Bravo! tu sauras garder ton bien. » (Horace, ibid
3. « Quand cette maladie de Targent, quand cette manie d'amasser aura pénétré les âmes... » Horace ajoute : c Espère-t-Qn que nous pourrons façonner des œuvres dignes d'être conservées?... » {Trad»)
DES TRAGïlDIES ROMANESQUES. 93
Mais jo m'oublie 1 Quel rapport y a-t-il entre Zelmire ci tout ceci?
Du Belloy était un jeune homme qui voulait, ou du moins devait se mettre à Tétude du droit. Mais le goût du théâtre prit le dessus : Bartole fut mis de côté; et il se fit comédien. Il joua quelque temps dans la troupe française de Brunswick, fit plusieurs pièces, retourna dans son pays, et bientôt deux tragédies lui attirèrent autant de richesse et de gloire qu'aurait jamais pu lui en procurer la science du droit, fût-il devenu un Beaumont. Malheur au jeune génie allemand qui voudrait entrer dans une pareille voiel Le mépris et la mendicité seraient son lot le plus assuré.
La première tragédie que fit du Belloy fut Titus; Zelmire fut la seconde. Titus n'obtint aucun succès, et ne fut joue qu'une fois. Mais Zelmire n'eiv réussit que mieux: elle fut jouée quatorze fois de suite, sans que les Parisiens en fussent rassasiés. Le sujet est de l'invention de l'auteur.
Un critique français a pris de là occasion de se déclarer en général contre les tragédies de ce genre :
Nous aimerions bien mieux, dit-il, un sujet historique. Les annales du monde, si fécondes en crimes fanieux, sont un champ inépuisable pour Melpomène. La tragédie n'est faite que pour proposer à l'admiration et à l'imitation des citoyens les actions des grands hommes. C'est en même temps payer le tribut que la postérité doit à leurs mânes, et embraser nos contemporains de la noble ardeur de les suivre.* Ainsi pensaient les Grecs; ainsi ont pensé presque toujours nos illustres modernes. Qu'on ne dise point que Zaire^ Alzire et Mahomet, sont des sujets de pure fiction. Les noms des deux premières pièces sont imaginés; mais le fond des faits est historique. Il y a eu en effet des Croisades, où les Chrétiens et les Ottomans, tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, se sont haïs et égorgés pour la gloire d'un Dieu, leur père commun. La conquête du Pérou a réellement fait naître ces contrastes si heureux et si sublimes des mœurs des Européans et des Américains, du Fanatisme et de la véritable Beligion. Pour la tragédie de Mahomet, elle est le précis,
osons le dire, l'esprit de toute la vie de ce fourbe; elle est encore le fanatisme mis en action, et la plus belle, la plus philosophique peinture qui fut jamais de ce dangereux monstre *.
(n° XIX, 3 juillet 1767). — Il est bien permis d*avoir son goût à soi; et il est honorable de chercher à se rendre compte de son propre goût. Mais attribuer aux principes sur lesquels on prétend le fonder un caractère de généralité qui en ferait le seul goût véritable si cette prétention était justifiée, c'est dépasser le droit de Tamateur qui cherche, c'est se poser de son autorité privée en législateur. L'écrivain français que nous avons cité commence modestement en ces termes: « Nous aimerions bien mieux; » et il continue par des affirmations si générales et si absolues, qu'on dirait que ce « nous » sort de la bouche de la critique en personne. Le vrai critique ne suit pas des règles tirées de son propre goût; mais il a eu soin de former son goût sur les règles qui ressortcnt de la nature des choses.
Or, il y a longtemps qu'Arislote a marqué dans quelles limites le poctc tragique est obligé de se soucier de la vérité historique; savoir, autant que l'histoire ressemble à une fable heureusement imaginée, et qui convient à ses vues. S'il a besoin de faits historiques, ce n'est pas siaiplement parce qu'ils sont arrivés, mais c'est parce qu'il en inventerait difficilement d'autres qui convinssent mieux à son dessein du moment. Si le hasard lui offre cet avantage dans une aventure vraie, cette aventure vraie est pour lui la bien venue; mais s'il lui fallait au préalable feuilleter longtemps les livres d'histoire, cela n'en vaudrait pas la peine. Et d'ailleurs, combien y a-t-il de gens qui sachent les faits historiques? Si nous no voulons croire à la possibilité d'un fait qu'autant qu'il est arrivé, qu'est-ce qui nous empêche de prendre une fable dépure invention pour un événement historique, dontnous n'avons jamais entendu parler ? Quelle est la première qualité qui nous fait paraître
1. Journal Encyclopédique, juillet 1762, p. 123. {Note de l'auteur.) — Si nous osoDS exprimer de simples conjectures sur Fauteur anonyme de cet article, il nous semble bien y reconnaître la main de Voltaire. {Trad.)