LA NOUVELLE HÉLOISE
le cadre étroit d'un drame en trois actes. Les aventures ne pouvaient recevoir sur la scène la même conclusion que dans le roman, où, en vérité, elles ne se concluent pas, elles se perdent. Il fallait ici que l'amant de Julie eût l'avantage, et M. Heufeld le lui donne. Il obtient la main de son élève. Mais M. Heufeld a-t-il bien réfléchi que sa Julie n'est plus la Julie de Rousseau? Après tout, que ce soit celle de Rousseau ou non, peu importe ! Si du moins c'était une personne, et une personne intéressante! Mais c'est justement ce qu'elle n'est pas. Ce n'est qu'une petite tête folle , éprise d'amour, qui parfois babille assez joliment, quand M. Heufeld songe à un beau passage de Rousseau.
« Julie, dit le critique dont j'ai parlé, joue dans le roman un double rôle. C'est au commencement une jeune fille faible et assez séduisante; à la fm, c'est une dame qui surpasse tous les modèles de vertu qu'on a jamais pu imaginer. »
Elle devient un modèle par sa soumission, par le sacrifice de son amour, par la violence qu'elle fait à son cœur. Si de tout cela il n'y a pas trace dans la pièce, que restet-il d'elle, si ce n'est la jeune fille faible et séduisante, qui a la vertu et la sagesse sur les lèvres et la folie dans le cœur?
M. Heufeld a débaptisé Saint-Preux et en a fait un Sigismond. Ce nom-là, chez nous, sent bien le domestique. Je voudrais que nos poètes dramatiques, même dans ces petites choses, fussent un peu plus délicats et plus attentifs au ton du grand monde. Saint-Preux fait déjà chez Rousseau une assez triste figure,
« Tout le monde, dit notre critique, l'appelle le philosophe. Le philosophe ! Je voudrais savoir ce que ce jeune homme dit ou fait dans toute cette histoire pour mériter ce nom-là ! A mes yeux, c'est le plus grand sot du monde : il élève la raison et la sagesse jusqu'au ciel dans des déclamations banales, et n'en possède pas la moindre étincelle. Dans son amour je ne vois
que fantaisie, enflure et extravagance ; et dans le reste de sa conduite, je ne trouve pas la moindre trace de réflexion. Il a la plus orgueilleuse confiance dans sa raison, et il n'a pas assez de résolution pour faire un pas sans être conduit soit par son écolière, soit par son ami.
Mais combien le Sigismond allemand est encore au-des~ sous de ce Saint-Preux!
(n° IX, 29 mai i767). — Dans le roman, Saint-Preux a encore çà et là l'occasion de montrer les lumières de sa raison et de jouer effectivement le rôle d'honnête homme. Mais, dans la comédie, Sigismond n'est qu'un petit pédant présomptueux, qui se fait de sa faiblesse une vertu, et qui se trouve très-blessé de ce qu'on ne rend pas pleine justice à son tendre petit cœur. Tout ce qu'il fait se réduit à deux belles folies. Le pauvre diable veut se battre et se tuer.
L'auteur a senti lui-même que son Sigismond ne parait pas agir suffisamment; mais il croit prévenir ce reproche en faisant observer « qu'un personnage de sa condition ne peut pas accomplir en vingt-quatre heures de grandes actions, comme un roi, à qui tous les moments du jour en offrent l'occasion. » L'auteur ajoute qu'on doit admettre au préalable que c'est un honnête homme; et il suffit, ditil, que Julie, sa mère, Clarisse et Edouard, qui sont parfaitement honnêtes gens, le reconnaissent pour tel.
C'est fort bien fait, dans la vie ordinaire, de ne pas manifester de soupçons blessants sur le caractère des gens, et d'accorder une foi pleine et entière aux témoignages que d'honnêtes gens se donnent entre eux. Mais le poëte dramatique peut-il contenter notre curiosité avec ces règles des bienséances? Assurément non; quoique ces principes pussent rendre sa tâche très-facile. Sur la scène, nous voulons voir ce que sont les gens, et nous ne pouvons le voir que par leurs actes. Le bien quenousdevrions croire d'eux sur la parole d' autrui ne saurait nous intéresser à eux; il nous laisse entièrement indifférents; et si nous n'en voyons pas trace par nous-mêmes, cela ne saurait que nous indis-
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poser contre les personnages sur la foi desquels nous devons adopter ces idées. Il s'en faut donc beaucoup que nous soyons prêts à reconnaître Sigismond pour le jeune homme le plus accompli du monde, parce que Julie, sa mère, Clarisse et Edouard le déclarent tel : nous commençons plutôt à concevoir de la défiance à l'égard de la perspicacité de tous ces personnages, quand nous ne pouvons voir de nos yeux rien qui justifie leur bonne opinion.
Il est vrai qu'un particulier ne peut pas accomplir en vingt-quatre heures beaucoup de grandes actions. Mais qui est-ce qui en demande de grandes? Le caractère peut se marquer même dans les plus petites ; et celles qui jettent sur lui le plus de lumières sont les plus grandes au point de vue poétique. Comment se fait-il, avec tout cela, que vingl-quatre heures suffisent à Sigismond pour avoir le temps de faire les deux plus insignes folies qui puissent venir à l'esprit d'un homme dans sa situation ? — Les circonstances l'y portent, pourrait répondre Fauteur; mais il n'en fera rien. — Que les circonstances soient amenées aussi naturellement, et traitées aussi délicatement qu'on voudra; encore est-il vrai que les deux sottises que nous le voyons prêt à faire gâteront bien l'idée que nous pouvons avoir de ce prétendu sage. Nous voyons qu'il agit mal; nous entendons seulement dire qu'il est capable de bien agir, et encore n'est-ce que dans les termes les plus généraux et les plus vagues, sans un seul exemple.
La dureté avec laquelle Julie est traitée par son père, lorsqu'il ordonne qu'elle prenne de sa main un autre époux que celui que son cœur avait choisi, n'est que très-légèrement indiquée chez Rousseau. M. Heufeld a eu le courage d'en tirer toute une scène et de nous la mettre sous les yeux. J'aime un peu d'audace chez un jeune auteur. Il nous fait voir le père précipitant sa fille à terre. J'étais un peu inquiet de la représentation de cette action. Mais j'avais tort; nos acteurs l'avaient trop bien concertée : le père et la fille y ont si bien observé les règles de la bienséance, et cette bienséance a si peu nui à la vérité, que
j'ai dû m'avouer à moi-même qu'on pourrait confier de pareilles scènes à notre troupe d'acteurs, ou à pas une. M. Heufeld veut que, quand Julie est relevée par sa mère, on voie du sang sur son visage. Qu'il en prenne son parti, on n'en a rien fait. La pantomime ne doit jamais être poussée jusqu'à l'odieux. Si, en pareil cas, les imaginations échauffées croient voir du sang, tant mieux! mais les yeux n'en doivent pas voir réellement.
La scène suivante est la plus saillante de la pièce. Elle appartient en propre à Rousseau. Je ne saurais dire quel malaise se mêle à l'émotion que nous ressentons de voir un père supplier sa fille à genoux. Nous sommes indisposés, blessés de voir dans un tel abaissement celui à qui la nature a donné des droits si sacrés. On est bien obligé de passer à Rousseau l'emploi d'un levier si extraordinaire, parce qu'il a un poids énorme à soulever. Aucune raison n'a prise sur Julie; son cœur est dans une disposition telle, que la plus extrême rigueur ne ferait que l'affermir dans sa résolution. Il fallait donc pour l'ébranler la surprise du traitement le plus inattendu : c'est une sorte de stupeur qui prépare sa conversion. La piété filiale doit prendre la place de l'amour; une passion séductrice doit se changer en soumission aveugle. Rousseau, ne voyant aucun moyen de remporter sur la nature une pareille victoire, a dû se décider à forcer, ou, si l'on veut, à dérober cette victoire. Autrement, nous ne saurions, dans la suite, pardonner à Julie d'avoir sacrifié l'amant le plus enflammé au plus froid époux. Mais, dans la comédie, ce sacrifice ne s'accomplit pas; ce n'est pas la fille, c'est le père qui finit par céder. M. Heufeld n'aurait-il donc pas dû adoucir un peu ce moyen, à l'aide duquel Rousseau a voulu seulement justifier ce qu'il y a de difficile à accepter dans ce sacrifice, et prévenir le reproche d'avoir fait violence à la nature.
— Mais quoi I des critiques, et rien que des critiques? Si M. Heufeld avait fait ce que je dis, nous aurions perdu une scène, qui, sans convenir parfaitement à l'ensemble, est du moins très-forte; il aurait effacé de sa copie un trait