DES MŒURS NATIONALES AU THEATRE
Les Grecs, du moins, n'ont jamais supposé, pas plus dans la tragédie que clans la comédie, d'autres mœurs que les leurs propres. Quand il leur est arrivé d'emprunter le sujet de leurs tragédies à Thistoire de peuples étrangers, ils ont mieux aimé prêter à ces étrangers des mœurs grecques, que d'affaiblir l'impression dramatique par la bizarrerie de mœurs étrangères. Et quant à la vérité du costume, qui est si fort recommandée à nos poètes tragiques, ils la tenaient pour peu de chose ou pour rien. On en peut voir la preuve surtout dans les Perses d'Eschyle. Et pourquoi les Grecs se croyaient-ils si peu obligés à la vérité du costume? C'est ce qu'il est facile de déduire du dessein de la tragédie...
Mais je m'étends trop sur la partie du problème qui m'intéresse le moins en ce moment. Quand je prétends que les mœurs nationales conviendraient mieux, dans la tragédie, que des mœurs étrangères, je suppose tout d'abord établi que, dans la comédie au moins, il en est ainsi. Et s'il en est ainsi, — si du moins je le crois, je ne saurais faire autrement que d'approuver en général les changements que M. Romanus a fait subir, pour cette raison, à la pièce de Térence.
Il a eu raison de remanier une fable dont le canevas est tissu de mœurs si parfaitement grecques et romaines. L'exemple tire toute sa force de la vraisemblance qu'il porte en soi; et chacun juge de cette vraisemblance d'après ses observations quotidiennes. Rien ne s'applique plus, dès qu'il faut d'abord entrer par un effort d'esprit dans des mœurs étrangères.
Mais aussi ce n'est pas une petite affaire qu'un remaniement de ce genre. Plus la fable est parfaite, plus il est difficile d'en changer la moindre partie sans ruiner le tout. Et qu'arrive-t-il alors, si l'on se contente de replâtrages, sans avoir l'intelligence de l'ensemble ?
La pièce est intitulée Les Frères, et ce titre, chez Térence, est doublement justifié. Car non-seulement les deux vieillards, Micion et Déméa, mais encore les deux jeunes
gens, Eschinus et Ctésiphon, sont frères. Déméa est le père des deux jeunes gens; seulement Micion en a adopté un, Eschinus. Eh bien, je ne vois pas pourquoi cette adoption a déplu à notre compatriote. Il me semble pourtant que l'adoption est encore en usage chez nous, et tout à fait sur le même pied que chez les Romains. Et cependant notre auteur y a renoncé : chez lui, les deux vieillards seuls sont frères, et chacun d'eux a un fils de son sang, qu'il élève à sa guise. — Eh bien, tant mieux! dira-t-on peut-être. Les deux vieillards sont réellement pères parce moyen; et la pièce devient véritablement Técoledes pères, de ceux à qui la nature a imposé les devoirs de la paternité; et non de ceux qui les ont contractés volontairement, et qui ne s'y soumettent guère qu'autant que ces devoirs peuvent se concilier avec leurs aises.
Pater esse disce ab illis, qui vere sciuntM
— Fort bien; seulement, si l'on dénoue ce lien qui, chez Térence, unit Eschinus et Ctésiphon entre eux, et tous deux avec Déméa leur père, toute la charpente de la pièce se disjoint; et au lieu d'un intérêt unique et général, il s'en forme deux tout à fait séparés, qui se tiennent ensemble seulement par le bon plaisir de l'auteur, et nullement par l'effet de la nature.
Car si Eschinus est le propre fils de Micion, et non pas 'Seulement son fils adoptif, pourquoi Déméa se tourmente-t-il tant de la conduite du jeune homme? Le fils de mon frère ne me touche pas d'aussi près que le mien. Si je trouve qu'on égare mon fils, j'ai bien le droit dem'échauffer contre le séducteur bien intentionné, comme Déméa s'échauffe contre Micion. Mais si ce n'est pas mon fils, si c'est celui du séducteur; que puis-je faire de plus que d'avertir ce séducteur, et de l'avertir souvent et sérieusement, s'il est mon propre frère? Notre auteur change
1. • Apprends le rôle de père de ceux qui le saTent. • (Ter,)
le rapport de parenté établi par Térence, et fait néanmoins parler Déméa avec l'emportement que ce rapport de parenté pouvait seul justifier. Et même ce personnage est encore plus violent, plus furieux chez lui que chez Térence.
Déméa sort des gonds parce que, dit-il, il se voit exposé aux reproches et h la honte à cause des enfants de son frère. Mais Micion pourrait lui répondre : « Tu n'es guère raisonnable, mon cher frère, si tu crois que mes enfants t'exposent aux reproches et à la honte. Si mon fils est et reste un mauvais sujet, la honte, comme le malheur, en sera pour moi seul. Ton zèle peut être bien intentionné, mais il va trop loin; il me blesse. Si tu te proposes de m'ofifenser toujours de la sorte, tu peux bien rester chez toi ! etc. » Si Micion lui adressait cette réponse, est-ce que la comédie ne serait pas terminée du coup? Or, est-ce que Micion ne pourrait pas lui répondre ainsi? Est-ce qu'il ne le devrait pas?
La chaleur de Déméa est bien plus à sa place dans Térence. GetEschinus qu'il croit engagé dans une si mauvaise voie est toujours son fils, bien que son frère Tait adopté. Et cependant le Micion de la pièce romaine maintient son droit bien autrement que celui de la pièce allemande. «Tu m'as, dit-il, abandonné ton fils, occupe-toi de celui qui te reste :
« Nam ambos curare, propemodum
Reposcere illum est, quem dedisti^
Cette menace à mots couverts, de lui rendre son fils, est ce qui réduit Déméa au silence; et cependant Micion ne peut pas prétendre étouffer par ce moyen tout sentiment paternel chez Déméa. Sans doute, Micion est importuné de voir que Déméa revient toujours dans la suite aux mêmes reproches; cependant, il ne peut après tout savoir
1 . « Car de vouloir gouverner les deux, c'est à peu près comme si tu me réclamais celai que tu m'as donné. »
mauvais gré au père de ne pas vouloir laisser son fils se perdre enlièremerit. En un mot, Déméa, dans Térence, est un homme qui s*inquiète du bien d'un être sur qui la nature Ta chargé de veiller. Sans doute, il s'y prend mal; mais la manière ne gâte rien au fond. Au contraire, le Déméa de l'auteur allemand est un grondeur insupportable, qui croit que la parenté autorise toute sorte de brutalités, que Micion ne devrait nullement supporter d'un homme qui n'est que son frère.
(n« xcvjii, 8 avril 1768). — Les rapports des deux jeunes gens ne deviennent pas moins louches et moins faux par suite du même changement dans les relations de parenté. Je ne saurais excuser l'Eschinus allemand, lorsqu'il dit * « qu'il a cru plusieurs fois devoir prendre part aux folies de Ctésiphon pour soustraire son cousin au danger d'une honte publique. » Quoi, son cousin? Et convient-il bien à son propre père de lui répondre : « J'approuve en cela ta sollicitude et ta prévoyance; je ne te l'inlerdis pas pour l'avenir? » Qu'est-ce que le père n'interdit pas à son fils? De prendre part aux folies d'un cousin mal élevé? En vérité, il devrait le lui interdire ! Tout au plus devrait-il lui dire : « Cherche autant que possible à retenir ton cousin dans ses folies; mais si tu trouves qu'il s'y entête, abandonne-le; car ta bonne renommée tedoitêtre plus précieuse que la sienne. »
Nous ne pouvons pardonner qu'au frère d'aller plus loin. Sans ce lien, nous ne saurions approuver que l'un des deux pût dire en parlant de l'autre:
Illius opéra... nunc vivo. Festivura caput,
Qui omnia sibi post putarit esse prae meo commode ! Maledicta, faraam, meum amorem et peccatum in se transtulit*.
Car nous ne voulons pas que la prudence mette des limites à
\ . Acle I, se. 3 . (N. de Vauteur.')
2. Acte II, se. y. t C'est à lui que je dois la vie. L'aimable homme, qui a toiit sacrifié pour ma satisfaction! Reproches, scandale^ mon amour et ma faute, il a tout pris sur lai. »
l'amour fratfirnel. Il est vrai que Tauleur allemand a su épargner à son Eschinus la folie dont celui de Térence se rend coupable dans l'intérêt de son frère. Il a transformé un enlèvement violent en une petite rixe, à laquelle le jeune homme bien élevé ne prend part qu'en voulant l'empêcher. Et néanmoins ce jeune homme bien élevé .en fait encore beaucoup trop pour le jeune homme mal élevé, son cousin. Car aiirait-il dû souifrir que celui-ci lui amenât une créature telle que Cidalise, et la lui amenât dans la maison de son père, sous les yeux de la vertueuse personne qu'il aime? Et pourquoi permet-il que son cousin lui conGe un pareil dépôt? Est-ce à cause de Damis, cette peste de la jeunesse? Non; c'est à cause du bon plaisir du poète.
Avec quel art tout est lié dans Térence ! Gomme les plus petites choses y sont justement motivées et se suivent nécessairement ! Eschinus enlève violemment de la maison d'un marchand d'esclaves une jeune fille dont son frère est devenu amoureux. Mais il le fait moins pour complaire à la passion de son frère que pour prévenir un plus grand mal. Le marchand veut partir sans délai pour vendre cette esclave sur un marché étranger : le frère veut suivre la fille et abandonner sa patrie, plutôt que de perdre de vue l'objet de son amour ^ Eschinus est instruit à temps de cette résolution. Que faire? Il se hâte de s'emparer de la jeune fille, et la transporte dans la maison de son oncle, avec l'intention de découvrir toute l'affaire h cet homme excellent. Car la fille a été enlevée, il est vrai; mais elle doit être payée à son maître. En effet, Micion en paye le prix sans difficulté, et il se réjouit, non pas tant de l'action des jeunes gens, que de Tamour fraternel qu'il voit au fond de tout cela, et de la confiance qu'ils lui ont té-