ARISTOTE ÉCLAIRCI
sur son sujet, — bien plutôt qu'à ceux d'un lecteur inexercé comme moi, qui prend le livre en main pour s'instruire. Je m'arrête donc, je reprends le fil de ses pensées, je pèse chaque expression, et je me dis toujours : Aristote peut se tromper, et s'est souvent trompé; mais, soutenir ici une chose, dont il soutiendra le contraire à la page suivante, c'est ce dont Aristote est incapable, Et à la fin, il se trouve que j'ai raison.
Mais assez de préliminaires! Voici l'éclaircissement que M. Curtius désespère de trouver. — Je ne prétends pas pour cela me vanter d'être plus sagace qu'un autre. Je me contente d'être plus modeste à l'égard d'un philosophe tel qu'Aristote.
Ce qu'Aristote recommande par-dessus tout au poète tragique, c'est de bien composer sa fable; il n'y a pas de point sur lequel il se soit étendu davantage, oii il ait semé plus de fines remarques pour aider le poêle dans son travail. C'est que la fable est ce qui distingue le poète : dix auteurs réussiront pour les mœurs, les sentiments et l'expression, contre un qui sera irréprochable et excellent dans la construction de sa fable.
11 définit la fable « l'imitation d'une action, » et pour lui, une action est une combinaison d'événements. L'action est le tout, les événements sont les parties du tout, et de même que la bonté d'un tout dépend de la bonté de chacune des parties et de leur liaison; de même l'action tragique est plus ou moins parfaite, selon que les événements dont elle se compose répondent plus ou moins bien, chacun en particulier et tous ensemble, aux vues de la tragédie.
Quant aux événements qui peuvent trouver place dans l'action tragique, Aristote les rapporte à trois chefs principaux : le changement de fortune; la reconnaissance; et le malheur éprouvé (iràôoç). Ce qu'il entend sous les deux premiers titres, les termes l'indiquent suffisamment; sous le troisième, il réunit tout ce que les personnages peuvent éprouver de funeste et de douloureux, comme la
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mort, les blessures, les tortures, etc. La péripétie et la reconnaissance sont ce qui distingue la fable implexe de la fable simple; ce ne sont donc pas des parties essentielles de ïa fable, elles ne font que rendre l'action plus variée, et par conséquent, plus belle et plus intéressante; mais une action peut avoir sans cela l'unité, le développement et la grandeur nécessaires. Mais, sans le troisième point, on ne saurait concevoir une action tragique : que la fable soit simple ou implexe, tout drame doit renfermer des épreuves à souffrir {nûBn); car c'est par là qu'on atteint le but de la tragédie, qui est d'éveiller la terreur et la pitié; tandis que toute péripétie, toute reconnaissance n'est pas propre à atteindre ce but : certains genres seulement peuvent servir à pousser plus loin ces sentiments; d'autres au contraire y nuisent plus qu'ils n'y servent.
Aristote considère donc à ce point de vue les parties de l'action tragique rangées sous trois chefs principaux; il les prend chacune en particulier, et recherche quel est le meilleur genre de péripétie, quelle est la meilleure reconnaissance, la meilleure manière de traiter l'accident tragique. Il trouve que la meilleure péripétie, c'est-à-dire la plus capable d'éveiller et d'accroître la terreur et la pitié, est celle qui va du mieux au pire; et quant au troisième chef, il trouve que la meilleure manière de traiter l'accident tragique, au même point de vue, est lorsque les personnes entre lesquelles la passion se produit ne se connaissent pas réciproquement, mais apprennent réciproquement qui elles sont au moment môme où ledit accident va devenir un fait accompli, si bien que l'action des personnages demeure en suspens par suite de cette reconnaissance.
Où voit-on là dedans une contradiction? Je ne comprends pas où il faut qu'on ait l'esprit pour y en trouver une. Le philosophe parle de différentes parties : pourquoi ce qu'il dit d'une parLie devrait-il s'entendre également d'une autre? Ce qui fait la perfection de l'une, fait-il nécessairement aussi celle de l'autre? Ou bien la perfection