‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 58 sur 226 · CRITIQUE DE ZAÏRE PAR UN HOLLANDAIS · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE ZAÏRE PAR UN HOLLANDAIS

, que le goût allemand le veuille ainsi? Nous faisons de ces : retranchements dans beaucoup de picVes. Mais pourquoi les faisons-nous? Voulons-nous donc sérieusement qu'une tragédie se termine comme une épigramrae; qu'elle finisse toujours par un coup de poignard ou parle dernier soupir des héros? D'où nous vient à nous, paisibles et graves Allemands, cette impatience pétulante, qui ne nous permet plus de rien entendre, une fois le sacrifice accompli, pas même quelques mots indispensables pour le complet achè- ^ vement de la pièce? Mais je cherche en vain la cause de ce qui n'est pas. Nous aurions bien assez de sang-froid '• pour écouter le poëte jusqu'à la fin, si l'acteur voulait bien i^" avoir assez de confiance en nous. Nous serions fort aises ^V d'entendre les derniers ordres du généreux sultan, et tout "^"^ prêts à partager l'admiration et la compassion de Néres- ^^*" ,tan. Eh bien! cela ne sera pas. — Pourquoi? — Je n'en ^^'^.Sais rien. Ne serait-ce pas la faute des acteurs qui jouent Vy^-^Orosmane? On comprendrait assez pourquoi ils veulent -«^^^'avoir le dernier mot. Poignardé et applaudi!... Il faut •^'^/* "pardonner aux artistes de petites vanités. ^^ ^^ Dans aucun pays, Zayre n'a trouvé un critique plus séi\ - vère que chez les Hollandais. Frédéric Duim, peut-être un parent du célèbre acteur du théâtre d'Amsterdam, trouva dans cette pièce tant de fautes à relever, qu'il lui parut bien aisé d'en faire une meilleure. Il en fit, en effet, — comment dirai-je? — une autre, dans laquelle la conversion de Zayre forme l'action principale ^. Au dénoûment, le sultan triomphe de son amour et renvoie Zayre, devenue v^ chrétienne, dans sa patrie^ avec toute la pompe digne du ro^ rang où il avait voulu l'élever ; le vieux Lusignan en meurt de joie. Je ne pense pas qu'on désire en savoir davantage. La seule faute impardonnable, chez un poëte tragique, est de nous laisser froids, sût-il d'ailleurs nous intéresser, et tirer tout le parti qu'il lui plaira des petites règles mé-

i. Zaïre, bekeerde Twrleinne, Treurspel, Amsterdam, 1745. fJV. deVauteur.)

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difiicilc à définir; on ne sait où le ranger; il change de ton en même temps que d'interlocuteur; tantôt c'est un railleur fin et spirituel, tantôt un gros farceur, tantôt un tendre écolier à peine échappé des bancs : tantôt un petitmaître effronté. Sa reconnaissance avec Cléanthis n'est pas médiocrement comique, mais elle n'est guère naturelle. » • La manière dont Mlle Beauval et la Thorillière ont joué ces rôles pour la première fois s'est transmise d'acteurs en acteurs. Ce sont les grimaces les plus disgracieuses du monde; mais, comme elles sont consacrées par la tradition en France et en Allemagne, personne ne s'avise d'y rien changer, et je me garderais bien de dire qu'on les supporterait à peine dans les farces les plus triviales. Le caractère le meilleur, le plus drôle et le plus achevé est celui de Thaler, vrai paysan, madré et sans gêne, pétillant de traits malicieux. Au point de vue du plan de la pièce, ce personnage n'est nullement épisodique; il est, au contraire, aussi bien imaginé qu'indispensable pour le dénoûment ^

VINGT ET UNIÈME SOIKÉE. — Les Fausses Confidences j de Marivaux. Apologie du personnage d'Arlequin. — La Neuber ; Gottsched ; Mœser, sur le comique grotesque.

(n« xviii, 30 juin <767). —Le vingt et unième soir (mercredi, 20 mai), on a joué une comédie de Marivaux, les Fausses Confidences,

Marivaux a travaillé près d'un demi-siècle pour les théâtres de Paris; sa première pièce est de l'an 1712, et il est mort en 1763, à l'âge de soixante-douze ans. Le nombre de ses comédies s'élève à une trentaine environ : Arlequin joue un rôle dans plus des deux tiers de ces pièces, parce que l'auteur les destinait à la scène italienne. Les Fausses Confidences appartiennent à cette catégorie; jouées pour

1. Histoire du Théâtre frmçoiSj t. XlV, p. 161. {Note de VauUur.)

DU ROLE D'ARLEQOm. €9

la première fois en 1763, sans grand succès^ elles furent reprises deux ans plus tard avec un succès d'autant plus grand.

Les pièces de Marivaux, malgré la diversité des caractères et des intrigues, ont entre elles un grand air de ressemblance. On y trouve toujours le même esprit chatoyant et trop souvent recherché, la même analyse métaphysiques des passions, le même langage fleuri e^ rempli de néologismes. Ses plans ne présentent qu'une étendue fort restreinte; mais, en habile chorégraphe, il sait parcourir le cercle étroit qu'il s'est tracé à pas si petits et cependant si nAtement gradués, qu'à la fin nous croyons avoir fait avec lui autant de chemin qu'avec un autre.

Depuis que la Neuber *, sous les auspices ^ de Sa Magnificence M. le professeur Gottsched, a solennellement banni Arlequin de son théâtre, toutes les scènes allemandes qui tenaient à passer pour régulières ont paru adhérer à la sentence portée contre lui. Je dis « ont paru, » car, au fond, elles n'ont supprimé que la jaquette bariolée et le nom du personnage; mais quant au rôle de bouffon, elles l'ont gardé. La Neuber elle-même a joué une multitude de pièces où le principal personnage était Arlequin. Mais chez elle, il s'appelait Jeannot ', et il était habillé tout de blanc, au lieu d'être bariolé. Voilà un grand triomphe pour le bon goût t

1 . L*aUacheiiient du public allemand pour le personnage d'Arlequin , qui rem* plissait , pour ainsi dire , à lui seul le théâtre , menaçait de maintenir le drame national dans la barbarie. Gottsched s'entendit avec la Neuber, femme d'un grand courage, qui dirigeait une troupe dramatique , d'où sont sortis tous les grands comédiens de l'Allemagne au dix-huitième siècle. Au mois d'octobre 1737, une représentation solennelle fut préparée à Leipzig. On fit sur la scène le procès d'Arlequin. Il fut condamné au bannissement perpétuel et brûlé sur le bûcher. Cette cérémonie, composée par la Neuber elle-même , fut, dit Lessing , c la plus grande des arlequinades. ■ Il ne suffisait pas , en efi'et , de brûler un mannequin , si Ton ne réussissait pas à réformer le goût du public. La Neuber fit les efforts les plus courageux pour retenir les spectateurs avec des drames réguliers : elle succomba à la peine, et mourut pauvre et oubliée. Voir Lessing , par L. Crouslé, p. 228-237. (Trod.)

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