L'HERITIER VILLAGEOIS, DE MARIVAUX
TttENTK-TROISIÈMS SOIRÉE. - Nanine, de Voltaire. - L HériUer villageois y de HarivauK. Traductioo en patois allemand.
(no XXVIII, 4 août 1767). — Le trente-troiiSième soir (vendredi, 12 juin), on a joué de nouveau Nanine, et la représentation s'est terminée par l'Héritier villageois, d'après le français du Marivaux.
Cette petite pièce est ici marchandise pour la place, et fait toujours beaucoup de plaisir.
George revient de la ville, où il a enterre un richard de frère, qui lui laisse cent mille marcs d'héritage. La fortune amène avec elle un changement de rang et de vie : il veut vivre dorénavant comme les gens de condition. Il élève sa Lise à la dignité de madame. II. trouve bien vite un beau parti pour son Jeannot et pour sa Margoton. Tout va bien, n'était le maudit messager qui arrive. L'agent d'affaires chez qui les cent mille marcs étaient déposés a fait banqueroute. George redevient George comme devant; Jeannot essuie un refus; Margoton reste où elle était; et le dénoûment serait assez triste, si la fortune, en se retirant, pouvait ôter plus qu'elle n'a apporlé. Ils étaient bien portants et contents : ils restent bien portants et contents.
Tout le monde aurait pu imaginer cette fable; mais peu d'auteurs auraient pu y introduire autant d'intérêt que Marivaux. C'est la gaieté la plus comique, l'esprit le plus drôle, la satire la plus malicieuse : on rit à ne pouvoir reprendre haleine; et la naïveté du langage des paysans assaisonne le tout de la façon la plus piquante. La traduction est de Krieg(^rn, qui a su admirablement traduire le « patois » français en dialecte vulgaire de ce pays-ci. Malheureusement, différents passages ont été imités trèsmaladroitement et sont véritablement estropiés. Il y en a quelques-uns qu'il faudrait absolument redresser et com-
pléter à la représentation, et, par exemple, le suivant, dès la première scène ^.
George. Hé! hé! hé! donne-moi donc cinq schillings de petite monnaie, je n'ai que des florins et des thalers. .
Lise. Hé! hé! hé! dis donc, as-tu la berlue avec tes cinq schillings de petite monnaie? qu'en veux-tu faire?
George. Hé! hé! hé! donne-moi cinq schillings de petite monnaie, te dis-je.
Lise. Pourquoi donc faire, Jean nigaud?
George. Pour ce garçon , qui m'a apporté mon paquet en voyage jusqu'à notre endroit, pour que je puisse marcher bien léger et bien à mon aise.
Lise. Tu es donc venu à pied ?
George. Oui-da. C'est bien plus commode.
Lise. Tiens , voilà un marc.
George. C'est encore bien raisonnable Combien cela
fait-il? Voilà le compte. Elle m'a allongé un marc : je le
tiens! je le tiens! (A Vaîentin,) Prends, et va-t'en : c'est bien gentil comme ça.
Lise. Et tu dépenses cinq schillings pour un garçon qui t'a porté ton paquet?
George. Oui-da ! je lui ai encore donné un pourboire.
Valentin. Est-ce que les cinq schillings sont pour moi, Monsieur George?
George. Oui, mon ami!
Valentin. Cinq schillings! un riche héritier! un homme de votre rang! Qu'avez-vous fait de votre grandeur d'âme?
George. Oh ! je m'embarrasse bien de ce qu'on peut dire ! Allons, femme, ponds-lui encore un schilling; voilà comme on compte chez nous.
Comment ? George est venu à pied, parce que c'est plus commode? Il demande cinq schillings, et sa femme, qui ne voulait pas les lui donner, lui donne un marc? Il faut que la femme lâche encore un schilling pour le porteur?
f . Nous sommes obligés ici, on le comprendra, de traduire de nouveau la traduction allemande, sans pouvoir lui conseryer toujours sa physionomie de pa» tois rustique. Au reste, ce n'est pas le langage qu'il faut considérer dans cette traduction, mais la suite des idées. (Trad.)