COMÉDIES EN VERS
coulante qu'ornée ; et c'est une bonne fortune pour ses successeurs, qu'il n'ait pas écrit également en vers ses grandes comédies. Il aurait bien pu leur gâter leur public, et ils auraient eu contre eux non-seulement ses préceptes, mais encore ses exemples. Il s'était très-vivement déclaré pour la comédie en vers; et plus il aurait appris à ec vaincre les difficultés, plus ses principes auraient paru inattaquables. Cependant, lorsqu'il mit lui-même la main à l'œuvre, il éprouva sans doute quelles peines il en coûte pour surmonter seulement une partie de ces difficultés, et combien le plaisir que donnent ces difficultés vaincues compense peu la perte de beautés de détail, qu'on est obligé d'y sacrifier. Les Français étaient autrefois si exigeants sur cet article, qu'après la mort de Molière, on dut leur mettre en vers les comédies qu'il avait écrites en prose ; et maintenant encore, une comédie en prose leur fait l'effet d'un ouvrage que le premier venu d'entre eux serait capable d'exécuter. Quant aux Anglais, au contraire, une comédie en vers suffirait pour leur faire fuir le théâtre. Il n'y a que les Allemands qui soient, sur ce point, comme sur tant d'autres, dirai-je plus équitables ou plus indifférents? Ils acceptent ce que l'auteur leur offre... Mais aussi, s'ils prétendaient dès ce jour choisir et fixer des modèles, qu'arriverait-il?...
Le rôle de beauté muette n'est pas sans difficultés. Une belle qui est muette n'est pas nécessairement une sotte, et l'actrice s'abuse, si elle en fait une fille niaise et bornée. Mais la beauté muette de Schlegel est en même temps sotte; car si elle ne parle pas, c'est parce qu'elle ne pense pas. La finesse du rôle consisterait donc à la faire paraître gauche partout où il faudrait qu'elle pensât pour être gracieuse, et à lui laisser toutes les grâces qui sont purement mécuniques et qu'elle peut posséder sans beaucoup penser. Par exemple, il n'est pas nécessaire que sa démarche et ses révérences paraissent rustiques; elles peuvent avoir toute l'élégance qu'il est permis d'acquérir par les leçons d'un maître à danser. Pourquoi Charlotte n'aurait-elle
rien appris de son maître de danse, puisqu'elle a bien appris ^ jouer des quadrilles? Et il ne faut pas qu'elle joue mal la contredanse, puisqu'elle compte là-dessus pour tirer de l'argent du papa? Sa toilette même ne doit être ni collet monté ni désordonnée; car dame Praalgern dit expressément :
Est-ce que tu n'es pas bien habillée? Fais voir! Allons, tourne! Très-bien; cela n'a pas mauvais air! Que dit donc cette tête fêlée ^ que tu manques d'intelligence?
Dans tout cet examen de Mme Praatgern, l'auteur indique assez clairement ce qu'il voulait pour l'extérieur de sa beauté muette : elle devait paraître belle malgré tout, mais sans grâce.
Voyons, comment te tiens-tu? — La tête moins en arrière !
La sottise sans éducation porte la tête plutôt en avant qu'en arrière : la tenir en arrière, c'est Teffet des leçons du maître à danser. On doit donc reconnaître dans Charlotte l'élève du maître de danse. Plus elle aura cet air, mieux cela vaudra : car elle n'en est pas moins muette, ou plutôt les grâces empruntées qu'on apprend à cette école sont précisément ce qui répond le mieux à l'idée de la beauté muette : elles mettent la beauté dans tout son jour, seulement elles lui ôtent la vie.
Qui est-ce qui demande si elle a de Tintelligence ? Il suffit de regarder ses yeux !
Parfait I pourvu qu'on ait pour ce rôle une actrice avec de beaux grands yeux. Seulement, il faut que ces beaux yeux soient peu mobiles ou tout à fait immobiles : leurs regards doivent être lents et fixes ; il faut que leurs prunelles inertes aient l'air de vouloir nous enflammer et ne nous disent rien.