‹ Drame ancien, drame moderneChapitre 16 sur 31 · Mézières, Shakespeare, ses œuvres et ses critiques · texte numérisé non relu

Mézières, Shakespeare, ses œuvres et ses critiques

hésitations et des terreurs qu'il a dû avoir, ou, au contraire, de l'exaltation grandissante, de l'exaspération croissante de l'idée fixe en son esprit échauffé de fanatique. Rien de tout cela : il est Tassassin sacré qui vient, qui voit et qui tue. Le rôle est d'une netteté, d'une rigidité étrange et terrible, tout d'une pièce, comme celui d'Electre, comme celui de Philoctète, d'Ajax, d'Œdipe môme.

Hamiet veut venger son père, sur sa mère criminelle, sur l'amant de sa mère, perfide et lâche. Mais pour Shakespeare, Hamiet n'est pas une passion unique, un sentiment simple; c'est un homme. Il faut prendre cet homme tout entier. Le spectateur doit savoir quel est son tempérament, ses habitudes d'esprit, la tournure habituelle de ses pensées, sa manière propre de réfléchir, de méditer, d'espérer, de craindre, d'aimer, de haïr, de rêver même, car de tout cela se fait en lui sa manière d'agir. Beaucoup de ces renseignements, de ces indications ou de ces peintures seront inutiles à l'action, et éclaireront d'autres parties du caractère que celle qui a son emploi dans la fable.

Il n'importe : la tragédie est avant tout peinture de caractères ; c'est par le développement qu'elle donne à cette partie d'elle-même qu'elle rachète peutêtre ce que, d'autre part, elle a perdu. Hamiet sera

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donc peint tout entier; et, en effet, lentement, traits par traits, nous voyons se dresser et s'étaler à nos yeux, cette nature complexe et ondoyante, ce jeune homme étrange, maladif, inquiet, envahi de rêverie énervante et obsédé de mélancolie douloureuse, replié sur lui-même, savourant les misères qu'il se crée, ingénieux à se torturer, fatigué de vivre avant d'avoir vécu; et, par une suite naturelle, impropre à l'action, incapable de persévérance, capricieux et fantasque, reculant devant l'acte, ou s'y jetant d'une saillie brusque et impétueuse, pour s'en retirer sans raison, comme il s'y est poussé sans motif; enfin s'épuisant à ces jeux cruels où il se plaît et à ces luttes où il s'égare malgré lui, et sentant s'écrouler en lui sa raison minée par l'éternel travail intérieur autant qu'ébranlée par les secousses répétées du dehors.

Une fois sur cette voie, la tragédie ne s'arrête pas. Son cadre s'élargit encore davantage. Le poète, obéissant à l'inspiration de cette muse historique qui règne en maîtresse sur son Théâtre, s'essaye à faire entrer dans son drame non plus seulement tout le caractère d'un homme, mais tout le caractère de toule une époque. Conçu comme il Tétait, le drame moderne allait fatalement à ce terme extrême, et c'était là comme sa fin dernière. Jaloux de peindre la vie dans sa complexité, c'est-à-dire dans toute son ampleur et toute sa variété, il devait en venir à jeter sur la scène l'histoire elle-même, par grandes périodes, et à prendre pour personnage l'humanité ellemême. Ce n'est pas trop dire. Dans la JSumancia de Cervantes, dans le Jules Césai\ VAnfoine et CléopfUre de Shakespeare, le personnage principal c'est le jieuple. Le peuple apparaît dans la tragédie grecque. C'est le chœur. Mais par une conséquence

<lu grand souci qu'ont les Grecs de maintenir l'unité ot la simplicité du fond au travers de la multiplicité des moyens d'expression, le peuple, le chœur, côtoie l'action plutôt qu'il ne s'y môle et s'agite autour du drame plutôt qu'il n'y agit. Personnage, non pas ^secondaire, mais d'arrière-plan, partie du drame, non pas accessoire, mais pour ainsi dire à demi extérieure, être moitié contemplatif moitié actif, dont ce n'est pas assez dire que l'appeler spectateur et dont c'est trop dire que le nommer acteur, il tient au drame en ce qu'il en est l'encadrement magnifique et l'écho harmonieux et puissant.

Dans le drame espagnol et anglais la foule est jetée au premier plan, sur le devant de la scène, en pleine lumière et en haut relief. Ce qu'on appelle l'esprit d'une époque, l'esprit de la Rome primitive au temps des luttes de patriciens et plébéiens '; l'esprit de la Rome césarienne; l'esprit du monde romain et du monde oriental au temps de la lutte d'Octave et d'Antoine, c'est-à-dire ce tressaillement obscur d'instincts entremêlés et confus, ce mélange ot cette mêlée de sentiments à la fois puissants et vagues, de préjugés divers qui se rencontrent et qui se heurtent, d'idées rudimentaires et de notions

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