I. Acte IV, se. I
aimable jeune homme ! Va où le plaisir et l'amour t'appellent! Nous fermerons l'œil volontiers sur tes actions. Ce que tu fais ne sera jamais bien criminel ! Tu as en toimême un surveillant plus sévère que ton père ne saurait l'être ! — Et il y a plusieurs traits de ce genre dans la scène d'où ce passage est tiré.
Le Ctésiphon allemand est un drôle achevé, familiarisé avec le mensonge et la tromperie; au contraire, le Ctésiphon romain se trouve dans le dernier embarras pour une petite supercherie destinée à justifier son absence aux yeux de son père.
Ct. Rogitabit me, ubi fuerim ; quem ego hodie toto non vidi die : Quid dicam? Sî. Nilne in mentem?CT.Nusquam quicquam.ST.
[Tanto nequior !
Cliens, amicus, hospes, nemo'st vobis? Ct. Sunt. Quid postea? Sy. Hisce opéra ut data sit. Ct. Quae non data sit? Non potest
[fieri « !
Quelle naïveté, quelle bonne foi dans ce mot : Quœ non data sit I « Que je ne leur ai pas consacrée! » L'excellent jeune homme cherche un prétexte, et le scélérat d'esclave propose un mensonge. Un mensonge! Non cela ne se peut : Non potest fieri I
(n° xcix, 12 avril 1768). — Térence n'avait donc pas besoin de nous montrera lafin de la pièce, son Ctésiphon humilié, et ramené dans la bonne voie par ce moyen. Mais l'auteur allemand a dû prendre ce parti. Je crains seulement que le spectateur ne puisse pas ajouter grande foi au repentir rampant et aux soumissions que la crainte inspire à un drôle si frivole. Il en est de mêaie du chefngement qui survient dans les sentiments du père. La conversion de l'un et de l'autre n'est guère fondée sur leur caractère;
1 . Acte IV, se. I. — c Ct. Il me demandera ce que j'ai fait, pour qu'il ne m'ait pas vu de la journée. Que répondrai-je? — Sy. Il ne te Tient rien à l'esprit? — Ct. Absolument rien. — Sy. Tant pis! Vous n'avez pas un client, un ami, un hôte dans la ville ? — Ct. Si fait; eh bien? — St. Il a fallu leur cousacrcr la journée. — Ct. Que je ne leur ai pas consacrée ? Impossible I >
et Ton sent trop que le poëte avait besoin de terminer sa pièce et se trouvait embarrassé pour lui donner une meilleure conclusion.
Je ne sais pas où tant de poëtes comiques ont pris cette règle, que le méchant doit être châtié ou se corriger à la fm de la pièce. Cette règle serait encore plutôt de mise dans la tragédie : là, elle peut nous réconcilier avec le destin et mettre la pitié à la place du murmure. Mais dans la comédie, il me semble que non-seulement elle ne sert à rien, mais elle gâte plutôt bien des choses. Tout au moins, elle rend le dénoûment louche, froid et uniforme. Pourvu que les différents caractères que je rassemble dans une action conduisent cette action jusqu'à son terme, pourquoi ne resteraient-ils pas tels qu'ils étaient au début? Mais, dans ce cas, il faut que l'action soit quelque chose de plus qu'une simple collision de caractères différents. Car, si elle n'est que cela, elle ne peut en effet se terminer que par un acte de soumission et une conversion d'une partie des caractères; et une pièce qui ne contient pas autre chose ne marche pas, à proprement parler, vers son but, mais plutôt va en s' assoupissant peu à peu. Si au contraire la lutte des caractères se soutient toujours avec une égale énergie, bien que l'action marche vers sa fin; on comprend aisément que la fin de la pièce peut être aussi animée et aussi intéressante que l'a été le milieu.
Et telle est précisément la différence qu'il y a 'entre le dernier acte de Térence et celui de l'auteur allemand. Chez celui-ci, dès que nous apprenons que le père rigide a découvert la vérité, nous pouvons calculer tout le reste sur nos doigts : car c'est le cinquième acte. Il commencera par gronder et par écumer; bientôt après, il se laissera adoucir; il reconnaîtra son tort et fera vœu pour l'avenir de ne plus donner lieu à pareille comédie. De la même façon, le fils dérangé viendra demander pardon, promettre de se corriger; bref, tout ne sera plus qu'un cœur et qu'une âme.
Je voudrais bien savoir, au contraire, qui pourrait deviner, dans le cinquième acte de Térence, les combinaisons
de l'autour? L'intrigue est depuis longtemps arrivée à son terme; mais le jeu des caractères, qui continue, nous permet à peine de remarquer qu'elle est terminée. Personne ne change; seulement chacun des caractères use un peu l'autre par le frottement, et lui enlève juste ce qu'il faut pour le mettre à l'abri des inconvénients de l'exagération. Micion, le libéral, est amené par le stratagème de Déméa l'avare à reconnaître lui-même qu'il n'observe pas la juste mesure, et à demander :
Quod prolubium? quae istaec subita est lârgitas*?
Et réciproquement, le rigide Déméa reconnaît à la fin, par le stratagème de l'indulgent Micion, qu'il ne suffit pas de toujours blâmer et de toujours punir, mais qu'il faut aussi obsecundare in loco ^.
Je veux signaler encore une bagatelle, où notre auteur s'est écarté pour son malheur du modèle latin.
Térence dit lui-même qu'il a transporté dans les Adelphes de Ménandre un épisode d'une pièce de Diphile, et que c'est ainsi qu'il a composé ses propres Adelphes, Cet épisode est celui de l'enlèvement violent de la joueuse de lyre par Eschinus; et la pièce de Diphilo s'appelait les Compagnons dans lamort^.
A en juger d'après ces indications, il est possible que Diphile ait mis sur la scène un couple d'amants fermement résolus à mourir ensemble plutôt que de se laisser séparer; et qui sait ce qui en serait arrivé, si un ami n'était survenu
1. Acte V, se, IX. — « Quelle lubie! qu'est-ce que cette libéralité subite? »
2. Ibid. — c Se montrer complaisant à l'occasion. • —Tel est évidemment le sent que Lessing attribue à cette expression ; il resterait à savoir si telle est bien la pensée de Déméa. {Trad.)
3. L'auteur oite, dans son texte, les fragments suivants du prologue àei Àdel" phes :
Synapothnescontes Biphiii comœdia est...
In grœca adolescens est, qui lenoni eripit Meretricem in prima fabula...
. . . Eum hic locum sumpsit sibi InAdelphos
TERENCE ET MENANDRE. 449
à propos, et n'avait violemment enlevé la jeune fille pour la donner à son amant? Quant h la résolution de mourir ensemble, Térence en a fait simplement le dessein conçu par l'amant de s'enfuir à la suite de la jeune fille et d'abandonner pour elle père et patrie. Donat le dit expressément : « Ménandre le représente résolu à mourir, et Térence à fuir^ » Mais ne devrait-on pas lire, dans la note de Donat, « Diphile, » au lieu de « Ménandre? » Oui certes, comme Peter Nannius Ta déjà remarqué^. Car le poêle, comme nous l'avons vu, dit lui-même qu'il a emprunté tout l'épisode de l'enlèvement, non pas de Ménandre, mais de Diphile; et la pièce du dernier auteur tirait son titre du projet de suicide.
Cependant, à la place de Tenlèvement emprunté de Diphile, il devait y avoir dans la pièce de Ménandre une autre intrigue, à laquelle Eschinus prenait part scmblablQment pour Ctésiphon, et qui l'exposait, de la part de sa maîtresse, h ce même soupçon qui finit par hâter si heureusement leur union. En quoi consistait proprement cette intrigue, c'est ce qu*il serait difficile de deviner. Mais dans tous les cas, elle devait s*ètre accomplie un moment avant la pièce, tout comme l'enlèvement que Térence a mis à la place. Car il faut bien que ce soit aussi l'événement dont on parlait partout au moment où Déméa est entré dans la ville; il faut que c'ait été aussi Toccasion et la matière de la querelle que Déméa fait à son frère dès le début, et où les deux manières de voir se développent si heureusement ^.
Eh bien, j'ai déjà dit que notre auteur allemand avait changé cet enlèvement violent en une petite querelle. Peut-être a-t-il eu de bonnes raisons pour le faire; mais cette querelle même ne devrait pas survenir si tard. Ce
i . £n lalin dans le texte : • Mcnander mori illum Toluisse fingif, Tcrcntius fu* gcre. • (Trad.)
2. Sylloge V, Miscell,, cap. x. (iV. de Vaut») — Suit une cilation latÎDe que nous ne reproduisons pas. {Trad.)
3. Ici une citation de Térence, que nous retranchons. Voy. Adeîph.j acte î^ se. II. (Trad,)
4o0 CINQUAXTK-DEUXIEMK SOIREE.
devrait êire la cause de remporlement du père rigide. Mais on le voit déjà courroucé avant l'affaire ; et pourquoi? Il entre en scène tout furieux, sans le moindre motif. 11 est vrai qu'il dit : « Tout le monde parle de la mauvaise conduite de ton fils; je n'ai qu'à mettre le pied dans la ville, pour en entendre de belles sur son compte! » Mais que disait-on de lui en ce moment-là?En quoi consistaient ces belles choses que notre personnage vient d'entendre, et au sujet desquelles il vient faire une querelle à sou frère? C'est ce qu on ne nous dit pas, et ce que rien dans la pièce ne nous fait soupçonner. En un mot, notre auteur pouvait sans doute changer le fait qui met Déméa en fureur; mais il n aurait pas dû le faire disparaître! Tout au moins, s'il voulait le supprimer, aurait-il dû s'y prendre autrement; il aurait fallu que Déméa, dans le premier acte, manifestât progressivement son mécontentement du système d'éducation de son frère, et que ce fût par une explosion subite de plaintes...
Plût au ciel que, parmi les comédies de Ménandre, celles au moins que Térence a mises à contribution fussent parvenues jusqu'à nous! Je ne saurais rien imaginer de plus instructif que la comparaison de ces originaux grecs avec les copies latines, s'il était possible de la faire !
Car il est bien certain que Térence ne s'est pas simplement montré traducteur servile. Même quand il a conservé entièrement le fil de la pièce de Ménandre, il s'est permis encore bien des petites additions; il a renforcé ou afTaibli plus d'un trait. Donat nous en signale plusieurs exemples dans ses notes. Malheureusement ce commentateur s'exprime toujours si brièvement et souvent si obscurément (les pièces de Ménandre étaient encore dans toutes les mains de son temps), — qu'il est bien difficile de se prononcer sur le mérite de ces coups du génie de Térence. Il y en a un exemple très-remarquable dans les Adelplies.
(N° c, 15 avril 1768). — Déméa, comme nous l'avons déjà fait remarquer, veut donner à Micion, au cinquième acte, une leçon de sa façon. Il joue la bonne humeur, pour
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