LE DISTRAIT, DE REGNARD
Pourquoi ne le fait-il pas lui-même? Il avait encore du reste sur le marc. Sans le français, on aurait bien de la peine à se tirer de toutes ces broussailles. George n'était pas venu à pied, mais bien en voiture, et c'est là-dessus qu'il dit : a Parce que c'est bien plus commode. » Mais sans doute, la voiture ne faisait que passer devant son village; et, de l'endroit où il est descendu, il a fait porter son paquet derrière lui jusqu'à sa maison. C'est pour cela qu'il donne cinq schillings au garçon ; quant au marc, ce n'est pas sa femme qui le lui donne, mais il a dû le payer pour la voiture, et il se borne à dire à Lise combien il a vite fait marché avec le voiturier'.
TBENTE-QUATRIÈUB SOIRÉE. - Le DiêiraUt de Regntrd. De la moralité de la pièce et de la comédie en général. Opinion de J. -Jacques Rousseau. Comment la comédie corrige. — L'Énigme ^ de Loewen, comédie tirée d'un conte de Voltaire.
Le trente-qualriëme soir (lundi, 27 juin), on a joué le Distrait, deRegnard^...
1. Blatss. Eh! ehl eh! baille-moi cinq sols de monnoye, je n'oni que de grosses pièces.
Claodinb {le contre faieant). Eh! eh! eh! dis donc, Nicaise, avec tes einq sois de monnoye, qu'est-ce que t'en veux faire?
Blaisb. Eh! eh! eh! baille-moi cinq sols do monnoye, te dii-je.
Claudirb. Pourquoi donc, Nicodème?
Blaisb. Pour ce garçon , qui appointe mon paquet depuis la iroiture jusqu'à cheui nous, pendant que je marchais tout bellement et k mon aise.
Claudwb. T'es Tenu dans la voiture?
Blaisb. Oui, parce que cela est plus commode.
Clatjdimb. T'as baillé un écu?
Blaisb. Oh! bien noblement. Combien Taut-il? ai-je fait. Un écu, ce m'a-t-on fait. Tenez, le yela, prenez. Tout comme ça.
Clauoikb. Et tu dépenses cinq sols en porteur de paquets?
Blaisb. Oui, par manière de récréation.
Arleqci.v. Est-ce pour moi les cinq sols, monsieur Biaise?
Blaisb. Oui, mon ami, etc. (Note de l'auteur.)
1. J'ai peine à croire que nos grands-pères eussent pu comprendre le titre allemand de cette pièce {der Zerstreute). Schlegel tradvisait encore DiêtrttU par
Regnard mit son Distrait sur la scène en 1697, et la pièce n'obtint pas le moindre succès. Mais trente-quatre ans après, quand les comédiens l'essayèrent de nouveau, le succès n'en fut que plus grand. Lequel des deux publics avait raison? Peut-être ni l'un ni l'autre n'avait-il tort. Le premier public, le public sévère, ne l'accepta pas pour une comédie régulière, comme l'auteur voulait qu'on la prît. L'autre, le public indulgent, l'accepta pour ce qu'elle est, pour une farce, une bouffonnerie, destinée à faire rire; on rit, et l'on en sut gré à l'auteur. Le premier public se disait :
Non satis est risu diducere rictum Auditoris*;
et l'autre :
Et est quaedam tamen hic quoque virtus *.
Si l'on retranche la versification, qui encore est trèsdéfectueuse et très-négligée, cette pièce n'a pas dû coûter grande peine à l'auteur. Il trouvait le caractère de son principal personnage tout dessiné chez La Bruyère. Il n'avait qu'à prendre les principaux traits et à mettre les uns en action, les autres en récit. Ce qu'il y a ajouté de son fonds ne signifie pas grand'chose.
Voilà ce qui a été dit de la pièce, et il n'y a rien à répliquer à ce jugement; mais on est d'autant plus libre de répondre à une autre critique, qui s'en prend à la moralité de cette comédie. Un homme distrait, dit-on, n'est pas un sujet de comédie. — Pourquoi? — La distraction est une infirmité, un malheur, et non un vice. Elle n'est pas
Traeumer. Le mot xersireut a été fait uniquement d'après le français, par analogie. Nous ne "voulons pas rechercher qui avait le droit de le faire; mais nous nous en servirons, puisqu'enfin il est fait. On le compreud maintenant, cela suffit. {Hemarqw de Vaukwr,)
i . « il ne suffit pas de provoquer chez l'auditeur un éclat de rire. » (Hor., . Sat. I, X, V. 7.)
i. «Et cependant c'est encore un mérite.-»
Tl*
DE L'OBJET DE LA COMÉDIE. I4i
plus digne de raillerie que le mal de tète. La comédie ne doit s'attaquer qu'à des défauts qu'on peut corriger. Mais rhomme qui est distrait de nature ne se corrige pas plus sur des railleries qu'un boiteux.
Mais est-il bien vrai que la distraction soit une de ces infirmités de l'âme contre lesquelles tous nos efforts demeurent impuissants? Serait-elle réellement une incapacité naturelle d'attention, plutôt qu'une mauvaise habitude ? Je n'en puis rien croire. Ne sommes-nous pas maîtres de notre attention? N'cst-il pas en notre pouvoir de l'appliquer et de la retirer comme il nous plait?Et qu'est-ce que la distraction, sinon un abus de notre attention? Le distrait pense, seulement il pense k autre chose qu'à la cause de ses impressions sensibles du moment. Son âme n'est ni endormie, ni stupéfiée, ni frappée de paralysie; elle est seulement absente et occupée ailleurs. Mais elle pourrait être ici aussi bien que là. C'est sa vocation naturelle, d'être présente dans les modifications sensibles du corps. On ne peut sans effort la désaccoutumer de cette vocation; et il serait impossible de l'y ramener?
Mais soit : admettons que la distraction soit incurable. Où est-il écrit que, dans la comédie, nous ne devons rire que des imperfections morales et des vices guérissables ? Toute extravagance, tout contraste que produit un défaut avec la réalité, est risible. Mais le rire et la dérision sont deux choses Irès-différentes. Nous pouvons rire d'un homme, rire à son propos, sans le tourner le moins du monde en dérision. Cette différence a beau être incontestable et bien connue, toutes les chicanes que Rousseau a récemment élevées contre l'utilité de la comédie sont cependant venues uniquement de ce qu'il n'en a pas tenu un compte suffisant. « Molière, dit-il, par exemple, nous fait rire du Misanthrope, et cependant, le Misanthrope est l'honnête homme de la pièce. MolièVe se montre donc ennemi de la vertu, en rendant l'homme vertueux méprisable^. » Non pas : le Misanthrope ne devient pas mépri-