Lelire à M. d'Alembert sur ton article G» tk. (^Trad
i42 TRENTE-QUATRIEME SOIRÉE.
sable; il reste ce qu'il est, et le rire qui jaillit des situalions où l'auteur le place ne lui ôte rien de notre estime. Il en est de même du Distrait : nous rions de lui, mais le méprisons-nous pour cela? Nous apprécions ses autres bonnes qualités, comme nous devons les apprécier; et même, sans elles, nous ne saurions rire de ses distractions. Qu'on mette cette distraction chez un homme méchant et sans mérite, et qu'on voie si elle sera encore risible f Elle sera déplaisante, rebutante, odieuse, mais nullement risible.
(n** XXIX, 7 août 1767). — La comédie prétend corriger par le rire, mais non par la dérision, et elle ne prétend pas corriger précisément les travers dont elle fait rire, ni seulement les personnes chez qui se trouvent ces travers risibles. Sa véritable utilité, son utilité générale, réside dans le rire même, dans l'exercice qu'elle donne à notre faculté de saisir le ridicule, de le découvrir aisément et vile, sous les déguisements de la passion et de la mode, dans toutes les combinaisons où il se mêle avec d'autres qualités plus mauvaises encore, ou même avec de bonnes qualités, et jusque dans les rides de la gravité solennelle. Accordons que F Avare de Molière n'ait jamais corrigé un avare, ni le Joueur de Regnard un joueur; admettons que le rire ne puisse corriger ces genres de fous : tant pis pour eux, mais non pour la comédie f Si elle ne peut guérir des maïadies désespérées, il lui suffit d'affermir les gens sains dans la santé. L'Avare est plein d'enseignements même pour l'homme libéral; le Joueur est instructif même pour celui qui ne joue pas. Les folies que nous ne partageons pas ne s'en rencontrent pas moins chez des personnes avec qui nous devons vivre; il est profitable de connaître les gens avec qui l'on peut se trouver en collision, et de se mettre en garde contre toutes les impressions de l'exemple. Un préservatif est aussi un remède précieux, et la morale n'en possède pas de plus énergique, de plus efficace que le rire.