‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 79 sur 226 · L'ÉNIGME, DE LOEWEN · texte numérisé non relu

L'ÉNIGME, DE LOEWEN

L Enigme ou Ce qui plaît aux Dames, comédie en un acte, de M. Loewen, a terminé cette soirée.

Si Marmontel et Voltaire n'avaient pas écrit de contes, le théâtre français aurait été privé d'une foule de nouveautés. C'est surtout l'opéra comique qui a puisé à ces sources. Le conte de Voltaire, intitulé Ce qui plaît aux Dames, a fourni la matière d'une comédie en cinq actes, entremêlée d'ariettes, sous le titre de La Fée Urgèle, laquelle fut jouée à Paris, en décembre 1765, par les comédiens italiens. M. Loewen paraît moins avoir eu sous les yeux cette pièce que le conte de Voltaire. Si, lorsqu'on juge jane statue, il faut en même temps voir le bloc de marbre dans lequel elle a été taillée; si la forme primitive de ce bloc est une excuse suffisante pour un membre trop court, ou une attitude forcée, la critique se trouve désarmée à l'égard de la pièce de M. Loewen, et ne peut plus lui reprocher l'économie de son ouvrage. Fasse qui pourra d'un conte de sorcières quelque chose de plus vraisemblable! M. Loewen, lui-même, ne donne son Enigme que pour une petite plaisanterie, qui peut plaire au théâtre, si elle est bien jouée. Les changements à vue, la danse et le chant concourent à ce dessein, et ce serait véritablement de la bizarrerie que de ne prendre plaisir à rien de tout cela. La bonne humeur de Pédrillo n'est pas, il est vrai, très-originale, mais elle est du moins naturelle. Il me semble seulement qu'un écuyer, qui voit clairement l'absurdité et la folie de la chevalerie errante, n'est pas trèsbien à sa place dans une fable fondée sur la réalité des enchantements y et où les aventures chevaleresques sont considérées comme des occupations glorieuses et dignes d'un homme raisonnable et d'un héros. Mais, comme je Tai dit, c'est une plaisanterie, et il ne faut pas analyser des plaisanteries.

TRBNTE-CINQUIÈMB SOIRÉE. - RodogwM , de P. Corneille. Opinion de l'auteur sur cette tragédie. De la fable de la pièce ; du titre ; du plan ; du caractère de Cléopàtre; de l'orgueil et de la jalousie chez les femmes. De la Térité histo* rique dans la tragédie. De l'art de développer un sujet tragique. Rodogune critiquée par un Huron, par un Italien, par Voltaire.

Le trcnle-cinquième soir (mercredi, 5 juillet), on a représenté, en présence de Sa Majesté le roi de Danemark, Bodogune, de Pierre Corneille.

Corneille déclarait qu'il faisait le plus grand cas de cette tragédie, qu'il la mettait bien au-dessus de Cinna et du Cid, que « ses autres pièces avaient peu d'avantages qui ne se rencontrassent dans celle-ci ; qu'elle avait tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, un intérêt croissant d'acte en acte. »

Il nous sera permis de nous arrêter sur le chef-d'œuvre de ce grand homme.

Les faits sur lesquels il a bâti son drame se trouvent racontés par Appien d'Alexandrie vers la fin du livre qu'il a écrit sur la guerre de Syrie. Voici ses paroles ^ :

« Démétrius, surnommé Nicanor, entreprit la guerre contre les Parthes , et , étant devenu leur prisonnier , vécut dans la cour de leur roi Phraates, dont il épousa la sœur, nommée Rodogune. Cependant Diodotus, domestique des rois prccédentS; s'empara du trône de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre encore enfant, fils d'Alexandre le Bâtard et d'une fille de Ptolomée. Ayant gouverné quelque temps comme son tuteur, il se défit de ce malheureux pupille , et eut l'insolence de prendre lui-même la couronne sous un nouveau nom de Tryphon qu'il se donna. Mais Antiochus, frère du roi prisonnier, ayant appris à Rhodes sa captivité et les troubles qui l'avaient suivie, revint dans le pays, où, ayant défait Tryphon avec beaucoup de peine, il le fit mourir. De là, il porta ses armes contre Phraates; et,

!• Nous rétablissons ici la traduction de Corneille. {TrcKi,)

yaincu dans une bataille , il se tua lui-même. Démétrius , re* tourné en son royaume, fut tué par sa femme Cléopâtre, qui lui dressa des embûches en haine de cette seconde femme ilodo* gune qu'il avoit épousée, dont elle avoit conçu une telle indi gnation, que, pour s'en venger, elle avoit épousé ce môme Antiochus, frère de son mari. Elle avoit eu deux fils de Démétrius, l'un nommé Séleucus et l'autre Antiochus, dont elle tua le premier d'un coup de flèche , sitôt qu'il eut pris le diadème après la mort de son père, soit qu'elle craignît qu'il ne la voulût venger, soit que l'impétuosité de la même fureur la portât à ce nouveau parricide. Antiochus lui çuccéda, qui contraignit cette mauvaise mère de boire le poison qu'elle lui avoit préparé, r>

Ce récit renfermait la matière de plus d'une tragédie. Corneille aurait pu, sans plus d'efforts d'invention, en tirer un Tryphon, un Antiochus, un Démétrius, un Séleucus, tout aussi bien qu'une Rodogune. Mais le sujet qui l'attira de préférence, ce fut la femme offensée, qui ne croit pas pouvoir assez venger l'usurpation de son rang et de son lit. Telle fut donc l'héroïne qu'il choisit; et il est hors de doute que sa pièce devrait en conséquence porter le nom de Cléopâtre au lieu de celui de Rodogune. Il l'a lui-même avoué, et s'il a préféré ce titre à l'autre, c'est qu'il a craint que le public ne confondît. Cléopâtre, reine de Syrie, avec la fameuse reine d'Egypte du même nom.

m Je me suis enhardi à cette licence, difril, d'autant plus librement que j'ai remarqué parmi nos anciens maîtres qu'iU se sont fort peu mis en peine de donner à leurs poèmes le nom des héros qu'ils y faisoient paraître, et leur ont souvent fait porter celui des chœurs, qui ont encore bien moins de part dans Faction que les personnages épisodiques, comme Rodogune : témoin les Trachiniennes de Sophocle , que nous n'aurions jamais voulu nommer autrement que la Mort éP Hercule, »

Cette remarque est fort justeen soi. Les anciens tenaient le titre pour chose tout à fait accessoire; ils ne croyaient nullement qu'il dût indiquer le sujet; c'était assez qu'il distinguât une pièce d'une autre, et pour cet objet. la

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moindre circonstance suffit. Seulement, j'ai peine à croire que Sophocle eût consenti à donner ie nom de Déjanire à la pièce qu'il intitula les Trachiniennes. Il n'hésita pas à lui donner un titre sans signification ; mais il aurait eu sans doute plus de scrupule à lui donner un titre trompeur, un titre qui eût égaré notre attention.

Ajoutez que Corneille s'inquiétait hors de propos : quiconque connaît la Cléopâtre d'Egypte sait aussi que la Syrie n'est pas l'Egypte, et qu'on trouve souvent le même nom porté par plusieurs rois ou plusieurs reines. Quant à ceux qui ne connaissent pas cette reine, ils n'en confondront pas une autre avec elle. Au moins Corneille n'auraitil pas dû éviter avec tant de soin de prononcer le nom de Cléopâtre dans la pièce même; la clarté en a souffert dans le premier acte. Le traducteur allemand a donc très-bien fait de s'affranchir de ce petit scrupule. Un écrivain, à plus forte raison un poète, ne doit jamais supposer ses lecteurs ou ses auditeurs si ignorants. Il peut d'ailleurs se dire dans mainte occasion : « Ce qu'ils ne savent pas, qu'ils le demandent I »

(noxxx, h août 4767). — Cléopâtre, dans l'histoire, fait périr son époux, tue l'un de ses fils d'un coup de flèche, et veut empoisonner l'autre. Sans doute ces crimes s'enchaînent entre eux, et ils n'avaient tous au fond qu'une seule et même source. Tout au moins, on peut admettre comme vraisemblable que la jalousie seule a pu faire d'une épouse furieuse une mère également furieuse. On comprend aisément que l'idée de voir à côté de soi une seconde épouse, et de partager avec elle l'amour d'un époux et le rang royal, ait porté un cœur sensible et fier à la résolution de sacrifier ce qu'il ne pouvait plus posséder sans partage. Démétrius ne doit plus vivre, parce qu'il ne veut plus vivre pour Cléopâtre seule. L'époux coupable périt donc. Mais en lui périt aussi un père qui laisse des fils pour le venger. Leur mère, dans la frénésie de sa passion, n'avait pas songé à eux; ou bien elle n'avait vu en eux que ses propres fils : elle se croyait sûre d'eux; ou

DU PLAN DE RODOaUNB.1 147

elle pensait que si leur piété filiale avait k choisir entre leurs parents, elle se déclarerait sans aucun doute pour le premier offensé. Mais les choses tournent autrement : le iils se trouve roi, et le roi ne voit pas en Cléopâtre une mère, mais une femme régicide. Elle avait donc tout à craindre de lui; et, dès ce moment, il doit tout craindre d'elle. Elle sentait encore la jalousie fermenter dans son cœur : l'époux infidèle survivait en son fils. Elle commence à haïr tout ce qui doit lui rappeler qu'elle l'a aimé. L'instinct de la conservation redouble cette haine; la mère prévient le fils ; TofiTenseur devance l'offensé. Elle entreprend le second meurtre pour que le premier demeure impuni: elle frappe son fils, et rassure sa conscience en se disant qu'elle ne frappe qu'un homme qui avait résolu sa mort; qu'à proprement parler, ce n'est pas elle qui commet un meurtre, qu'elle ne fait que prévenir les coups du meurtrier. Le sort du fils aîné serait devenu aussi celui du plus jeune; mais celui-ci est plus prompt ou plus heureux. Il force sa mère à boire le poison qu'elle lui a préparé : un forfait en punit un autre; et ce sont les circonstances seules qui nous indiquent de quel côté doit pencher la balance de l'horreur ou celle de la compassion.

Ce triple meurtre ne formerait qu'une seule action, qui aurait son commencement, son milieu et sa fin dans, la même passion et dans le même personnage. Qu'y manque* t-il encore pour que ce soit la matière d'une tragédie? Il n'y manque rien pour le poète de génie : pour le bousilleur ^, tout y manque. Il n'y a là ni amour, ni intrigue embrouillée, ni reconnaissance, ni péripétie inattendue et extraordinaire : .tout suit son cours naturel. Ce cours naturel charme l'homme de génie et effraye le bousilleur. Le génie ne s'intéresse qu'à des aventures qui ont leur fondement les unes dans les autres, qu'à des enchaînements de causes et d'effets. Ramener les effets aux causes, proportionner les causes aux effets; exclure avec soin le hasard:

!• Noiu ne trouTODi pas 4'aatre traduction pour le mot Stûmp9r. {Trad,)

faire arriver lesî événements de telle manière qu'ils ne puissent pas arriver autrement : voilà l'œuvre du génie, quand il travaille dans le champ de Thistoire. Il transforme les trésors oisifs de la mémoire en aliments de l'intelligence. Quant à l'homme qui n'a que de l'esprit, sa méthode est toute différente : il ne recherche pas l'enchaînement des faits, mais les analogies et les oppositions ; et quand il se hasarde à entreprendre des ouvrages qui devraient être réservés au génie seul, il s'en tient à des aventures, qui n'ont rien de commun entre elles, si ce n'est qu'elles s'accomplissent dans le même temps. Entremêler ces aventures entre elles, tresser entre eux les fils de ces aventures et les entre-croiser de telle façon, qu'à tout moment nous prenions Tun pour l'autre, et que nous tombions d'une surprise dans une autre, voilà ce dont l'esprit est capable; et c'est tout son talent. L'entre-croisement incessant de ces fils de diverses couleurs forme un tissu qui est dans l'art ce que, dans les étoffes, on appelle un tissu changeant. On ne peut dire s'il est bleu ou rouge, vert ou jaune : il est l'un et l'autre. D'un côté il- paraît ceci, et de l'autre, cela : c'est un jeudelamode, une parure magique pour amuser les enfants.

Et maintenant, qu'on juge si le grand Corneille a traité son sujet en homme de génie ou seulement en homme d'esprk. Il suffit de lui appliquer une maxime que personne ne conteste : le génie aime la simplicité; l'esprit aime les complications.

Dans l'histoire, Cléopâtre fait périr son époux par jalousie. — Par jalousie? se dit Corneille : ce serait là une femme bien ordinaire! Non: il faut que ma Cléopâtre soit une héroïne capable de se résigner à la perte de son époux, mais non à celle du trône; si son époux aime Rodogune, ce n'est pas tant là ce qui doit la blesser que la pensée de voir Rodogune devenir reine ainsi qu'elle; cela est bien plus noble ainsi.

A merveille! cela est.bien plus noble; mais bien momS naturel. Car d'abord l'orgueil en général est un vice bien moins naturel, bien plus artificiel que la jalousie. En

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