CRITIQUE DE ZELMIRE
un récit historique digne de foi? N'est-ce pas sa vraisemblance intrinsèque ? Or, que cette vraisemblance ne se trouve confirmée par aucun témoignage ni par aucune tradition, ou qu'elle ait pour elle des témoignages et des traditions qui ne sont pas encore parvenus à notre connaissance, n'est-ce pas tout un? On admet un peu légèrement que le théâtre a pour objet, entre autres choses, de conserver la mémoire des grands hommes; mais c'est là l'objet de l'histoire, et non du théâtre. Au théâtre, nous devons apprendre, non pas ce que tel au tel individu a fait, mais ce que toute personne d'un certain caractère fera dans certaines circonstances données. Le dessein de la tragédie est beaucoup plus philosophique que celui de l'histoire; et c'est la dégrader de sa dignité, que d'en faire simplement le panégyrique d'hommes célèbres, ou d'en abuser pour entretenir l'orgueil national.
La seconde remarque du critique français déjà cité est plus grave. Il reprocha à l'auteur de Zelmire d'avoir accumulé dans sa tragédie une multitude d'incidents extraordinaires, qui, pressés dans l'étroit espace de vingt-quatre heures, n'ont guère de vraisemblance et ne sauraient jamais faire illusion. Ce ne sont que; situations étranges qui se succèdent, coups de théâtre sur coups de théâtre. Que ue voit-on pas arriver? Quelles secousses sont épargnées au spectateur? Quand les aventures se pressent ainsi, il est difficile qu'elles soient toutes suffisamment préparées. Quand nous passons par tant de surprises, il arrive aisément que nous éprouvons encore plus de déplaisir que de surprise. Et, par exemple,
La confidence du tyran à Rhamnès n'est pas suffisamment motivée; on ne voit point assez la nécessité où se trouve Antenor de révéler ses crimes. L'arrivée d'Ilus n'est point assez préparée ; et la conversion de Rhamnès est trop prompte. Jusqu'au moment où il frappe Antenor, on n'a vu en lui qu'un complice décidé des crimes de son maître ; s'il a eu un moment de remords, ils ont été bientôt étouffés. Enfin, il y a quelque-
fois de trop petits moyens pour do grandes choses. Par exemple, on a soin d'avertir que Polidorc, revenant de la bataille pour se cacher dans le tombeau, tourne le dos à Zelmire. En effet, s'il marchait autrement, la Princesse le reconnoîtroit, et Ton seroit privé de ce beau coup de théâtre qui frappe si vivement les spectateurs, lorsque cette tendre fille livre son père à ses bourreaux. Cependant, n'étoit-il pas naturel, nécessaire même que Polidore, en rentrant dans le tombeau, regardât Zelmire, lui fît un signe de douleur, lui dit un mot de désespoir? C'est pourtant sur ce coup de théâtre, et par conséquent sur cette façon de marcher de Polidore, que sont appuyés les derniers actes. Le billet d'Azor est du môme genre : si le soldat l'apportoit avec lui dès le second acte, comme il le devoit, le tyran étoit démasqué, et le drame fini.
La traduction de Zelmire est en simple prose. Mais qui' n'aimerait mieux entendre une prose ferme et harmonieuse que des vers languissants et monotones? De toutes nos traductions rimées, il y en a à peine une demi-douzaine de supportables. Et encore, qu'on ne me prenne pas au mot, et qu'on ne me demande pas de les nommer : je serais plus embarrassé pour commencer la liste que pour la finir. La meilleure est en maint passage obscure et ambiguë. L'auteur français n'était déjà pas un merveilleux versificateur : ses vers étaient pleins de négligences et de remplissage; l'écrivain allemand, moins habile encore, s'est donné bien du mal à rendre avec une égale fidélité tous les passages heureux, et malheureux de son auteur : il n'est donc pas surprenant qu'une cheville ou une tautologie de l'original soit devenue souvent dans la traduction un parfait non-sens. Ajoutez que l'expression est le plus souvent si basse et la construction si entortillée, que l'acteur a besoin d'appeler à l'aide tout ce qu'il a d'intelligence et de noblesse dans son jeu pour éclaircir un peu l'une et relever l'autre. Quant à lui faciliter la déclamation de son rôle, c'est à quoi l'on n'a nullement songé.
Mais aussi est-ce bien la peine de tant travailler sur des vers français, pour les amener dans notre langue à la cor-