DES PARTIES DE LA TRAGEDIE
d'une partie est-elle aussi la perfection du tout? Si la péripétie (c est-à-dire le changement de fortune), et ce qu'Aristote comprend sous. le nom de wàôoç, sont deux choses différentes , comme elles sont en efiTet , pourquoi n'en pourrait-on pas parler dans des sens tout à fait différents? Ou bien est-il impossible qu'un tout ait des parties de qualités opposées? Où Aristole dit- il que la meilleure tragédie n'est autre chose que la représentation d'un changement du bonheur en malheur? Où dit- il que la meilleure tragédie ne doit tendre qu'à la reconnaissance d'une personne sur qui l'on est sur le point d'accomplir un acte cruel et contre nature? Il ne dit ni l'une ni l'autre de ces choses sur la tragédie en général : chacune de ces observations s'applique à une seule partie de la tragédie, laquelle partie peut se trouver plus ou moins près de la fin, et peut avoir plus ou moins d'influence sur l'autre partie, ou même n'en pus avoir du tout. La péripétie peut survenir au milieu de la pièce; et lors même que le nouvel état dure jusqu'à la fin de la pièce, il n'en forme pas par lui-même le dénoûment. Tel est, par exemple, le changement de fortune dans Œdipe : il se manifeste dès la fin du IV acte; et cependant beaucoup d'accidents (TraOu) viennent encore s'y ajouter, et c'est par là que la pièce se termine. De même, il peut arriver que le malheur soit sur le point de s'accomplir au milieu do la pièce, et qu'au même moment il soit écarté par la reconnaissance, et que, par suite de cette reconnaissance, la pièce soit comme terminée; ce qui arrive dans la seconde Iphigénie d'Euripide, oii Oreste est reconnu dans le cours du IV® acte par sa sœur qui va l'immoler.
Et l'on peut montrer, dans Mérope même, comment le genre de péripétie le plus tragique peut se combiner parfaitement en une seule et même fable, avec la manière la plus tragique de traiter le fait appelé Tràôoç. Ce dernier point s'y trouve; mais qui empêcherait que le premier s'y trouvât aussi? Il suffirait que Mérope, après avoir reconnu son fils, qu'elle allait égorger, précipitât sa propre perte
OU celle de ce fils chéri par sou empressement à le mellre à Tabri des coups de Polyphonie. Pourquoi la pièce ne pourrait-elle pas se terminer par la mort de la mère, aussi bien que par celle du tyran? Pourquoi ne serait-il pas permis à un poète de rendre cette tendre mère malheureuse ar sa tendresse même, afin de pousser au plus haut degré a pitié quelle nous inspire? Ou pourquoi ne pourrait-il pas, après avoir soustrait le fils à la pieuse vengeance de sa mère, le faire tomber* dans les embûches du tyran ? Une Mérope ainsi construite ne réunirait-elle pas, dans les deux cas, les deux caractères de la meilleure tragédie, que l'on trouve si contradictoires chez Tauteur de la Poétique?
Je vois bien ce qui peut avoir donné lieu au malentendu. On n'a pas pu s'imaginer un changement du mieux au pire sans un coup tragique, ni ce coup écarté par la reconnaissance, sans une péripétie. Cependant, chacune des deux choses peut parfaitement arriver sans Tautre. Il n'est pas nécessaire de remarquer que les deux choses peuvent ne pas concerner la même personne, et que si elles concernent la même personne, elles peuvent ne pas arriver dans le même temps, mais se suivre et être amenées Tune par l*autre. Sans parler de cela, on n*a songé qu'à des cas et à des fables où les deux faits se présentent ensemble, ou bien où l'un des deux exclut nécessairement l'autre. Il y en a de ce genre, c'est incontestable. Mais le critique est-il pour cela répréhensible ? Il rédige ses règles avec la plus gr'ande généralité possible, sans s'inquiéter des cas particuliers où ses règles générales se trouvent en collision, et où l'un des deux avantages doit être sacrifié à l'autre. Une pareille collision le met-elle en contradiction avec luimême? Il dit : Telle partie de la fable, pour être parfaite, doit présenter tel caractère; telle autre doit présenter un autre caractère, et une troisième, un caractère différent. Mais où a-t-il dit que toute fable doit nécessairement renfermer toutes ces parties? Il lui suffit qu'il y ait des fables qui puissent les renfermer toutes. Si votre fable n'est pas du nombre de ces sujets heureux; si elle ne vous permet
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d'obtenir que la meilleure péripétie, ou la meilleure manière de traiter l'accident tragique, cherchez lequel des deux points vous offre les plus grands avantages, et choisissez. Voilà tout!
(n* XXXIX, 44 septembre 4767). — Enfin, qu'Arislole se soit contredit ou non; que Tournemine Fait bien ou mal compris; ni dans Fun ni dans l'autre cas, la fable de JUérope ne saurait être considérée comme une fable tragique parfaite. Car, si Aristote s'est contredit, on peut tout aussi bien dire qu'il se déclare contre elle, et il faut d'abord examiner de quel côté il a le plus raison. Et si, selon mon interprétation, il ne s'est pas contredit, le bien qu'il en dit ne saurait s'appliquer à toute la fable et ne convient qu'à une de ses parties. Peut- être l'abus que le P. Tournemine fait de l'autorité d' Aristote n'est-il qu'un artifice de jésuite pour nous donner à entendre de la boftne façon qu'une fable si parfaite, traitée par un grand poêle comme Yol* taire, ne peut donner lieu qu'à un chef-d'œuvre.
— Mais Tournemine et toujours Tournemine î *-* Je crains que mes lecteurs ne demandent : a Quel est donc ce Tournemine? Nous ne connaissons pas de Tournemine. » Car plusieurs pourraient bien en effet ne pas le connaître; et d'autres pourraient faire cette question, parce qu'ils ne le connaissent que trop : exemple, Montesquieu*.
On ne serait donc pas fâché de voir paraître M. de Voltaire en personne, à la place du P. Tournemine. Car, lui aussi, il cherche à nous insinuer les mêmes idées fausses au sujet de la pièce perdue d'Euripide. Lui aussi, il affirme « qu' Aristote, dans sa Poétique immortelle, ne balance pas â dire que la reconnaissance de Mérope et de son fils était le moment le plus intéressant de toute la scène grecque. »
1. Lettres familières. {Note de l'auteur.) — Lessing paraît ici faire allusion à ee passage d'une lettre de Montesquieu à l'abbé de Guaseo (1. LIY) : « Je suis trèi-fiatté du sou-renir de M. l'abbé Oliira. Je me rappelle toujoara arec délices le» monents que je paaaai dans la sœiélé littéraire de cet Italien éclairé , qni a tu s'élever au-dessus des préjugés de sa nation. l\ ne fallut pat moins ^m le despotisme et les tracasseries d'un Père Tournemine povr ne foîrt «laitter nn société dont j'aurais voulu profiter. > (Trad.)
^ Lui aussi, il dit qu'Aristote «donnait h ce coup de théâtre la préférence sur tous les autres. » El, à Tégard (Je Plutarque, il nous assure qu'il tenait cette pièce d'Euripide pour la plus touchante de toutes celles du même auteur ^ Cette dernière affirmation est de pure fantaisie. Car Plutarque ne nomme pas la pièce où se trouve cette situation de Mérope; il ne dit ni quel en est le titre, ni quel en est l'auteur; il s'en faut donc qu'il la déclare la plus touchante des pièces d'Euripide.
Aristote, dit Voltaire, ne balance pas à déclarer que la reconnaissance de Mérope et de son fils est le moment le plus intéressant de toute la scène grecque I « Ne balance pas à déclarer; » quelle expression I « Le moment le plus intéressant de toute la scène grecque; » quelle hyperbole I Ne devrait-on pas en conclure ceci : Aristote passe exactement en revue tous les moments intéressants qui peuvent se trouver dans une tragédie, il les compare entre eux, il pèse successivement tous les exemples qu'il a recueillis dans chaque pièce avec ceux qu'il a pu trouver dans tous les poètes, ou du moins dans les meilleurs; et enfin, avec autant de hardiesse que de sûreté, il se prononce pour ce moment qui se trouve dans Euripide? Et cependant, Aristote ne cite cet exemple qu'à propos d'une seule espèce de situations, et ce n'est pas le seul exemple de ce genre qu'il cite : car Aristote trouvait des exemples analogues dans Jphigenie, où la sœur reconnaît son frère, et dans Beiléy où le fils reconnaît sa mère, au moment même où leur main allait frapper ces personnes si chères.
Le second exemple, celui d'Iphigénie, est réellement tiré d'Euripide, et si, comme Dacier le suppose, Hel/é est aussi un ouvrage de ce poëte, ne serait-il pas étrange qu' Aristote eût trouvé ses trois exemples d'une reconnais-
1 . « Plutarque dit que les Grecs, ce peuple si sensible , frémissaient de crainte que le -vieillard , qui devait arrêter le bras de Mérope , n'arrivât pas assez tôt. Cette pièce, qu'on jouait de son temps, et dont il nous reste très-peu de fragments, lui paraissait la plus touchante de toutes les tragédies d'Euripide. * (Lettre à M, Maffei,] [Note de l'auteur,)