‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 33 sur 226 · DE LA TOLÉRANCE · texte numérisé non relu

DE LA TOLÉRANCE

incontestable : le théâtre prend ses sujets ou en deçà ou au delà des limites de la loi, et ne traite des objets propres de la loi qu'autant qu'ils se perdent dans le ridicule, ou \ont jusqu'à Thorrible.

L'Épilogue s'étend sur l'un des principaux enseignements qui sont l'objet d'une partie de la fable et des caractères de la tragédie d'Oltnte et Sophronie. C'était, à vrai dire, une pensée un peu irréfléchie du sieur de Cronegk, que de prêcher la tolérance dans une pièce dont le sujet est tiré des malheureux temps des croisades, et de mettre les abominations de l'esprit de persécution chez les disciples de Mahomet. Car ces croisades mêmes, qui au fond furent un chef-d'œuvre de la politique des papes, devinrent, par le fait, les plus atroces persécutions dont le fanatisme chrétien se soit jamais rendu coupable. La plupart des Isménor, et les plus sanguinaires, étaient alors du côté de la vraie religion. Envoyer au supplice deux ou trois individus qui ont pillé une mosquée, est-ce là, je le demande, un fait comparable à la frénésie qui dépeupla l'Europe catholique à cette fin de réduire en désert l'Asie infidèle ? Mais les pensées que le poëte tragique avait introduites fort mal à propos dans son ouvrage pouvaient être fort bien recueillies par l'auteur de l'Épilogue dans le sien. L'humanité et la douceur méritent bien d'être recommandées en toute occasion, et leur éloge ne peut être tiré d'assez loin pour que notre cœur du moins ne le trouve pas très-naturel et tl-ès-urgent.

Au reste, je souscris bien volontiers à la touchante louange que l'auteur accorde à feu de Cronegk. Mais j'ai peine à me persuader qu'il ne serait pas aussi de mon avis ftur le mérite poétique de la pièce. J'ai été très-ému d'apprendre que j'avais déplu à plusieurs de mes lecteurs par la sincérité de ma critique. Si une franchise modeste, où l'on ne peut soupçonner aucune arrière-pensée, a le malheur de leur déplaire, je cours risque de les mécontenter encore bien souvent. Je n'ai pas eu dessein de leur gâter la lecture d^un poëte que recommande un esprit san»

artifice, joint à des sentiments délicats et à la plus pure morale. Ces qualilés le feront toujours apprécier, bien qu'on puisse lui en contester d'autres que la nature lui avait refusées, ou qui demandent, pour mûrir, des années qu'une mort prématurée lui a ravies. Son Codrus a été couronné par les auteurs de la Bibliothèque des belleslettres ^, mais moins comme un bon ouvrage que comme le meilleur de ceux qui ont alors concouru pour le prix. Mon jugement d'aujourd'hui ne lui enlève donc rien des éloges que la critique lui a décernés alors. Dans une course de boiteux, celui qui arrive le premier au but n'en est pas moins un boiteux.

Un passage de l'Épilogue a pu être mal entendu; il est juste d'en redresser le sens. Le poëte dit :

Songez que l'art est à ses débuts parmi nous;"et que, pour un Garrick, on y compte mille Quins,

« Quin, ai-je entendu objecter, n'était pas un acteur méprisable. » — Non, certainement non; il était l'ami intime de Thomson, et l'amitié d'un poëte tel que Thomson pour un comédien sera toujours, dans l'avenir, un préjugé favorable sur le talent du dernier. Et Quin a plus que ce préjugé pour lui. On sait qu'il jouait avec beaucoup de dignité la tragédie, qu'il a su parfaitement rendre le sublime deMilton, et que, dans le genre comique, il a poussé à la perfection le rôle de Falstaff. Mais tout cela ne fait pas de lui un Garrick. Le malentendu gît seulement en ceci, qu'on suppose que le poëte a voulu opposer à cet acteur universel et extraordinaire un mauvais comédien, généralement reconnu pour tel. Mais le nom de Quin ici doit signifier un acteur ordinaire, tel qu'on en voit tous les jours; un homme qui s'acquitte de son affaire d'une manière satisfaisante; qui même joue tout à fait bien tel ou

1 . Cette Bihliothèqw fut fondée par Nicolaï, libraire de Berlin, qui fut un des (

Srincipaux rédacteurs de ce recueil périodique, ayec Hoses Mendelssohn. La ^

ihlioihhqw était imprimée à Leipzig , sous la sunreillance de Leasing, qui réti- .

dait alors dans cette ville. Le prepûer numéro parut en mai 1757. {Trad.) '

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