‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 63 sur 226 · DES VERS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DES VERS FRANÇAIS

reclion insipide, h la froideur grammaticale de Foriginal? Si nous transportons au contraire dans notre prose tous les ornements poétiques des vers français, cela ne nous fait pas encore une prose très -poétique. Nous n*en sommes pas encore à voir naître de là ce langage hybride que les traductions en prose des poètes anglais ont introduit chez nous, fet où Fabus des tropes et des figures les plus hardies, joint h un arrangement cadencé des mots, nous fait penser à des gens ivres, qui dansent sans musique. L'expression poétique au théâtre ne doit guère s'élever au-dessus du langage de tous les jours, que dans la proportion où la déclamation dramatique s'élève au-dessus du ton ordinaire de la conversation dans le monde. Et ainsi, je souhaiterais à notre traducteur en prose beaucoup d'imitateurs. Ce n'est pas que je partage l'opinion de Houdar de la Motte, qui prétend que^ la mesure des syllabes en général n'est qu'une contrainte puérile, et que le poète dramatique a moins de raisons de s'y soumettre que personne. Mais ici il s'agit simplement de choisir de deux maux le moindre, de sacrifier le sens et l'énergie à la versification, ou la versification aux deux autres avantages. Quant à Houdar de la Motte, son opinion était excusable; il avait en vue une langue où le rhylhme poétique n'est utile qu'à chatouiller l'oreille, sans contribuer en rien à l'énergie de l'expression. Dans la nôtre, c'est quelque chose de plus : nous nous rapprochons infiniment davantage de la métrique des Grecs. Ceux-ci savent, par le seul rhythme de leurs différentes espèces de ver^, indiquer les passions que ces vers expriment. Quant aux vers français, ils n'ont pour eux que le mérite de la difficulté vaincue; et franchement, ce n'est qu'un mérite bien mince.

Le rôle d'Antenor a été joué par le sieur Borchers avec une habileté peu commune. Il y a mis la profondeur et l'entrain qui semblent si naturels chez un scélérat d'un esprit supérieur. Un coup manqué ne l'embarrasse jamais; son génie est inépuisable en roueries toujours nouvelles ; il se recueille un moment, et aussitôt le coup le plus inat-

tendu, un coup qui devait mettre sa scélératesse à nu, se trouve détourné de telle façon, que son masque en est encore affermi sur son visage. Pour ne pas manquer un pareil caractère, Tacteur a besoin de la mémoire la plus fidèle, de la voix la plus souple, de Taction la plus libre et la plus aisée. Le sieur Borchers a d'ailleurs des talents très-divers, et c'est déjà un préjugé en sa faveur, que la complaisance avec laquelle il s'exerce dans les rôles de vieillards aussi bien que dans ceux de jeunes gens. Elle témoigne de son amour pour son art, et le connaisseur le distingue aussitôt de tant d'autres jeunes comédiens, qui veulent toujours briller sur la scène et qui n'ont souvent d'autre vocation pour le théâtre que la petite vanité de se faire regarder et admirer dans des rôles de pure galanterie où ils font les aimables.

yiNGT-TROTSlÈMK SOIRÉE. - Cénie, de Mme de Giaffîgay. Traduction

de Mme Gottsched. Les acteurs.

(n<> XX, 7 juillet 1767). — Le vingt-troisième soir (vendredi, 22 mai), on a représenté Cénie.

Il a fallu que cette excellente pièce de M™« de Graffigny tombât dans les mains de M™« Gottsched. Voici ce que cette traductrice nous déclare elle-même : « J'ai toujours tenu, dit-elle, pour très-médiocre l'honneur qu'on peut acquérir en traduisant ou en remaniant des pièces de théâtre. » Après cette déclaration, il est permis de conjecturer que, pour obtenir ce médiocre honneur, elle n'a dû se donner qu'une peine très-médiocre. Je lui ai rendu cette justice, qu'elle n'a pas trop gâté certaines pièces plaisantes de Destouches. Mais aussi combien n'est-il pas plus facile de traduire un trait plaisant qu'un trait de sentiment! On n'a pas besoin d'esprit pour répéter un mot qui fait rire; mais îe cœur seul peut rencontrer le langage du cœur. Ce lan-

MADAME GOTTSCHED. 99

gage a ses règles propres ; c'en est fait de lui dôs qu'on les méconnaît, et qu'on prétend mettre à la place les règles de la grammaire et achever froidement sa phrase avec cette exactitude ennuyeuse que nous demandons dans un raisonnement en forme.

Par exemple, Dorimond a projeté, pour son neveu Méricourt, une alliance importante, en vue de laquelle il lui destine le quart de sa fortune. Mais c'est le minimum des prétentions de Méricourt; il repousse cette offre généreuse et veut avoir l'air de la rejeter par désintéressement. « Pourquoi faire des arrangements? dit-il. Pourquoi vous dépoailier? Jouissez de vos richesses, elles vous ont coûté tant de périls et de travaux! » — « J'en jouirai, je vous rendrai tous heureux, » fait dire M"° de Graifigny à l'aimable vieillard. Parfaitement dit! Il n'y a pas là un mot de trop. C'est la concision aisée avec laquelle un homme, pour qui la bonté est devenue une seconde nature, parle de sa bonté quand il est obligé d'en parler. Jouir de sa fortune, rendre les autres heureux, c'est tout un pour lui : l'un n'est pas pour lui une conséquence ou une partie de l'autre, c'est une seule et même chose; et de même que son cœur n'y voit pas de différence, sa bouche n'en fait pas non plus ; il parle comme s'il disait deux fois la même chose, comme si les deux propositions formaient une vraie tautologie, une identité parfaite : il n'y met pas la moindre conjonction. Malheur à qui ne sent pas cette liaison des idées; à celui qui a besoin d'une particule pour la comprendre I Et pourtant, devinez comment M"*» Gottsched a traduit ces huit mots : « Je ne commencerai à jouir véritablement de mes richesses, que quand elles m'auront servi à vous rendre tous les deux heureux ^» Détestable! Le sens est bien passé dans la traduction, mais l'esprit n'y est plus : un déluge de mots l'a noyé. Ces conjonctions, ces adverbes, tous ces mots déterminatifs donnent à la voix

- 1. On pense bien que nous traduisons ici littéralement la traduction citée. {Trad,)

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du cœur l'apparence de la réflexion et des scrupules, et changent la chaleur du sentiment en une argumentation glaciale.

Pour ceux qui m'entendent, je n'ai qu'un mot h dire : toute la pièce, à peu de chose près, est traduite dans ce goût. Il n'y a pas un sentiment un peu délicat qui ne soit ainsi paraphrasé et ramené à une bonne grosse vérité, pas une expression émue qui ne soit analysée, disséquée, mise en pièces* Ajoutez-y en maint endroit le ton pédant de l'étiquette* Rien de plus odieux que ce contraste entre le cri de la nature émue et les épithètes respectueuses que la convention a établies. Lorsque Génie apprend quelle est sa mère, elle s'écrie : « Ma mèret que ce nom m'est doux ! » Le noÉa de mère est doux; mais « madame ma mère » est du jus de citron dans du miel. Ce titre malencontreux referme aussitôt le cœur qui s'ouvrait au sentiment. Et aa moment où Génie retrouve son père, elle se jette dans ses bras avec cette belle phrase : « Gracieux monsieur mon père, je suis digne de Votre Grâce! » En français, « mon père!» en allemand, « gracieux monsieur mon pèret» Voilà une fille respectueuse I Si j'étais Dorsainvilie, j'aimerais autant ne pas retrouver ma fille, que de la retrouver avec une pareille phrase sur les lèvres.

M™* Lœwen joue le rôle d'Orphise : on n'y saurait mettre plus de dignité et de sentiment. Ghaque trait de son visage exprime la conscience de son mérite méconnu : il n'y a que son regard et son accent pour rendre la douce mélancolie dont ce caractère est rempli.

Génie est Mme HenseL II n'y a pas un mot de sa bouche qui tombe à terre. Ge qu'elle dit, elle ne l'a pas appris : cela vient de son propre esprit, de son propre cœur. Qu'elle parle ou qu'elle ne parle pas, son jeu ne s'interrompt jamais. Je n'y verrais qu'un seul défaut; mais c'est un défaut très-rare, un défaut très-digne d'envie. Elle est trop grande actrice pour ce rôle. Il me semble voir un géant qui s'exerce avec l'arme d'un cadet. Je ne voudrais pas faire tout ce que je serais capable de faire supérieurement.

AMALIA, DE WEISZË. 401

M. Ëckhof, dans le rôle de Dorimond, est Dorimond dos pieds à la tête. Ce mélange de douceur et de gravité, de faiblesse et de rigueur, doit se trouver réalisé dans un te 1 homme, ou il ne le sera jamais. Au dénomment, quand il dit, en parlant de Méricourt : « Je lui donnerai de quoi vivre dans le grand monde, qui est sa patrie ; mais je ne veux plus le voir; » où Tacteur a-t-il appris à nous faire voir, avec deux doigts qu'il lève et qu'il promène en l'air, avec un seul mouvement de tête, quel est ce pays qui est la patrie de Méricourt? Dangereux pays, patrie funeste!

Tôt linguœ , quot membra viro * !

VINGT-QUÂTBIEME SOIRÉE. — Àmalia, de Weisze. Des rôles à travestiasementti.

Le Financier, de. Saint-Foix.

Le vingt-quatrième soir (lundi, 25 mai), on a représenté Amalia, par M. Weisze ^.

Les connaisseurs considèrent Amalia comme la meilleure comédie de cet auteur. On y trouve en effet plus d'intérêt, des caractères mieux dessinés et un dialogue plus vif et plus nourri de pensées que dans le reste de ses œuvres comiques. Les rôles sont ici très-bien tenus : Mme Boeck en particulier joue avec beaucoup de grâce celui de Manley, ou plutôt d'Amalia déguisée : elle y apporte une aisance, une désinvolture sans laquelle nous trouverions un peu bien invraisemblable qu'une jeune femme pût si longtemps cacher son sexe. Les travestissements de ce genre communiquent ordinairement à un ouvrage dramatique un air romanesque; mais en revanche ils ne sauraient guère

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