PROLOGUE
Amis ! ô vous qu'attire ici le goût de ces jeux variés auxquels rhomme se livre dans l'art de rimitation; ô vous qui aimez à pleurer, âmes délicates et bonnes; combien n'est-il pas beau et * noble ce plaisir que Ton goûte à se tourmenter, quand le cœur s'attendrit et se fond, et que de douces larmes coulent silencieusement sur les joues; ou que l'âme agitée et les nerfs ébranlés ressentent le bien-être dans la souffrance et jouissent en tremblant ! Oh ! dites, n'est-il pas digne de votre faveur et de votre empressement , cet art qui fait fondre ainsi vos cœurs, qui soulève dans vos entrailles le torrent des passions; qui vous charme quand il vous émeut, vous ravit en vous effrayant; qui éveille en vous la compassion, l'humanité, la magnanimité; qui forme les mœurs, et enseigne toutes les vertus !
La Providence, dans sa compassion, l'a envoyé sur la terre pour adoucir le barbare et en faire un homme; elle le revêt d'un caractère sacré, pour en faire le précepteur des rois; elle lui communique la dignité, le génie^ le feu céleste. Elle lui commande d'aller, avec la puissance qu'il a pour récréer en faisant verser les larmes, et d'exciter ainsi l'amour de l'humanité dans les cœurs froids ; d'enchaîner la méchanceté, d'édifier les âmes, en y excitant de douces angoisses et une agréable terreur; de rendre service à l'État, en faisant du frénétique et du barbare un homme, un citoyen, un patriote.
Les lois affermissent la sécurité des États, parce que ce sont des chaînes aux mains de l'injustice. Mais la ruse dérobe en-
1. Lessing attribue ces deux pièces au même auteur; cependant M. Guhrauer (6. £. Lessing' 8 Leben vnd Werks, t. l, p. 140) prétend que le prologue était l'œuTre de Loewen, et Tépilogue celle de Dusch. (Trad.)
2. Noos supprimons ici cpelques lignes qui nous ont paru manquer d'intérêt. {Trad.)
32 PREMIER» SOIHÉE. *
core les desseins pervers au regard du juge, et la puissance dexient souvent le bouclier de nobles scélérats. Qui peut alws venger l'innocence? Malheur au pays opprimé qui n'a, pour tenir la place de la vertu, qu'un code de lois ! Les lois , qui ne sont un frein que pour le crime manifeste ! Les lois , qu'on instruit à parler le langage de la haine, quand l'intérêt, l'orgueil et la partialité leur soufflent l'esprit d'oppression, au lieu de la sagesse d'un Solon ! Bientôt la corruption , pour échapper au châtiment, trouve moyen de diriger le glaive de la justice aux mains de la majesté souveraine; l'ambition, triomphant de la loyauté renversée, étouffe la liberté sous ses pieds, fait languir Ses défenseurs dans l'opprobre et dans les fers, et lève la hache sanglante de Thémls sur la tête de Tinnocence.
quand qui doi
en sûreté et la terreur lui sert d'arme. Quel est le génie tutélalre qui ne craint pas alors de se dresser devant lui? Quel est-il? C'est l'Art, l'Art intrépide, qui poHe tantôt le poignard et tantôt le fouet; qui ose présenter le miroir à la frénésie impunie; qui arfache à l'hypocrisie le tissu dont elle s'enveloppait, et qui dit dui: tyrans qu'ils sont des tyrans! C'est lui qui se tient sans pâlir devant les trônes, et fkit retentir sa voix comme un tonnerre jusque dans le cœur des princes. Il effraye les meurtriers couronnés, confond l'ambition, châtie l'hypocrisie, et couvre la fohe de ridicule. Pour l'instruction des vivants, il évoque les morts, ce grand Art, qui fait rire et qui fait pleurer!
Il a trouvé dans là Grèce l'appui et la faveur d'un public désirent de ses leçons. Il les a trouvés à Rome, dans la Gaule, dans Albion et — dans cette Ville. Amis ! quand ses larmes coulaient, vous y avez souvent mêlé les vôtres avec une noble sensibilité ! Vous avez uni vos douleurs aux siennes et vous lui avez marqué voto approbation cordiale par vos pleurs. Vous avez partagé ses haines, ses amours, ses espérances et ses craintes: vous vous êtes lopés de votre humanité et de votre compassion. Longtemps il a cherché vainement une scène pour se produire : c'est à Hambourg qu'il a trouvé protection. Que cette ville devienne une seconde Athènes ! Ici, dans la sécurité, sous les yeux de sages protecteurs, encouragé par la louange, dirigé par les connaisseurs, mûrit, — je le souhaite, je l'espère, je le prédis ! — un second Roscius avec un autre Sophocle. Ils fa-
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jeuniront dans la Germanie le cothurne des- Grecs; et une part de cette gloire sera pour vous, protecteurs de l'Art! Ah ! rendez-vous-en dignes ! Demeurez fidèles à vos bienfaits, et songez que toute l'Allemagne a les yeux sur vous !