TRAGÉDIE BOURGEOISE
palhie veut un objet particulier : Tidée do TÉtat est beaucoup trop abstraite pour nous touchera
C'est faire injure au cœur humain, dit aussi Marmontel*, et méconnaître la nature,.que de croire qu'elle ait besoin de titres pour nous émouvoir. Les noms sacrés d'ami, de père, d'amant, d'époux, de fils, de mère, de frère, de sœur, d'homme enfin, avec des mœurs intéressantes, voilà les qualités pathétiques. Qu'importe quel est le rang, le nom, la naissance du malheureux que sa complaisance pour d'indignes amis et la séduction de l'exemple ont engagé dans les pièges du jeu, et qui gémit dans les prisons, dévoré de remords et de honte? Si vous demandez quel il est, je vous réponds : H fut homme de bien, et pour son supplice il est époux et père; sa femme, qu'il aime et dont il est aimé, languit, réduite à l'extrême indigence, et ne peut donner que des larmes à ses enfants qui demandent du pain. Cherchez dans l'histoire des héros une situation plus touchante, plus morale, en un mot, plus tragique; et au moment où ce malheureux s'empoisonne; au moment où, après s'être empoisonné, il apprend que le ciel venait à son secours, dans ce moment douloureux et terrible, où, à l'horreur de mourir, se joint le regret d'avoir pu vivre heureux, dites-moi ce qui manque à ce sujet pour être digne de la Tragédie? L'extraordinaire, le merveilleux, me direz-vous? Et ne le voyez-vous pas ce merveilleux épouvantable, dans le passage rapide de l'honneur à l'opprobre, de l'innocence au crime, du doux repos au désespoir, en un mot, dans l'excès du malheur attiré par une faiblesse s?
1 . Dans l'arlicle du Journal étranger, auquel l'auteur vient de renvoyer, on lit les phrases suivantes : « Les noms des rois et des héros sont imposants sur le théâtre ; mais tout ce qui impose n'intéresse pas. En fait de revers , il est vrai , l'élévation des personnages contribue au pathétique. Bélisaire mendiant excitera la pitié bien plus qu'un homme de la lie du peuple; mais, en général, plus les personnages sont près de nous, plus leur situation nous intéresse. Il est dans l'homme de ne s'affecter que de ce qui arrive à ses semblables ; or, les rojs ne sont nos semblables que par les sentiments de la nature et par ce mélange de biens et de maux qui confondent toutes les conditions en une seule, qui est celle de l'homme. » — Cet article n'est pas signé. (Trad.)
2. Ce passage se trouve dans les Éléments de Littérature , au mot Tragédie. {Trad.)
3. Marmontel fait ici allusion au drame anglais le Joueur^ d'Edward Moore: imité en français par Saurln, et joué, sous le titre de Béverley^ en 1768. [Trad.)
Mais on a beau présenter ces considérations aux Fran«çais, elles ont beau leur être recommandées parla plume de leurs Diderot et de leurs Marmontel, il ne paraît pas que la tragédie bourgeoise soit pour cela plus près de se développer chez eux. La nation est trop vaine, trop éprise des litres et autres avantages extérieurs. Tous, même les gens du commun, veulent être en relation avec les grands; et la société de leurs égaux leur paraît une mauvaise société. Sans doute un heureux génie peut exercer une grande influence sur ses compatriotes; la nature n'abandonne ses droits nulle part, et peut-être attend-elle aussi en ce pays l'auteur capable de la montrer dans toute sa vérité et dans toute sa force. Déjà l'essai d'un auteur anonyme, sous le titre de Tableau de l'Indigence^, présente de grandes beautés; et en attendant que les Français y prennent goût, nous aurions pu l'adopter pour notre théâtre.
Les critiques adressées à la pièce allemande de Miss Sara par l'écrivain dont j'ai parlé plus haut, sont en partie fondées. Je crois pourtant que l'auteur aimera mieux garder ses défauts que de se donner la peine de remanier entièrement sa pièce, et cela peut-être sans succès. Il se souvient de ce que Voltaire disait dans une occasion semblable : « On ne peut pas toujours faire tout ce que nos amis nous conseillent. Il y a aussi des défauts inévitables. Si l'on voulait guérir un bossu de sa bosse, il faudrait lui ôter la vie. Mon enfant est bossu; mais il se trouve bien du reste *. »
1. « V Humanité ou le Tableau de l'Indigence ^ triste drame, par un aveugle tartare. • L'auteur de cette pièce est Randon, qui a donné , dans la même année (1761), Zamirt % tragédie bourgeoise. » Randon est un disciple de Diderot. Son Tableau de l'Indigence est une œuvre bizarre , déclamatoire , vague et prolixe , digne de demeurer dans Toubli. {Trad*)
2. Nous n'avons pas retrouvé le passage de Voltaire : ceci n'est qu'une traduc-r tion de.railemand. (2Va(2.)
REONARD ET DDPRESNY.
DOUZIÈME SOIRÉE. — Le Joueur, Regnard et Dufresuy.
Le douzième soir (jeudi, 7 mai), on a représenté le Joueur^ de Regnard.
Cette pièce est assurément la meilleure que Regnard ait faite; mais Rivière Dufresny, qui mit aussi an joueur sur la scène peu de temps après, a revendiqué Thonneur de l'invention \ Il se plaignit que Regnard lui eût dérobé le fond et différentes scènes; Regnard repoussa Taccusation, et maintenant tout ce que nous savons avec certitude de ce débat, c'est que l'un des deux s'est rendu coupable de plagiat. Si ce fut Regnard, eh bien! nous devons encore lui savoir gré d'avoir eu le cœur d'abuser de la confiance de son ami; il s'est emparé à notre profit d'une matière dont il prévoyait que l'autre ferait un mauvais usage. Nous n'aurions qu'un très-pauvre Joueur, s'il avait été plus scrupuleux. Pourtant il aurait dû avouer le fait, et laisser au pauvre Dufresny une part de l'honneur.
TREIZIÈME SOIRÉE. — Le Philosophe marié. — L* Amant auteur et valet ,
de Cérou.
Le treizième soir (vendredi, 8 mai), on a joué de nouveau le Philosophe marie, de Destouches; et la représentation s'est terminée par l'Amant auteur et valet. ' L'auteur de cette jolie petite. pièce s'appelle Cérou; il étudiait en droit, lorsqu'il là donna à jouer aux Italiens, à Paris, en i740. Il y en a peu de mieux tournées.
i, La pièce de Dufresny avait pour titre le Chevalier joueur : elle lait en prose, et n'eut pas de succès. {Trad.)
li QUINZIEME SOIREE.
[QUATORZlÈStE SOmÉE. — La Mère coquette, de Quinault.
L'Avocat Patelin,
Le quatorzième soir (lundi, 11 mai), on a joué la Mère coquette, de Quinault, et l* Avocat Patelin.
La première pièce passe auprès des connaisseurs pour Tune des meilleures du dernier siècle qui soit restée au théâtre français. Il s'y trouve en effet beaucoup d'excellent :• comique, qui n'aurait pas déparé le théâtre de Molière. Mais le cinquième acte et tout le dénoûment laissent beaucoup à désirer. Le vieil esclave dont il a été question dans les actes précédents ne paraît pas; la pièce se termine par une narration froide, quand nous étions préparés à voir une action théâtrale. D'ailleurs cette pièce se fait remarquer ' dans l'histoire du théâtre français, parce que le marquis ridicule qu'on y voit est le premier du genre qui ait paru sur la scène. La Mère coquette n'est pas non plus le titre qui convient le mieux à la pièce, et Quinault aurait pu s'en tenir au second, les Amants brouillés.
L Avocat Patelin n'est autre chose qu'une vieille farce du quinzième siècle, qui obtint dans son temps un succès extraordinaire. Elle le méritait par sa rare gaieté et par son excellent comique, qui naît de l'action même et des situations, et non de simples traits de détail. Brueys en a rajeuni la langue et lui a donné la forme dans laquelle elle est représentée aujourd'hui. M. Eckhof joue parfaitement le rôle de Patelin.
QUINZIÈME SOIRÉE. - L'Esprit fort, de Lessiog; de Brawe. - Le Trésof,
de PfefTel ; l'Ermite , du même auteur.
Le quinzième soir (mardi, i2 mai), on a joué V Esprit fort, de Lessing^ On connaît ici cette pièce sous le nom de
\ . Celle comédie fut achevée en 1749. L'auteur avait vingt ans. (Trad.)
BERGEHIES DE PPKPFEL. 73
V Esprit fort confondu, parce qu'on a voulu la distinguer du drame de M. de Brawe^ qui porte le môme titre. A proprement parler, on ne peut pas dire que celui qui se corrige est confondu, Adraste n'est pas non plus à lui seul l'esprit fort : plusieurs personnages ont ce caractère en commun avec lui. Henriette, cette fille vaine et irréfléchie, Jean le fripon, sont des variétés d'esprits forts; et tous ensemble complètent l'idée qui sert de titre à la pièce. Jlais qu'importe le titre? Il suffit que la représentation ait été digne de toute espèce d'éloges^...
La soirée s'est terminée par une bergerie de M. Pfeffel, le Trésor.
L'auteur s'est fait connaître, avec quelque gloire, nonseulement par celte petite pièce, mais encore par une autre intitulée V Ermite. Dans le Trésor, il a cherché à mettre plus d'intérêt qu'il n'y en a d'ordinaire dans nos bergeries, qui ne consistent qu'en galanterie. Seulement son style est souvent un peu recherché et précieux; les sentiments, qui ne sont déjà que trop raffinés, prennent par là un air tout à fait étudié et ne paraissent qu'un jeu d'esprit des plus froids. On en peut dire autant de son Ermite, qui a la prétention d'être un petit drame, fait pour être joué à la suite des pièces touchantes, au lieu des petites pièces qui paraissent trop gaies. L'intention est fort bonne; mais nous aimons mieux après tout passer des larmes au rire qu'au bâillement.
1 . Eocore un jeune poëte encouragé par Lessing , et enlevé à la poésie dramatique par une mort prématurée. De Brawe avait obtenu le second rang dans le concours dramatique dont nous avons parlé plus haut, etdont Lessing fut le principal juge.' Il ne survécut pas à ce premier succès : il mourut à l'âge de vingt ans. Outre ce drame de l'Esprit fort , il venait d'écrire une tragédie de Brutus, que Lessing publia en 1768. {Trad.)