‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 26 sur 226 · SIGNIFICATION DES GESTES · texte numérisé non relu

SIGNIFICATION DES GESTES

Une moralité est une maxime générale, qui est tirée de la situation particulière du personnage ; par sa généralité, elle esr, dans une certaine mesure, étrangère à l'action : c'est une digression, dont un auditeur peu attentif ou peu sagace ne saisit guère le rapport avec les circonstances présentes. Si donc il y a un moyen de rendre ce rapport sensible, de ramener l'abstrait au concret, et si ce moyen consiste dans certains gestes, le comédien ne doit pas être négligent à les faire.

Un exemple me fera mieux comprendre. Je prends celui qui me tombe maintenant sous la main; le comédien saura sans peine en trouver de plus lumineux.

Lorsque Olinte se flatte de cette espérance, que Dieu touchera le cœur d'Aladin, et que celui-ci n'exécutera pas ses terribles menaces contre les chrétiens, Évandre, qui est un vieillard, ne peut guère mieux faire que de lui remontrer l'illusion de nos espérances en général :

N'en crois pas, ô mon fils, Tespérance, qui trompe!

Son fils est un jeune homme ardent, et, dans la jeunesse, on est enclin à n'attendre de l'avenir que des biens :

On croit facilement en cet âge de feu.

Mais Évandre songe que la vieillesse n'est pas moins encline au défaut opposé ; il ne veut pas abattre entièrement l'intrépide jeune homme, et il continue :

La vieillesse est chagrine; elle espère trop peu.

Dire ces deux sentences avec un geste indifférent, n'y joindre qu'un beau mouvement du bras, serait cent fois pire que de les dire sans aucun geste. Le seul genre de geste, qui convienne ici, est celui qui ramène ce qu'elles ont de général à l'exemple particulier. Le vers :

On croit facilemenjt en cet âge de feu,

doit être proqoncë avec Taccent et le geste de l'avertissement paternel ; il doit être adressé à Olinte et lui être dit en face, parce que c'est Olinte dont la jeunesse inexpérimentée et crédule donne lieu à cette remarque du vieillard soucieux. D'autre part, le vers :

La vieillesse est cbagrinç; elle egpère trop peu,

demande l'accent et le haussement d'épaules avec lesquels nous faisons Taveu de nos propres faiblesses; et les mains doivent se rapprocher de la poitrine, pour faire voir qu'Évandre parle ainsi par expérience personnelle, et qu'il est lui-même le vieillard à qui cela s'applicjue.

Mais il est temps que je termine cette digression sur la manière de dire les moralités. Ce qu'on y trouvera d'instructif, on le doit entièrement aux exemples de M, Eckhof. Je n'ai cherché qu'aies analyser fidèlement, Qu'il est facile et agréable d'étudier un artiste qui n'est pas seulement un heureux imitateur, mais un inventeur !

Le rôle deClorinde était joué par Mme Hensel, Tune des meilleures actrices, sans contredit, qu'ait jamais eues le théâtre allemand. Le mérite qui la distingue est l'extrême justesse de sa déclamation; on n'y trouverait pas aisément une intonation fausse. Le vers le plus embarrassé, le plus raboteux, le plus obscur, elle le dit avec une aisance et une précision telles, que sa manière de le prononcer équivaut aux éclaircissements les plus satisfaisants, au commentaire le plus complet. Elle joint souvent à ce mérite une délicatesse qui vient ou d'une heureuse sensibilité ou d'une grande justesse de jugement. Je crois encore entendre la déclaration d'amour qu'elle adresse à OHnte » :

« Connais mon ccBurl Je ne puis plus garder le silence. Lais» sons aux âmes communes les déguisements de la vanité! Olinte

i . Toute la pièce alleiQdiode fgt écrite «ea T«rs ; mois aous n'uTionsplos ici les mêmes raisons que plus haut pour hasarder une traduction en vers. (Jrad.)

MADAMB HENSBL. S5

e»t an danger; je ne we poggède plus Souvent, dans les

combats, je t'ai suivi d'un regard d^admiration. Mon cœur, qui n'osait se dévoiler à lui^^même, luttait contre ma gloire et mon orgueil. Mais ton malheur entraine mon âme tout entière, et maintenant je reconnais combien je suis petite et faible. Maintenant que tous ceux qui t'honoraient te haïssent; que, destiné au supplice, tu es abandonné de tous, traité comme un criminel, maudit comme chrétien, près de sabir une affreuse mort; maintenant j'ose TaTouer: connais mes sentiments!... »

Quelle franchise et quelle noblesse elle met dans cette expression de sentiments ! Quelle chaleur, quel feu dans chaque intonation t Avec quelle résolution elle se décide à Faveu de son amour t Mais aussi quelle métamorphose soudaine et surprenante, lorsqu'elle s'interrompt et que, changeant soudainement de voix, de visage et d'attitude, elle arrive à prononcer les termes mêmes de Taveu 1 Les yeux baissés à terre, après un long soupir, avec Taccent craintif de. la confusion , elle laisse échapper enfin ces mots:

«Je t'aime, Olinte!... »

Et quelle vérité t Ceux même qui ne savent pas si c'est ainsi que l'amour se déclare, sentent que c'est ainsi qu'il doit se déclarer. Elle s'est décidée en héroïne à avouer son amour, et elle l'avoue en femme tendre et timide. Toute guerrière qu'elle était, et bien qu'habituée à vivre en homme, elle ne peut empêcher ici l'élément féminin de prendre le dessus. Mais à peine sont-ils dits, ces mots qui coûtent tant à la pudeur, aussitôt le ton de l'indépendance lui revient. Elle continue avec une vivacité hardie, dans la chaleur et l'abandon de la passion :

« Et fière de mon amour, fière d'avoir assez de puissance

pour sauver ta vie, je t'offre ma main et mon cœur, avec la couronne et la pourpre royale. »

C'est que maintenant Tamour s'exprime sur le ton d'une

amitié généreuse; et le langage de Tamitié est aussi hardi que celui de l'amour est timide.

(n. V, 15 mai i767). Il est hors de doute que Tactrice, en détachant ainsi par un trait de maître les mots : « Je t'aime, Olinte, » — a donné à ce passage une beauté dont le poète ne peut guère s'attribuer le mérite; car, chez lui, tout le discours va d'une seule pièce. Que n*a-t-elle voulu embellir de la même manière tout le reste de son rôle! Peut-être a-t-elle craint de fausser entièrement la pensée de l'auteur; peul-être voulait-elle éviter le reproche de jouer ce que le poëte aurait dû dire, au lieu de ce qu'il avait dit. Mais quelle louange pourrait être plus flatteuse qu'un pareil reproche ! Il ne faut pas cependant que chaque comédien s'imagine qu'il peut aspirer à cette louange. Les pauvres poètes seraient alors bien à plaindre !

Gronegk a réellement fait de sa GÎorinde un être disgracieux, repoussant, haïssable. Et, malgré tout, c'est encore le seul de ses personnages qui nous intéresse. Quoiqu'il n'ait pas rencontré dans celui-ci la belle nature, il y a encore dans la nature rustique et non façonnée quelque chose qui produit un certain effet. C'est que les autres caractères*sont en dehors de la nature; et nous sympathisons encore plus aisément avec un dragon de femme qu'avec des visionnaires tout confits en Dieu. Ce n'est qu'à la fin, où elle se met aussi au ton de l'inspiration, qu'elle nous devient également indifférente et insupportable. Tout est^ contradiction en elle , et elle ne fait que sauter d'une extrémité à l'autre. A peine a-t-elle déclaré son amour, qu'elle ajoute :

« Dédaignes-tu mon cœur? Tu te tais?.... Décide-toi; et si tu peux hésiter...., tremble! »

Tremble ! Olinte doit trembler , lui qu'elle a vu tant de fois, dans le tumulte des combats, s'exposer sans pâlir au coup mortel ? Et c'est elle qui le fera trembler ? A quoi pense-t-elle? Veut-elle lui arracher les yeux? — Ah I si

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