‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 46 sur 226 · MONSIEUR ET MADAME GOTTSCHED · texte numérisé non relu

MONSIEUR ET MADAME GOTTSCHED

DIXIÈMB SOIRÉE. — Le Poiie campagnard, de Destouche». La traduction de Vme Gottsched. -^ La Beauté mwUe, de Scblegel. Des comédies en Ters.

Le dixième soir (mardi, 5 mai), on a représenté le Poète campagnard, de Destouches.

Cette pièce a trois actes en français, et cinq dans la traduction. Sans ce perfectionnement, elle n'était pas digne, à ce qu'il paraît, d'être admise sur la scène allemande de Sa Seigneurie feu Tillustre professeur Gottsched ^ Sa savante amie, la traductrice, était trop bonne épouse pour ne pas se soumettre aveuglément aux décisions émanées de monsieur son époux. Est-ce d'ailleurs une si grosse affaire, de transformer trois actes en cinq actes? Il suffit de faire prendre aux personnages le café dans une autre pièce, et de leur proposer ensuite une promenade au jardin : voilà deux actes tout trouvés; et si Fauteur est après cela dans l'embarras, on peut avoir recours au moucheur de chandelles, qui entre et dit : « Mesdames et messieurs, ôtez-vous un peu de là, s'il vous plaît : les entr'actes sont faits pour moucher les chandelles, et à quoi vous sert de jouer, si le parterre ne voit pas clair? »

La traduction, à cela près, n'est pas mauvaise : l'excellente dame ^ a surtout parfaitement réussi, comme on devait s'y attendre, à imiter les bouts-rimés de Des Mazures. A-t-elle été aussi heureuse dans les endroits où elle a cru devoir donner une autre tournure aux traits de l'original? C'est ce que la comparaison nous apprendrait. J'ai entendu

1. Gottsched est détenu l'objet des railleries de tous les écrivains allemands depuis Lessing. Il a manqué de talent et de modestie , soit ; mais il n'en est pas moins le premier qui ait essayé d'élever le théâtre allemand à la hauteur des théâtres étrangers. Lessing aurait dû , ce semble , lui savoir gré de ses bonnes intentions. Gottsched était doyen et professeur de philosophie à l'Université de Leipzig; mort en 1766. {Trad.)

i. Pour traduire littéralement, il aurait fallu hasarder le barbarisme : « Madame h Professeuse • • mais l'auteur allemand peut lui donner ce titre comiquement pompeux sans faire un barbarisme. {Trad.)

relever une correction de ce genre, que la bonne dame avait pourtant faite dans une intention louable. Dans la scène où Angélique s'amuse à faire la sotte, Destouches lui fait adresser ce compliment par Des Mazures :

Mademoiselle, vous me surprenez à mon tour. Je vous croyais une virtuose. — Fi donc, monsieur ! s'écrie Angélique. Pour qui me preniez-vous? Je suis un honnête fille, afin que vous le sachiez. — Des Mazures, Mais on peut être une honnête fille et être une virtuose. — Angélique. Et moi, je vous soutiens que cela ne se peut pas. Moi, une virtuose ^ !

Mme Gottsched, on doit s'en souvenir, au lieu du mot (( une virtuose, » a mis « un prodige ! ^) — « Ce n'en est pas un qu'elle ait fait ce changement-là, dit un plaisant. Elle se sentait, elle aussi, quelque peu virtuose, et elle était blessée de l'intention qu'elle voyait dans ce mot. » Mais elle aurait mieux fait de ne pas s'en piquer : cette savante dame aurait pu répéter, sans faire la moue, ce que dit la spirituelle Angélique, dans son rôle d'Agnès campagnarde. Mais peut-être n'était-ce que ce mot étranger de virtuose qui la choquait^? Le mot Wunder (prodige) est bon allemand, et, parmi nos belles, il y a cinquante prodiges pour une virtuose. La bonne dame voulait une traduction nette et intelligible : elle avait bien raison.

La soirée s'est terminée par la Beauté muette, de Schlegel.

Schlegel avait écrit cette petite pièce pour le nouveau théâtre de Copenhague, où elle devait être représentée dans une traduction danoise. Les mœurs y sont donc réellement danoises plutôt qu'allemandes. Et néanmoins, c'est incontestablement la meilleure comédie originale en vers que nous ayons. La versification de Schlegel était aussi

1. La Fausse Agnès j ou le Poëte campagnard ^ ftct. ii, se. 6. Nous aToos rétabli le nom d'Angélique. Lessing écrit Henriette, avec Mme Gottiched. {Trad,)

2. Gottsched et sa femme étaient fort puristes, et prétendaient chasser de la angue allemande tous les mots d'origine étrangère. (Trad.)

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