ARISTOTE COMMENTÉ PAR DACIER
particuliers, en raison des circonstances, mais de la manière la plus générale!
On reconnaît bien là l'honnête Dacier. Arislote a toujours raison devant lui, non pas parce qu'en effet il a raison, mais parce que c'est Arislote. En croyant le couvrir d*un côté, il le découvre de l'autre. Si l'adversaire a l'esprit de changer la direction de ses coups, c'en est fait de l'infaillibilité de son auteur ancien, à laquelle, au fond, il tient plus qu'à la vérité même.
S'il importe tant de se mettre d'accord avec l'histoire; si le poëte en général, lorsqu'il lui emprunte des faitsconnus, ne peut que les adoucir sans pouvoir les changer entièrement, ne se présentera-t-il pas, dans le nombre, certains faits qui devront être nécessairement traités suivant le premier ou le second plan ?
Le meurtre de Clytemnestre devrait, à vrai dire, être représenté selon le second; car Oreste l'a accompli avec connaissance de cause et de propos délibéré : mais le poëte peut choisir le troisième, parce que celui-ci est plus tragique, et que l'histoire n'y contredit pas expressément.
Soit; mais, par exemple, Médée, qui tue ses enfants? Quel plan le poëte peut-il adopter ici, si ce n'est le second? Car il faut qu'elle les fasse périr, et en connaissance de cause : ces deux points sont également établis et connus de tout le monde. Quelle hiérarchie peut-on par conséquent introduire entre ces divers plans? Celui qui est le meilleur, dans un certain cas, ne peut même plus entrer en ligne de compte dans un autre.
Ou bien, pour serrer Dacier encore de plus près, qu'on applique ces observations, non plus à des aventures historiques, mais à de simples inventions poétiques. Supposons que le meurtre de Clytemnestre soit de cette dernière espèce, et que le poëte se trouve libre d'en amener ou de ne pas en amener l'accomplissement, et de le faire accomplir avec ou sans connaissance de cause. Quel plan devrat-il choisir pour en faire une tragédie aussi parfaite que
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possible? Dacier dit lui-même : « Le quatrième;» car, s'il lai préférait le troisième, c'était seulement par égard pour l'histoire. Eh bien donc, le quatrième! Ainsi, celui dont le dénoùment est heureux? Mais les meilleures tragédies, dit précisément Aristote, qui donne à ce quatrième plan l'avantage sur tous les autres, sont celles dont le dénoûment est malheureux. Et voilà précisément la contradiction que Dacier voulait effacer. L'a-t-il donc effacée? Il Ta bien plutôt aggravée.
(no XXXVIII, 8 septembre 4767). — Je ne suis pas le geul que l'interprétation de Dacier ne saurait satisfaire. Notre traducteur allemand de la Poétique d'Aristote^ n'en a pas été plus content. Il en donne ses raisons. A vrai dire, il ne d'étruit pas les moyens échappatoires de Dacier; mais ses arguments lui paraissent suffisamment concluants pour laisser son auteur se tirer d'affaire comme il pourra, ce qui lui paraît mieux que de tenter un nouvel essai pour justifier ce qui ne peut être justifié. « Je laisse, conclut-il, ces difficultés à résoudre à quelqu'un de plus sagace, je ne saurais trouver de flambeau pour les éclairer, et il me paraît vraisemblable que notre philosophe n'a pas conçu ce chapitre avec sa lucidité habituelle. »
J'avoue que cela ne me paraît pas très-vraisemblable. Un Aristote ne se rend guère coupable d'une contradiction manifeste. Quand je crois en trouver une chez un tel homme, je me défie plutôt de mon esprit que du sien. Je redouble d'attention, je relis dix fois le passage, et je ne crois pas qu'il se soit contredit, avant d'avoir vu, par tout l'ensemble de son système, comment et par où il a été conduit à cette contradiction. Si je ne trouve rien qui ait pu Ty conduire, rien qui ait dû rendre celte contradiction, en quelque sorte, inévitable, je me persuade qu'elle n'est qu'apparente, Car, autrement, elle aurait certainemenl sauté aux yeux de l'auteur, — qui a dû tant de fois méditer
1. M. Curtius, p. 214. {Note de VauieurJS — Sa traduction date de 1753, HanoTre. Lessiog en fit alori un grand éloge. (TVad.)