Voir Mézières, Shakespeare et ses critiques, ch. i
Chez tous ces peuples il y eut une période crincertitude où lart dramatique hésita enîre l'imitation exacte des modèles antiques et une inspiration propre, irrégulière et libre. Puis, selon le naturel de chaque nation, d\in mouvement irrésistible, l'art se traça un lit, qui une fois marqué, se creusant de plus en plus, imposa à l'art un cours pour longtemps réglé et uniforme. Car, en telle matière, ce qui fut effet, à son tour devient cause : l'esprit qui anime l'art d'un peuple trouve sa forme, et, une fois fixée, cette forme à son tour s'impose à l'art et le modèle. L'hésitation ne dura guère chez les Italiens, et très vite ils s'accommodèrent de la forme antique.
Les Espagnols et les Anglais, répugnant, de penchant naturel, à former un drame musical, plastique et lyrique, ou impuissants à le créer, comprirent vite ou sentirent, que de cinq parties dont se composait la tragédie antique, s'ils en retranchaient trois.
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ils ne pouvaient former un drame suffisamment ample et plein, qu'à la condilion de développer les deux autres. Abandonnant les parties lyrique, plastique et musicale, ils durent donc féconder et étendre les parties dramatique et épique; d'où vient que de l'épisode épique qui suffisait à la tragédie grecque, ils ont fait une véritable épopée. La tragédie grecque est un épisode, la tragédie anglaise est un poème. Ce que le drame a perdu pour ce qui est des moyens d'exécution multiples, il a dû le gagner comme fond et matière. Il était simple en son fond et infiniment varié de formes, il devient pauvre de formes, et s'étend extraordinairement en matière et en étoffe. Toute la méthode, par cela seul, se trouve changée. Les Grecs n'ayant besoin que d'un seul fait, ou d'une série très courte et très simple de faits, simplifiaient et resserraient l'action plutôt qu'ils ne songeaient à l'étendre. D'un poème ils faisaient une crise; dans une période, ils prenaient un moment, le moment caractéristique cisaillant.
L'histoire d'OLdipe est un poème. C'est trop pour une tragédie, aux yeux des Grecs. Dans ce poème, il y a un épisode, OKdipe roi de Thèbes. C'est trop encore. Le Grec prend un momenl, celui de la crise, celui où le héros funeste se trouve acculé au terrible secret de sa vie. C'est ce moment qui fournira de
matièro à son drame; et le reste de la vie du héros ne passera devant les yeux du lecteur que par rappels, souvenirs évoqués, allusions. Songez qu'il est bien suffisant, ce moment si court, à remplir la tragédie, cette tragédie devant être magnifiquement décorée et enrichie de morceaux lyriques, de prières, de descriptions, de chants de deuil, et encore de tableaux vivants et mouvants d'une ampleur imposante et émouvante, et encore d'accompagnement musical, de tout ce qui enfin, sous toutes les formes possibles, exprime, traduit, symbolise ou suggère les sentiments en jeu. — L'Anglais, privé de tant de secours, partant ayant besoin d'une action variée et étendue, se garde bien de ne prendre dans le poème qui fera l'objet de son oeuvre, que le moment de la crise. Jugez de l'immense effort qu'il lui faudrait pour en tirer la matière d'un drame, et jugez aussi de l'inutilité de l'effort. Ce qui est pour le Grec le drame, est pour l'Anglais le dénouement. Œdipe-Roi traité par Shakespeare s'étendrait et se décomposerait probablement ainsi :
l'^" acte, sorte de prologue, exposition du fait initial : Œdipe abandonné et recueilli. — 2'^ acte : Œdipe u jeune etsuperbe », fougueux, violent, meurtrier de son père. — S^acte : Œ^dipe et le Sphinx. — A'' acte : Œdipe triomphant, lier de sa science et de
sa vengeance, adoré sur le Irone de Thèbes, enivre de sa grandeur. — S'' acte : le retour terrible du sort qui change l'objet d'adoration en objet d'horreur et confond la gloire humaine.
Système tout nouveau, qui, au lieu de ramasser la matière historique en un point lumineux, pour entourer ensuite ce point unique de toutes les merveilles d'un art multiple, infiniment varié et riche, met la variété dans le fond même et étale l'histoire dans toute sa suite, dans la série prolongée, aux aspects changeants, de ses événements divers, de ses péripéties multipliées, de ses flux et reflux successifs.
Système qui exige un génie non moins puissant, mais tout autre, qui veut chez l'artiste non plus des qualités de lyrique, d'élégiaque et d'orateur, mais des qualités de poète épique et d'historien ; qui supprime de très grandes difficultés et en crée d'autres très grandes aussi; qui ne demande plus, pour parler comme Sévigné, «ce rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien » ; mais qui demande une connaissance ou une intention profonde des causes et des efl'ets historiques, des esprits, des caractères et des mœurs selon les temps et selon les lieux, un sens historique enfin sûr et puissant, uni à ce je ne sais quoi qui tout anime, tout vivifie et tout ressuscite.
La méthode se trouve changée tout entière pour ce qui est de la peinture des caractères. Simple en son fond comme elle Test, la tragédie grecque compose les caractères de traits généraux et simples. Elle procède à Tendroitdela peinture des caractères qui est son fond moral, comme à l'égard du fait, qui est son fond matériel. De même qu'elle prend un fait simple pour l'entourer ensuite de toutes les merveilles de l'art propres à l'illustrer, tout de même elle prend un caractère simple, d'une grande netteté, d'une clarté parfaite, saisissable d'un coup d'œil, pour l'exprimer, le décrire et le peindre ensuite de mille manières, de toutes les ressources de l'art le plus fécond et le plus souple qui fut jamais; thème simple et uni, qu'elle enrichit, sans le surcharger, de mille variations brillantes, à souhait pour le plaisir des oreilles et du cœur.
La tragédie anglaise procède à l'égard des carac-
tères comme à Tégard des faits. Comme elle étend et élargit sa matière matérielle qui est le fait, elle étend et ampliQe sa matière morale qui est sa peinture des caractères. Un caractère complet, une ûme humaine tout entière, paraissait trop vaste pour son cadre à la tragédie grecque. Elle élaguait et simplifiait, usait d'élimination et d'abstraction. Comme elle réduisait Thistoire à un épisode et l'épisode à une crise, elle restreignait le caractère à un sentiment simple, et le sentiment à un mouvement unique. Un guerrier obstiné dans son ressentiment, qui refuse de revenir au camp; un fils échauffé de désir de vengeance qui poursuit le meurtrier de son père; un héros écartant avec une amère et fougueuse impatience les voiles qui lui dérobent le secret affreux de sa vie : voilà des caractères de tragédie grecque. Ils sont simples, d'une seule ligne presque droite, d'un seul mouvement net, direct et presque inflexible. La tragédie anglaise ici agrandit le cadre qu'elle a restreint ailleurs, peut-être parce qu'ailleurs elle l'a restreint. Elle embrasse les caractères dans toute leur étendue, dans la complexité de la nature ellemême.
Un caractère n'est plus un sonlinient, une passion, un désir ou une répugnance unique, c'est une ûme avec toute sa diversité, toutes ses profondeurs, la
peinture qu'en fait l'artiste est tout un tableau avec tous ses plans, tous ses détails, tous ses points vivement éclairés et tous ses lointains vagues flottant dans l'indécis des demi-teintes. « De même que Shakespeare embrasse le monde entier dans le vaste cadre de ses œuvres, il embrasse l'homme tout entier dans chaque analyse de caractère K » Toute la complication presque inextricable, tout l'enchevêtrement profond et obscur des sentiments au fond d'une àme humaine, tout cet ensemble aux mille détails, toute cette foret touffue aux profondeurs mystérieuses, toute cette mer ondoyante et houleuse, où sous les flots roulent d'autres flots et où les courants vont s'entre-croisant et se brisant au fond des abîmes, voilà ce que, d'un effort immense, la tragédie anglaise s'essaye à saisir, à peindre et à mettre, vivant et frémissant, sous nos regards.
Un seul exemple. Oreste veut venger son père, sur sa mère criminelle, sur l'amant de sa mère, perfide et lâche. Il va droit au meurtre. Une force fatale est en lui, simple, unique, qui est tout son caractère. Nous ne saurons rien des secrets mouvements de son cœur, de sa nature d'esprit, des méditations solitaires de sa jeunesse misérable et inquiète, des