‹ Drame ancien, drame moderneChapitre 11 sur 31 · Cours de littérature dramatique, Z" leçon · texte numérisé non relu

Cours de littérature dramatique, Z" leçon

même remarque : « A la puissaiice de la poésie vient s'unir celle des autres arts. L'architecture construit ces immenses édifices où se presse une immense multitude; la statuaire et la peinture décorent la scène tragique; la musique règle les mouvements cadencés, les évolutions régulières du chœur, et prête son appui à la mélodie du vers... Sans doute ces personnages héroïques qui se montraient sur la scène n'offraient point un contraste trop choquant avec les belles représentations de la nature que produisait dans le même temps le ciseau des artistes... Si on lit avec attention les ouvrages des tragiques grecs on ne pourra manquer de s'apercevoir que tout y était calculé pour le plaisir des yeux : chaque scène était un groupe, un tableau, qui, attachant les regards, s'expliquait presque de lui-même à l'esprit sans le secours de la parole *. »

On voit à quel point, chez ce peuple amoureux de toutes les formes de l'art, l'art dramatique avait emprunté aux autres arts ce qu'ils pouvaient lui donner de secours. Quelque goût de la simplicité qu'eussent les Grecs, et quelque soucieux qu'ils aient toujours été de produire de grands effets par les moyens les plus aisés et les plus unis, ils avaient

i. Tragiques grecs — Eschyle.

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compris la complexité naturelle en quelque sorte et nécessaire de l'art dramatique, ils n'avaient nullement songé à la mutiler ou à la réduire, ils lui avaient laissé tout ce quil comporte, et l'avaient présenté dans toute la plénitude de son riche et puissant organisme.

Si la tragédie grecque aime appeler à elle les arts autres que ceux de la parole, nous ne nous étonnerons pas de la voir unir en son sein les arts de la parole, quelque éloignés qu'ils puissent paraître les uns des autres. En effet considérée uniquement comme genre littéraire, la tragédie grecque est encore aussi synthétique que possible.

La pire erreur où Ton pût tomber à l'endroit du drame qu'on jouait à Athènes serait de le prendre pour une tragédie au sens français de ce mot. La tragédie grecque, telle que nous la pouvons lire, môme dépouillée et du spectacle qui l'encadrait et de la mélopée qui la soutenait, est une œuvre partie dramatique, partie épique, partie lyrique. Le drame y tient une place^ et qui n'est pas toujours la plus considérable, voilà tout ce qu'on peut en dire.

Ce qui frappe le plus le Français familier avec son Théâtre national, quand il se trouve en présence

dune tragédie grecque, c'est le manque d'action, et, selon son humeur, il décide que la tragédie grecque est Tenfance de l'art, ou il s'efforce de trouver, bon gré, mal gré, des qualités de mouvement ou d'action dans la tragédie grecque, ou il se contente de s'ennuyer.

Quand il pénètre plus avant, il arrive à se convaincre qu'une tragédie grecque n'est pas une tragédie française, ce dont il aurait pu s'aviser par avance; qu'elle a son genre particulier de beauté qui n'est pas celui de la nôtre, et qu'il ne faut pas juger avec les mêmes règles. Il s'aperçoit qu'elle n'est pas une intrigue bien nouée et adroitement déliée, une succession rapide de scènes exactement enchaînées les unes aux autres; qu'elle est un beau poème, un bel épisode épique, à l'allure majestueuse etlente, ralenti encore par de magniflques développements, parfaitement inutiles à l'action, de poésie lyrique ; le tout présenté sur la scène, partant ayant la forme d'un « drame », mais, bien souvent, n'en ayant rien que la forme.

Les Grecs sont aussi peu soucieux que possible, même au Théâtre, d'aller vite au but. Ce n'est pas eux qui trouveraient trop long le récit de Théramène. Si le récit est beau, pour eux, il est toujours trop court. C'est à l'action d'attendre. Leurs nar-

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rations sont immenses, d'une richesse de détails pittoresques incomparable, j'entends même les narrations inutiles. Le gouverneur vient annoncer à Clytemnestre la mort d'Oreste. Notez qu'Oreste est vivant, que le spectateur le sait, et ne s'intéressera pas, ce semble, à un récit qu'il sait mensonger. Notez encore que c'est perdre du temps, qu'Oreste conspirateur, assassin déguisé qui rôde aux alentours, d'un moment à l'autre, peut être découvert, qu'Egisthe peut survenir. Rien n'est plus inutile et plus dangereux ici qu'une longue narration. Mais une longue narration de courses de chars est chose autrement intéressante que toutes les considérations précédentes et la longue narration aura lieu.

Souvent on trouve dans les tragédies grecques deux narrations successives du même fait, faute d'écolier si l'on juge au point de vue exclusivement dramatique. Les fureurs d'Ajax sont racontées deux fois, l'une par le chœur, l'autre par Tecmesse, dans les Trachiniennes. Déjanire commence dans une scène dialoguée à indiquer l'oracle redoutable sous les auspices duquel Hercule est parti; devant le chœur, elle revient sur cet oracle et le développe.

J'ai relu tout Sophocle en me plaçant au point de vue qui nous occupe. Je n'ai pas trouvé une pièce qui n'eût ce que nous appellerions dans une tragédie

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IVanraise des scènes de remplissage, bien entendu sans parler des chœurs. Philoctète seul fait peut-être exception. Œdipe-Roi est considéré par tous comme la pièce grecque où Taction est la plus serrée. Il s'y trouve pourtant une bien grande scène absolument inutile à l'action, c'est celle du complot attribué par Œ^dipe à Créon et la discussion qui en résulte. Invention « invraisemblable et extravagante », dit Voltaire, « incident qui ne produit rien », dit La Harpe. « Peinture de caractère », dit Patin. Il a raison. Mais cela prouve que les Grecs attachent beaucoup plus d'importance à la peinture complète du caractère qu'à la continuité de l'action.

La vérité est qu'ils aiment à causer, à discuter, à bien décrire, à bien peindre, et ne sont jamais pressés de conclure. Il y a mille beaux détours aussi bien dans une tragédie de Sophocle que dans un dialogue de Platon. Comme dit excellemment Patin : « Les Grecs prennent le plus long... Le dirais-je?IIs aiment à causer; et dans ces moments de repos où le drame semble sommeiller, ils ne craignent pas que la contagion gagne le spectateur. C'est que cette nation aime la parole... »

Tâchons de dire mieux, c'est qu'elle aime le Beau pour le Beau. Leur insouciance est telle de l'intérêt dramatique proprement dit, qu'ils ont des drames

qui n'ont pas même Taction lente et abandonnée du poème épique, qui n'inspirent que cette sorte d'intérêt qu'on peut appeler contemplatif. Saint- Marc Girardin a très bien dit des Troi/enncs d'Euripide que c'est plutôt « un tableau tragique qu'un drame ».

La définition est excellente. Mais il faut l'appliquer à Eschyle, et à Eschyle tout entier. 11 ne nous présente guère que ce que La Harpe, parlant de la mort d'Hercule dans les Trachiniennes^ appelle des « situations passives »; « l'action, dit franchement Patin, s'y réduit à une exposition et à un dénoûment », ce qui revient à dire que le drame proprement dit n'y existe pas. Les sept chefs devant Thrbes se composent d'une description de sept cents vers et d'une narration de trente vers. Ce que nous appellerions le drame y commence après ce que nous appellerions le dénoûment; c'est h discussion entre Antigone et Ismène et entre Antigone et le Héraut après la mort des deux princes.

Ce n'est peut-être pas forcer le sens des termes que de dire que Promêthre enchaîné a plutôt une beauté sculpturale qu'une beauté dramatique. — Notez qu'Eschyle a balancé le crédit de Sophocle dans l'opinion du pul)lic athénien, qu'il est du même temps, lui a disputé la couronne au rr>nfonrs (A

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quelquefois la lui a enlevée; qu'il a survécu dans Tadmiration publique et à Sophocle et à Euripide; qu'Aristote trouve sa gloire si fermement assise, que, ne pouvant faire entrer dans ses théories le système dramatique du vieux poète, il crée pour lui une classification, et distingue les tragédies simples des tragédies implexes, c'est-à-dire les tragédies où il y a une action de celles où il n'y en a pas.

Au reste ce n'est pas Eschyle seulement qui nous montre des drames à « situations passives ». J'ai cité les Troyennes d'Euripide; (Edipe à Colone, celte merveille poétique, est à peine une tragédie. C'est plutôt un dénoûment. Figurez-vous un drame shakespearien, d'un développement immense, qui nous aura déroulé devant les yeux la sombre et horrible histoire du roi incestueux et parricide, et qui, après nous avoir montré cette ûme altière coup sur coup frappée et terrassée par le sort, poussée jusqu'à la folie, jusqu'au suicide presque; tout à la fin, en un dernier acte, nous la montre purifiée par le malheur, relevée par l'expiation, lumineuse, sereine, interprète de l'éternelle justice, prête à rentrer au sein des dieux, et sanctifiant les lieux qu'elle a habités derniers sur la terre : ce dernier acte c'est Œdipe à Colone. Une scène, plutôt qu'un drame, un tableau, plutôt qu'un événement. Mais la scène est grande, le

tableau est d'une beauté artistique et morale que rien ne surpasse. Il n'en faut pas plus aux Athéniens. La grande raison de tout cela c'est qu'ils ne connaissent nullement Yintérêt de curiosilé. Ils ne viennent pas au théâtre pour avoir le plaisir, une situation étant donnée, de se demander et d'apprendre ce qui en arrive. Leur indifTérence est étonnante à cet endroit. L'intérêt qui peut naître de l'incertitude de l'événement est inconnu ou méprisé d'eux. « Jamais chez les Grecs l'événement n'est incertain... Il n'y avait personne qui dès le commencement do la pièce n'en vît clairement la fin » (Patin). Ceci est d'une vérité presque absolue. Œdipe-Hoi peut-être seul fait exception. Il leur importe si peu d'être en suspens à l'endroit de la catastrophe que leurs auteurs ne se font aucun scrupule de l'annoncer d'avance. Euripide résume par provision sa pièce dans un prologue. Grand débat à ce sujet. Schlegel s'étonne d'un tel mépris du pathétique attaché à la curiosité. « Je ne vois pas pourquoi l'intérêt excite par l'incertitude de l'événement ne serait pas au nombre des impressions que doit produire une fiction dramatique *. » Lessing, toujours fanatique d'antiquité et paradoxal dans ses moyens de défense,

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