DU GENRE LARMOYANT
24 du mois dernier], on a représenté Mélanide, On connaît cette pièce de Nivelle de la Chaussée. £lle appartient au genre touchant, surnommé par ironie genre larmoyant. Si l'on entend par là ce qui nous fait presque venir les larmes aux yeux, ce qui nous donne quelque envie de pleui^er, il y a des pièces de ce genre qui sont plus que larmoyantes. Une âme sensible y i^pand des torrents de larmes, et, en comparaison de pareilles pièces, j'appellerais plutôt larmoyantes les tragédies françaises en général; car celles-ci portent l'émotion à ce point précisément où il nous semble que nous aurions pu pleurer, si le poète avait mieux su son métier.
Mélanide n'est pas un chef-d'œuvre du genre; mais on la voit toujours avec plaisir. Elle s'est maintenue mémo sur la scène française, où elle a été jouée pour la première fois en 1741. Le sujet est tiré, dit-on, d'un roman intitulé MademoiseUe de Bontems. Je ne connais pas ce roman; mais si la scène ii de l'acte III en est tirée aussi, c'est donc à un inconnu, et non plus à la Chaussée, que je dois envier l'honneur d'avoir trouvé cette situation : or, pour cette scène seule, je voudrais avoir fait une Mélanide.
La traduction qu'on a jouée n'était pas mauvaise. Elle me paraît infiniment au-dessus d'une certaine traduction italienne qui se trouve dans le second volume de la Bibliothèque dramatique de Diodati. Je dois dire, pour la consolation de la plus grande partie de nos traducteurs, que leurs confrèi*es italiens sont le plus souvent beaucoup plus pitoyables qu'eux.
Pour traduire de bons vers en bonne prose, il faut quel* que chose de plus que de l'exactitude; ou plutôt il faut autre chose. Une fidélité littérale donne h toute traduction de la roideur, parce qu'il est impossible que ce qui est na* turel dans une langue le soit aussi dans une autre. Mais quand on traduit des vers, cette fidélité communique au style quelque chose de fade et de louche. Où est l'heureux versificateur à qui la mesure et la rime ne font jamais dire un peu plus ou un peu moins qu'il n'aurait dit s'il eût été
affranchi de ce joug ? Quel est celui qui ne force ni n'affaiblit jamais l'expression, qui ne met jamais avant ce qu'il aurait pu mettre après? Si donc le traducteur ne sait pas faire la distinction, s'il n'a ni assez de goût ni assez de résolution pour abandonner ici une idée accessoire, pour substituer là l'expression propre à une métaphore, pour compléter ailleurs une ellipse, il nous transmettra toutes les négligences de son auteur, et n'en ôtera que l'excuse . qu'elles pouvaient trouver, en leur langue, dans les difficultés de la prosodie et de l'harmonie.
Le rôle de Mélanide était joué par une actrice qui, après être restée neuf ans éloignée du théâtre, y a reparu avec tous les mérites que tout le monde, connaisseurs et autres, avait déjà sentis et admirés en elle. Mme Lœwen joint à une voix au timbre argentin, Irès-sonore et très-agréable, à la physionomie la plus ouverte, la plus calme et en même temps la plus expressive qu'on puisse voir, la sensibilité la plus délicate, la plus vive, le sentiment le plus sûr et le plus chaleureux, et qui se manifeste, sinon toujours avec toute la vivacité que plusieurs désireraient, du moins.toujours avec grâce et avec dignité. Dans sa manière de déclamer, elle accentue avec justesse, mais sans appuyer. Le manque absolu i* ^icceni intensif ^ est une cause de monotonie; mais nous ne pouvons en faire un reproche à cette actrice : elle sait compenser ce qui lui manque de ce côté par un autre mérite, dont malheureusement beaucoup d'acteurs n'ont pas la moindre idée. Je m'explique.
On sait ce que c'est que le mouvement dans la musique. Ce n'est pas la mesure, mais c'est le degré de lenteur ou de rapidité avec lequel la mesure est exécutée. Ce mouvement est uniforme dans tout le morceau : toutes les mesures, jusqu'à la dernière, doivent être jouées avec la même rapidité qui a été adoptée pour les premières. Cette uniformité est nécessaire dans la musique, parce qu'un
1 . Il faut entendre par là une élévation de la voix ou un appui qui donne plus de valeur à certains mots qu'au reste du discours. [Trad,)