DU COMIQUE DE DESTOUCHES
de la manière dont un auteur s'annonce ou dont il écrit sea meilleurs ouvrages. Il semble que ce soit un engagement qu'il prend de ne jamais s'éloigner du ton qu'il a d'abord adopté. Voilà l'idée qu'on s'en fait tacitement; et s'il s'écarte de ce ton, l'on se croit en droit de s'en formaliser. On cherche l'auteur dans l'auteur même, et l'on croit y trouverquelque chose de pire, sil'onn'y trouve pas la même chose. Destouches, dans le Philosophe marié, dans le Glo^ rieux^ dans le Dissipateur, avait donné des modèles d'un comique plus délicat, plus noble que celui auquel Molière, même dans ses pièces les plus sérieuses, avait accoutumé le public. Aussitôt les critiques, qui aiment les classifications, lui assignèrent ce genre comme sa sphère propre. Ce qui n'était peut-être chez le poëte qu'un choix accidentel, ils en firent une inclination principale, une aptitude dominante de son talent; ce qu'une fois, deux fois, il n'avait pas voulu faire, ils l'en déclarèrent incapable; cl quand il lui plut de le faire, fidèles au caractère des critiques, ils aimèrent mieux ne pas lui rendre justice que de modifier leur jugement précipité.
Je ne veux pas dire pour cela que dans le bas comique Destouches égale Molière. On lui trouve, dans ce genre, de la roideur : c'est de l'esprit plutôt qu'une peinture fidèle; ses originaux sont, rarement de ces originaux amusants, tels qu'ils sortent des mains de la nature; ce sont le plus souvent des figures de bois, taillées par la main de l'art, et surchargées d'affectation, de bizarrerie et de pédanterie. Son esprit de convention, ses Des Mazures sont donc plus froids que plaisants. Et néanmoins, — c'est tout ce que je voulais dire, — ses pièces bouffonnes ne sont pas aussi dénuées de vrai comique qu'un goût raffiné le prétend; il s'y trouve des scènes qui nous font rire du fond du cœur, et qui suffiraient pour lui assurer un rang érai- •nent entre les poètes comiques.
Cette pièce a été suivie d'une comédie nouvelle en un ^acte, intitulée la Nouvelle Agnès.
Madame Gertrude jouait aux yeux du monde le rôle
d'une prude et d'une dévote; mais, en secret, elle était au mieux avec un certain Bernard.
— « Ah! Bernard, que lu me rends heureuse! » s'écriet-elle dans son transport; et sa fille Tentend. Le lendemain, l'aimable et naïve enfant demande : « Mais, maman, quel est donc ce Bernard qui fait le bonheur des gens? » La mère se voit trahie; mais elle se remet promptement. — « C'est, dit-elle, le saint que je me suis choisi depuis peu, l'un des plus grands saints du paradis. » Peu de temps après, la fille fait la connaissance d'un certain Hilaire. La pauvre enfant trouve beaucoup de plaisir dans sa société; maman de concevoir des soupçons : elle épie l'heureux couple; et elle entend sa chère fille pousser des soupirs qui valent bien ceux que l'enfant avait entendu pousser par sa maman. La mère se fâche : elle surprend sa fille, elle tempête. «Qu'y a-t-il donc, chère maman? dit enfin tranquillement la fillette. Vous avez choisi pour vous saint Bernard, et moi saint Hilaire. Quel mal y a-t-il? >
C'est là un de ces contes instructifs, dont la sage vieillesse du divin Voltaire a gratifié la génération nouvelle '. Favart l'a trouvé aussi édifiant que doit l'être la fable d'un opéra comique. Il n'y a vu de choquant que les noms des saints, et il a su éviter ce scandale. Il a fait de madame Gertrude une platonicienne, attachée k la doctrine de Gabalis; et saint Bernard est devenu un sylphe, qui, sous le nom et le visage d'un bon voisin, fait des visites à la vertueuse dame. Hilaire est devenu aussi un sylphe; et ainsi du reste. En un mot, de là est sortie l'opérette d'Isabelle et Gertrude y ou les Sylphes; laquelle est le fondement de la Nouvelle Agnès, On a cherché, dans celle-ci, à se rapprocher des mœurs allemandes : on y a mis beaucoup de décence. La chère enfant est d'une ingénuité charmante et très-digne de respect. Le tout est semé d'une multitude de véritables traits comiques, qui sont en partie de l'invention de l'auteur allemand. Je ne puis m'étendre sur les chan-
1. Gertrude^ ou l'Éd^M:atio7^ d'une Fille, conte de Voltaire. {Trad.)