‹ Dramaturgie de ParisChapitre 5 sur 13 · SQ DRAMATURGIE · texte numérisé non relu

SQ DRAMATURGIE

S'il est un personnage célèbre, contrôlé, c'est bien celui-là.

Sa physionomie paraît fixée définitivement depuis deux cent cinquante ans que les acteurs fameux l'abordent et que les critiques illustres Tétudient.

Cependant il soufire plusieurs interprétations : Au dix-huitième siècle le comédien Fleury le jouait en amoureux passionné et non en « raisonneur. » Sous rindignation de l'honnête homme on sentait la souffrance de l'amant qui reste juge de la femme qu'il aime.

Avant lui Baron [Journal des théâtres de Le Fuel de ^Jéricourt) le montrait en homme du monde « d'une politesse délicate » avec un fonds d'humanité qui faisait aimer le misanthrope, tout singulier qu'est ce caractère » et « comme un homme fanatique de la vertu et qui eiit désiré y ramener tous les hommes, îi se permettait quelques brusqueries et de l'humeur, mais toujours ennoblisses par ses tons et pai- son jeu.

Rien d'impoli, rien de grossier ne lui échappait. Il ne perdait jamais de vue qu'il est reçu dans cette pièce, qu'Alceste v'st un iiomme de grande qualité... )>

Moié le jouait, surtout au quatrième acte, avec tousles emportements de la fureur, de la jalousie, de la passion.

De nos jours Silvain (1) déclare que « le propre de ce rôle, c'est l'exagération », qu'Alceste lui est apparu

(li Gilé par mon éininent confrère et ami M. Emile Mas dans son excellente Edition de la Comédie française (à paraître).

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" comme un personnnge a.ssurL'inenl des plus sym- [lalhiques à cause <le ses rares vertus, mais ridicule aussi, et quelquefois grotesque par son exaltation chronique à propos de tout et à propos de rien... C'est un rôle comique et touL en dehors. »

Raphaël Duflo^ semble se rattacher à la conception de Baron. Il interprète Alcesle en hommi- du monde, el [ircsquc avec un excès de retenue ; il le joue avec élégance, avec esprit, c'est l'homme chevaleresque impatient de la frivolité ambiante, des concessions mondain-'s, mais toujours mailrisé p;ir la politesse de son éducation. Duflo^ ne fait [tas rire, il fait sourire, d'un sourire de la plus fine qualité. Mais il ne nous apitoie guère et n'éveille pas en nous l'indignation que ressent Alceste au fond de son cœur.

Leitner le conçoit et le joue tout autremenl; il y montre une .soulTiance visible, une véhémence généreuse et incoercible. C'est l'amant déçu et jaloux, prompt aux éclats, partout blessé par les usages de la lâcheté du monde. On ne sourit presqu.- jdus. On plaint de lout son cœur cet amoureux malchanceux,, pris par la seule femme qu'il ne devrait pas aimer, cet honnête homme révolté. La pièce change de ton. Elle est transposée.

Avec Duflos le Misanthrope reste une comédie, el Ton peut soutenir (|ue c'est ce qu'a voulu iMoli. re. Avec Leitner, c'esl aulrecho-e, et ce n'est pas moins bien.

11 parait que Cot j;ulis, au lieu d' jouer (ieorges

Dandin en grotesque, en fit un pauvre homme trè: malheureux, berné et acculé au suicide. On sortait de la pièce l'àme toute chagrine et pleine de pitié pour cet époux trop sévèrement puni d'un mariage mal assorti. La pièce de Molière, de grosse farce était presque muée en tragédie bourgeoise. Got se trompait. Cela ne fait pas de doute. Georges Dandin est bel et bien une boufTonnerie ; ce ne fut jamais contesté, et Molière l'a écrit en farce tout exprès pour nous faire oublier ce qu'elle a de cruel.

Mai^ pour le Misanthrope c'est une autre affaire. 11 s'agit de haute comédie, et cela laisse beaucoup plus de liberté aux interprétations.

Ce n'est pas mon métier de conseiller les acteurs, mais ce Test d'analyser un personnage et d*y apporter s'il se peut quelques clartés nouvelles. Voici donc pour ma part les réflexions que m'a suggérées cette ligure célèbre :

Quel est le caractère d'Alceste en tant qu'honiMie d'abord? Paul de Saint-Victor voit en lui un bourru, impoli el brusque, qui s'irrite pour des misères et fatigue par l'excès de son inuLile et sotte maussaderie; un « désagréable original qui ne valait pas la peine d'être peint, n'étant qu'une assez peu plaidante exception. »

Une exception! \1\\ original! Oui. c'est l'efîet qu'Alceste produit à beaucoup de gens, et il y a du vrai là-dedans. Mais si c'est une exception elle n'est pas si déplaisante, tant s'en faut; et si original il y

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a J;k il est plus répandu qu'on ne croit, heureu.senionl pour noire France où précisément nous niou- 10:1s de trop nous ressembler les uns aux autres, et dune civilité qui nous défend de trancher sur les usages et sur le voisin. A mon avis Saint- Victor juge trop sommairement Alceste, dont je vais essayer de dégager les traits de fond.

Et d'abord c'est un homme têtu et un mauvais (•(r.ichcur, qui n'en veut point démordre, el qui pense que, lorsqu'il a raison, le monde entier s'écroulerait plutôt que de le faire changer d'avis. L'entêté est fort répandu chez nous et ailleurs; c'est une marque de sottise; mais Alceste, lui, est un enlélé clairvoyant, d'une droiture exceptionnelle, et cest cela qui lui fait un caractère. Il n'es! duj-e de rien, ni de personne, pas même de Célimène :

Ah ! Irailresse, mon faible est étrange pour vous ! Vous me trompez sans doute avec des mots si doux! Mais il n'impoile, il faut suivre ma destinée.

r^ar ailleurs Alceste est une âme de belle trempe ; (•t> n'est point un ergoteur, un raisonneur, mais un (onçainca. ce qui est bien ditTérent ; un être de foi qui aime, qui sait aimer, et le dire, l'imposer. Bref Alceste est le beau modèle du passionné.

Francisque Sai-rey a voulu voir eu lui surtout un logicien dont les actes sont en accord avec les pensées, un homme d'une volonté ferme qui brave le préjugé. Rien ne me paraît plus faux. C'est un pas-

sionné, ce qui signifie un homme qui ne prend rien à la légère, qui s'enthousiasme ou s'indigne à fond, qui considère la vie et Thumanité au grave, et à la haute conscience duquel toute frivolité répugne. Non pas une façon de maniaque, comme le veut Saint- Victor, mais un homme de grand bon sens au contraire, qui a le goût sain et juste puisqu'il démêle dans le sonnet d'Oronte cette atfélerie dont se pâment les contemporains. En un mol Alceste esl le type des beaux exemplaires de la race française dans ce qu'elle a d'ardent, de généreux, d'obstiné à défendre ce qui est juste, de loyal en ce qu'elle ne veut rien devoir à l'intrigue et tout tirer de son bon droit. Ce type on ne le rencontre pas souvent à la Cour de Versailles ni dans la société mondaine en général, et il est évident qu'aux yeux des marquis Alceste devait passer pour un fier original.

Mais on le trouvait, on le trouve encore chez nos officiers, nos prêtres, nos médecins, nos savants, nos artistes, et aussi chez l'ouvrier, où le sang sait parler.

Pourquoi Alceste fait-il rire? Parce que ses colères nous paraissent disproportionnées à leur objet . A Philinte il dit :

Allez, vous devriez mourir de pure honte; Une telle action ne saurait s'excuser ..

Et qu'a donc fait Philinte pour mériter de si sanglants reproches ? Il vient simplement de se montrer

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d'une tendresse excessive [)Our un seigneur qu'il a rencontré et qu'il connait à peine. Alceslo s'irait de regret « pendre tout à i'instanl » s'il en avait fait autant. Mais il n'y a lieu de rire que pour rexagéralion des mots, car dans le fond c'est son humeur qui parle, humeur légitime. Alceste a de l'amitié pour Philinte, et il ne donne jamais son estime à moitié; aussi est-il en droit, pour employer un mot de Philinte, d'exiger qu'on le paye « de la même monnoie. » De plus il connait sa propre valeur, il sait ce que vaut l'amitié, et surtout la sienne. Cela n'éclale-tii pas dans les vers suivants :

Je refuse d'un cœur la vaste complaisance... Je veux qu'on me distingue. .

Il veut qu'on le distingue. C'est là l'orgueil bien placé d'une âme de qualité, et aussi la jalousie propre aux cœurs loyaux et sincères.

Au surplus il en a assez. Il ne voit partout qu'intérêt, fourberie, injustice, trahison. Son parti est pris et son intention

Est de rompre en visière à tout le genre humain.

Ces manières ne vont pas sans inconvénient; elles le rendent ridicule. Partout il ^< donne la Comédie » aux gens, ce dont il est d'ailleurs enchanté car il « hait tous les hommes » et d une « elFroyable haine ». Son procès et son adversaire, « un franc scélérat » ne lui en sont-ils pas un motif plus que suftisanl?

Voilà pourquoi Alceste nous fait rire, mais nous avons tort, et ce rire n'est pas à notre honneur; il signifie que nous sommes tous des Philintes, des gens médiocres, égoïstes, qui ne prenons rien à cœur, qui n'osons pas être nous-mêmes et qui nous calfeutrons dans une politesse sociale prudente, par crainte de nous nuire, de paraître ridicules ou de nous attirer de méchantes affaires.

En tant qu'amant, comment Alceste se comportet-il à légard de Célimène? On peut le dire, aussi maladroitement que possible. Sa manière de faire sa cour pourrait à la rigueur ne pas trop rebuter une feiiuiie de cœur, une femme aimante qui excuserait sa brusquerie en faveur de ses autres qualités, mais Célimène! Ecoutons-le :

De vos façons d'ag'ir je suis mal satisfait —

Contre elles dan- mon cœur trop de bile s'assemble

Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble...

Tôt ou tard nous romprons, indubitablement....

Ah! que si de vos mains je rattrape mon cœur

Ji; bénirai le ciel de ce rare bonheur!....

Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.

Avouons que voilà le plus détestable cheinin pour i^ner le cœur d'une femme devise d'Alceste est celle-ci :

Gagner le cœur d'une femme vaniteuse et frivole. La

Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le lîatte, A ne rien pardonner le pur amour éclate.

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On II t\sl pa- plus cxcessit*, et la {)ln.s spirilueile, la plus agréable, la plus iiulul«^enle des femmes aurait peine à s'accommoder de ce régime. Reconnaissons-le : Alcesle n'est pas beaucoup plus fait pour vivre tlans la société d'une femme que dans celle du monde. C'est un homme (ait pour vivre tout seul. S'il avait consenti à épouser *< la sincère Eliante », celle-ci n'aurait pas eu de Irop de toute sa [)alience pour mener le coche du mariage. Akeste est un homme admirable, mais c'e>t un liomine impossible. Kt ce parangon de droiture, à force de (( ne rien pardonntîr » par excès d'amour, aurait au bout de peu de temps beaucouj) à se faire [)ardonner à lui- môme.

Une femme de grand cœur et de haut esprit — Aurel, pour ne pas la nomnit-r — à qui je soumettais ces réflexions, m'objccla : « A'ous vous trompez. Alceste est un amant idéal. Que demande-t-il? Précisément ce ({ue toute femme aimante souhaite : vivre seuls et entièrement l'un à l'autre. Rapj^elezvous ce qu'il dit à Célimène après sa traîtrise :

El s'il faut qu'à nit's feux votre tlaiiuiie léponde. Que vous doit importer tout le reste du monde? Vos désirs avec moi ne sont-iU i»as contentsV

« Si Célimène, ajoute Aurei, eût été capable d'aimer, elle aurait entrevu la beauté d'un tel amour, elle s'y fût jetée, car c'est une chose rare, pour ne pas dire unique, qu'un homme qui ne veut plus voir

qu'une femme dans IHumanilé. Tant de passion ne peut engendrer qu'une entente merveilleuse, et le feu de la tendresse d'Alceste eût brûlé toutes les brusqueries, toutes les menues imperi'eclions de son humeur. »

Il est possible. Mais pour moi qui considère les choses d'un œil plus prosaïque, j'ai toujours vu que l'humeur des gens ne se peut pas plus changer que la forme du nez. L'amour, aussi profond qu'il soit, nentame que faiblement le caractère. Il peut le contenir un temps, mais le maître du logis reprend tôt ou tard ses droits; et, passé les premières ardeurs, au bout de quelques mois... ou de quelques années, — encore que la plus grande tendresse puisse subsister entre les époux — le caractère tôt ou tard reparaît et fait des siennes.

C'est pourquoi Alceste est décidément bien fait pour « vivre dans un désert ». Le Misanthrope, ne saurait avoir d'autre dénoûment que celui que Molière a si clairement vu qu'il fallait lui donner. Ajoutons que l'illusion d'Alceste est de penser qu'il aurait pu y être heureux avec une femme qu'il aurait aimée. Rien n'est moins certain. Ce désert à deux eût été peuplé des mêmes orages que son existence à la ville, et la dernière profession de foi d'Alceste pourrait se libeller ainsi :

Et chercher sur la terre un endroit écarté Où de vivre en soi seul on ait la liberté.

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Ceux très nombreux qui, comme Aurel, ne partagent pas celte conclusion, voient surtout dans Alccste l'Amant, et pensent que les derniers vers du Misanthrope ne sont qu'un cri de colère, et qu'au premier billet de Célimène, Alceste reviendra. Ils mettent ainsi l'amour au premier plan de la pièce et lui subordonnent toutes les humeurs du personnage. Gela est soutenable, et cette façon de colorer le rôle, d'en faire en somme un amoureux plaira toujours davantage à un public françai -. Mais il me semble à moi que c'est amoindrir Alceste que de faire ainsi dépendre ce caractère noble et intraitable uniquement de sa passion pour une misérable coquette.

Résumons-nous : Alceste n'est ni un original, ni un m.aniaque, ni un logicien, ni un raisonneur, ni un bourru; c'est simplement un homme sensible, aimant et généreux, obstiné dans sa loyauté; par là il est normal, il porte en lui la plupart des beaux traits de notre race. Mais de trop montrer ces vertus et d'y accorder ses actes le rend peu fait pour vivre dans une société médiocre, oii il sera toujours malheureux et quelquefois ridicule. C'est un cœur à vif qui même dans l'amour, même dans la solilude trouvei-a toujours des raisons delre blessé. Par là il s'avère anormal et « misanthrope », il perd de son équilibre.

Il faut donc que le comédien, tout en ne perdant pas de vue (pi'Alceste est luen élevé et pourvu d'une éducation de gentilhomme, nous montre néanmoins

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