Mé/Jères, Shakespearj et ses œuvres. c!i. vi (Coriolan
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incomplètes qui flottent dans les limbes d'esprits mal éclairés de demi-lueurs; c'est ce que la tragédie moderne fait l'audacieuse gageure de peindre avec fidélité et précision, et de porter au grand jour, net et cru, de la scène.
Qu'elle y ait réussi, ce serait beaucoup s'avancer que de le dire, et quoi que nous fassions, nous autres Français, nous sommes, de nature, trop étrangers à cette manière de concevoir le Théâtre, pour ne pas être toujours étonnés de ces audaces et fatigués à vouloir les suivre. Ce qu'il faut dire c'est que la suite logique du développement nouveau de la tragédie devait l'amener à ce dernier terme, et que, s'étant réduite elle-même à la partie épique, la tragédie, d'une pente naturelle, se laisse aller à étendre indéfiniment celte partie devenue unique et doit en arriver à vouloir faire vivre et respirer sur la scène, comme un personnage à cent têtes et à cent voix, l'humanité tout entière.
C'est pour les mêmes raisons que le drame moderne a admis ce mélange, si nouveau assurément, et qui nous a étonnés si fort, du comique et du tragique. Ici il n'y a entre la tragédie antique et la tragédie anglaise ou espagnole qu'une différence de degré, mais considérable. Tenons tout d'abord pour un principe inflexible qu'une pièce ne peut pas être moitié comique, moitié tragique, et être bonne. Nous rencontrons ici, impérieuse et absolue, la loi de l'unité d'impression. Le but même de l'œuvre d'art n'est pas autre que de produire une impression une. Au travers des mille impressions diverses que la nature, la réalité produit sur nous, et qui s'atténuent ou se détruisent par leur diversité même, l'art a précisément pour but de ramasser autour d'une idée générale toutes les idées secondaires, toutes les images, tous les sentiments, tous les faits de nature semblable, et de former du tout comme un faisceau
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puissant qui frappera l'âme au même endroit et lui donnera une sensation générale unique.
De toute nécessité donc, d'une nécessité qui n'est qu'une loi supérieure de l'art, il faut que l'impression générale que laisse une pièce de théâtre soit comique ou tragique.
Mais il ne suit nullement de là que le comique doive être banni de la tragédie ou le tragique absolument exclu de la comédie. Il suffit que la présence de l'un ou de l'autre n'allère point l'impression générale et dernière. Dans cette mesure l'emploi du comique dans le drame sérieux est légitime ; il peut même arriver qu'il soit utile. On comprend, par exemple, que le comique mêlé au tragique peut produire un effet de contraste qui, loin de nuire, contribuera au contraire à l'unité d'impression. Le comique mêlé au tragique peut servir encore à détendre et apaiser l'imagination et la sensibilité du spectateur fatiguée et surmenée par le spectacle prolongé des infortunes ou des crimes.
Le mélange du comique et du tragique peut enfin n'avoirpour but, el cela est encore légitime et utile, que de peindre dans sa diversité, dans sa vérité, la la vie humaine, toujours mêlée de gaîtés et d'amertumes, et dont toutes les prospérités sont traversées de douleurs, et dont toules les misères sont Ira-
versées de courtes joies. Ce mélange, les Grecs l'ont connu, fort peu à vrai dire ; mais on en peut citer des exemples : VAlceste d'Euripide, ce drame étrange, sorte de comédie un peu bien funèbre, ou de tragédie quelque peu burlesque, mais dont l'impression générale, tout compte fait, est plaisante et douce; certaines parties d'Antigone, tragédie pourtant déchirante et aiî'reuse, où les détails comiques n'empêchent nullement l'impression d'être terrible.
Ce que les Grecs ont admis à titre d'exception, les Anglais l'ont pratiqué presque constamment. Après tout ce que nous avons dit, nous n'avons plus lieu de nous en étonner. Ce fond si simple de la tragédie grecque n'admet guère qu'un côté delà vie, comme il n'admet qu'un moment du temps. Une action simple, un caractère simple, une impression simple, tout cela se suit et s'accorde. Partant un seul épisode, un seul sentiment, un seul aspect de la vie. Le personnage nous apparaîtra se mouvant dans un événement court, exprimant un sentiment unique, nous présentant une seule face de sa nature et comme un seul côté du masque. A tous les points de vue, la tragédie grecque se montre à nous aussi simple en son fond qu'elle est riche, variée, féconde et prodigue en ses moyens divers d'exécution et d'expression.
La Tragédie anglaise s'est proposé au contraire
d'être aussi riche de matière que possible. Elle cherche Tintérêt qu'elle veut exciter, non dans la variété harmonieuse des expressions d'une idée simple, mais dans l'abondance des idées diverses qu'elle-éveille ou suggère, dans l'ampleur et la puissance de la source qu elle fait jaillir. Ce qu'elle poursuit et s'obstine à vouloir embrasser c'est la vie tout entière. Rien d'étonnant si ellesemontre très jalouse d'en présenter successivement, et tout ensemble si elle le peut, les deux principaux aspects, joie et douleur, sourires et soupirs, rires et pleurs. Elle ira en ce sens aussi loin qu'il lui sera possible et plus loin peut-être qu'il ne lui est permis; et, comme tout à l'heure, au risque d'affaiblir l'intérêt en le dispersant, elle allait jusqu'à vouloir faire passer des peuples entiers sur la scène, tout de même, au risque d'altérer l'unité d'impression, elle va jusqu'à jeter au travers des drames les plus graves et les plus sublimes des trivialités de nourrices et des plaisanteries de fossoyeurs. — Etranges témérités, dont on s'étonne, et dont il ne faut pas se hâter de médire; car c'est au prix de ces audaces que l'art s'agrandit, reconnaît des régions nouvelles et les ajoute à son empire, et il y a toujours un peu de folie dans l'essai des grandes conquêtes.
Tel est le grand changement qui est arrivé dans l'état de la tragédie quand elle est passée des livres grecs et latins où elle dormait aux mains des grands poètes anglais et espagnols du xvi^ siècle. A la fois mutilée et agrandie, elle a perdu des provinces entières, mais a étendu celles qui lui étaient laissées jusqu'à en faire un immense empire. Elle a perdu la moitié au moins de ses moyens d'expression^ mais a développé son fond historique et son fond moral de manière à combler la lacune et à rester une œuvre d'une incomparable grandeur. Elle n'est plus la synthèse harmonieuse de toutes les formes de l'art, elle est l'expression forte et profonde de la vie. Le plaisir qu'elle donne est autre. Elle donnait la sensation pleine d'un ensemble harmonieux, jouissance contemplative qui est le vrai plaisir d'un peuple artiste. Elle donne la sensation vive et forte de la vie intense, véhémente , variée, jouissance pas-
sionnée qui est le vrai plaisir d'un peuple observateur et curieux. Elle était toute de beauté harmonieuse, de vaste ordonnance, d'impression noble et sereine, en un mot éminemment artistique; elle est toute d'observation morale pénétrante et de sens historique puissant, en un mot profondément philosophique.
Les Français, comme les Anglais, ont abandonné des provinces entières de l'ancien empire dramatique. Il n'entre pas dans le génie des peuples modernes, et il n'a été qu'en un moment très court dans le génie des peuples antiques, de faire de l'art dramatique la synthèse harmonieuse de tous les arts. Nous en avons trouvé une raison dans la loi de subdivision successive des genres. Sans doute ily en a d'autres qui nous échappent; mais le fait est d'expérience.
Nous avons donc, comme les Anglais, abandonné bien des parties considérables de l'ancien théâtre ;^ mais nous avons été plus loin qu'eux dans l'exclusion. Ils ont abandonné la partie plastique, la partie lyrique, la partie musicale. Ils ont, pour établir une
compensation nécessaire, développé ce qu'ils gardaient, la partie épique et la partie dramatique. Nous avons comme eux renoncé à la partie plastique, à la partie musicale, à la partie lyrique, et, pour notre compte, nous avons été jusqu'à supprimer la partie épique. Nous n'avons pas admis que la tragédie fût mêlée de lyrisme; nous n'avons pas même accepté •qu'elle fût un épisode épique mis sur la scène, comme chez les Grecs, ni, à plus forte raison, une jt'^popée, comme chez les Anglais.
Je dis, bien entendu d'une façon générale, que nous n'avons pas voulu de lyrisme sur la scène. Cet esprit d'exclusion n'existe pas au xvi'^ siècle. On est enivré, à cette époque, de souvenirs antiques. Or les anciens avaient des chœurs. Mais peu à peu le chœur est abandonné, non le lyrisme. Il se retrouve dans es monologues en stances de Rotrou, de Corneille. Uientôt il est proscrit. Corneille lui-même les blâme dans ses réflexions sur la Tragédie. Racine hasarde des stances dans la Thébaide, puis y renonce. Quand nous arrivons à Voltaire, ce n'est plus de la répugnance pour ce genre d'ornement que nous trouvons; c'est le plus profond et le plus singulier mépris : « Lorsque notre théâtre commença à sortir de la barbarie, on substitua aux chœurs que l'on voit dans Jodelle et dans Garnier, des stances que les
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personnages récitaient. Cette mode dura cent ans (soixante environ : la Thébaide est de 1GG4)... On s'en corrigea. Cette mesure, difle rente de la mesure employée dans la pièce, n'était pas naturelle, les personnages ne devaient pas changer le langage convenu, ils devenaient poètes mal à propos'. » — Ainsi le changement de rythme si familier aux Grecs, ce passage, si aisé chez eux, du dramatique au lyrique, qui fait que le personnage, en un moment donné, sent le besoin d'exhaler un sentiment profond, et de l'exprimer dans la forme de poésie dont c'est l'office de rendre les sentiments profonds, paraît au xviii° siècle un reste de « barbarie » et « l'enfance de l'art ».
Il y a plus. Le lyrisme, à défaut de strophes ou de stances, se réfugie dans les monologues. Le monologue a quelque chose du caractère lyrique. Il est l'expression d'un sentiment personnel qui s'exhale parce qu'il a besoin de s'exhaler, et non pour se confier à quelqu'un. Aussi, voyez la suite naturelle des idées françaises à cet égard : le lyrisme, au xvii^ siècle, peu à peu on le fait plus rare, au xvm^ siècle on se l'interdit; on va plus loin : à la scène, dans les tragédies classiques, on le supprime. Voltaire nous