au milieu duquel il place l'action; tandis que, dans la comédie, nous ne voulons voir représenter que nos propres mœurs?
9 Au premier abord, dit Pope quelque part, cela paraît un pur caprice; et cependant c'est une exigence qui a son fondement dans la nature. Le principal mérite que nous recherchons dans la comédie est de nous présenter une image fidèle de la vie commune; et nous ne pouvons en sentir aussi sûrement la fidélité, si les objets se présentent à nous déguisés sous des modes et des mœurs étrangères. Dans la tragédie, au contraire, l'action est ce qui attire principalement notre attention. Or, pour accommoder à la scène une aventure qui s'est passée dans notre pays, il faut prendre envers l'action plus de libertés que ne le permet une histoire trop connue. »
(N« xcvii, 5 avril 17()8). — Cette explication, à la bien examiner, ne serait pas satisfaisante dans toute espèce de pièces. Car, en accordant que des mœurs étrangères ne répondent pas aussi bien au dessein de la comédie que les mœurs nationales, il resterait encore à savoir si les mœurs nationales ne conviendraient pas mieux que des mœurs étrangères au dessein de la tragédie. Tout au moins on ne répond pas à cette question par la difficulté qu'il y a d'accommoder à la scène des événements de notre pays sans leur faire subir des changements considérables et cho-
quants. Sans doute des mœurs nationales supposent aussi des événemenls nationaux; mais si ce genre d'événements nous menait par la voie la plus facile et la plus sûre au but de la tragédie, il vaudrait mieux passer par-dessus toutes les difficultés que présente le maniement de ces événements, que de manquer le point essentiel, à savoir, le but. D'autre part, les sujets nationaux ne demanderaient pas toujours des changements si considérables et si choquants; et quant à ceux qui les exigeraient, on n'est pas forcé de les traiter. Aristote a déjà fait remarquer qu'il peut se rencontrer et qu'il se rencontre en effet des aventures qui sont réellement arrivées comme le poëte peut le souhaiter. Mais comme cela se présente rarement ainsi, Aristote a décidé qu'il valait mieux pour l'auteur ne pas se préoccuper de la minorité des spectateurs, qui peut se trouver instruite des vraies circonstances, que de manquer en quelque chose à ses devoirs.
L'avantage que présentent les mœurs nationales dans la comédie est qu'elles nous sont familières. L'auteur n'a donc pas besoin de commencer par nous les faire connaître : il est dispensé de toute description, de toute indication de ce genre; il peut faire agir sur-le-champ ses personnages d'après leurs mœurs, sans nous faire d'abord une peinture ennuyeuse de ces mœurs. C'est donc autant de gagné pour le travail de l'auteur et pour l'illusion chez le spectateur.
Et pourquoi le poëte tragique se priverait-il de ce double avantage? N'a-t-il pas intérêt aussi à s'alléger autant que possible dans son travail, à ne pas dépenser ses forces sur des objets accessoires, et à les ménager pour le but principal? Et il a besoin, lui aussi, de l'illusion chez le spectateur. — On répondra peut-être que la tragédie n'a pas grand besoin des mœurs; qu'elle pourrait absolument s'en passer. Mais alors, elle n'a pas besoin non plus de mœurs étrangères ; et, si peu qu'elle s'attache à représenter les mœurs, encore mieux vaudra-t-il qu'elle prenne» ses modèles dans le pays qu'à l'étranger.