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à s'en enquérir. Or, voyez-vous la littérature prenant pour office de décrire et d'analyser ces g-ens-là?
D'abord on trouverait que ce serait se consacrer à la description de l'accidentel; ensuite on se demanderait, vaguement, inconsciemment, à quoi cela peut bien servir de peindre ceux qui ont trouvé et non ceux qui cherchent, ceux qui sont arrivés et non ceux qui marchent.
— A marquer le but !
— Sans doute; mais ce n'est pas le but qu'il faut peindre, cela ne sert à rien; mais la route qui y mène, cela sert à quelque cbose; et les obstacles qui la traversent, c'est: le plus important. Les obstacles qui la traversent : nos passions, nos erreurs, nos folies, nos hallucinations, nos vices, voilà pour la tragédie; nos sottises, nos travers, nos ridicules, nos sottises, voilà pour la comédie; c'est précisément cela qui nous intéresse; c'est précisément cela qui est matière à réflexion; c'est précisément cela qui fait un {)eu [KMiser; et c'est précisément cela qui est matière de littérature et particulièrement de théâtre.
On n'y s(mi2<' point pi"«M'!^«''!neiit, [Micr (jii\»n
vient au Ihéùtre pour s'amuser. On n'y vient que pour cela. C'est incontestable. Mais on se tromperait étrangement si l'on croyait, en entrant au théâtre, laisser à la porte l'être qui en nous pense, réfléchit, est préoccupé et anxieux relativement aux grands problèmes de l'humanité, et n'installer dans son fauteuil d'orchestre que l'être, en nous, qui veut s'amuser. On croit n'installer que celuilà, mais on installe en même temps tous les compagnons de lui-même qu'il peut avoir en nous.
C'est notre personne tout entière que nous amenons avec nous, et, sans que nous nous en doutions, sans que nous voulions, c'est notre personne tout entière que cet auteur, qui est derrière la toile du fond, a fait la gageure d'amuser. Il n'y réussira guère que s'il la prend et la retient cà peu près tout entière; et, tout en nous divertissant à des facéties, ou tout en nous laissant aller à des pleurnicheries sentimentales, nous ne serons vraiment pris, inconsciemment, il est vrai, mais nous ne serons vraiment pris, que si nous le sommes un peu à fond, un peu tout entiers, que si nous avons le vague sentiment que (pielque chose
(le très sérieux s'agite derrière cette petite histoire quelconque.
Ce n'est pas pour une autre raison que nous sommes non seulement intéressés, mais saisis et maîtrisés quand on nous donne un Polyeucte, une Athalie, un Roi Lear, un Othello, un Misanthrope, un Maître Giiérin, une Visite de Noces, un Ami des Femmes; et, pour mon compte, si je mets un Mariage de Figaro bien au-dessous de tout cela, c'est que, sans doute, à celui-ci, je m'amuse, mais ne sens nullement intervenir dans le spectateur qui est en moi l'homme tout entier qui est moimême, ou, tout au moins, l'homme qui, en moi, s'intéresse aux destinées , au bonheur ou au malheur, aux misères et aux espoirs et aux efforts de mon espèce.
N'y ayant rien donc, ici-bas, de plus important que ce qui nous sépare du bonheur, n'y ayant rien de plus important ici-bas que la douleur, n'y ayant rien qui fasse plus profondément réfléchir que le spectacle des choses qui nous empêchent d'être heureux et de celles qui font que nous sommes misérables; quoi d'étonnant que tout le théâtre soit constitué d'une part par la peinture do
nos sottises, d'autre part par la peinture de nos malheurs, et que, par ainsi, il soit tout entier fort triste, même quand il est gai en apparence, fort triste encore quand il l'est en le voulant être ?
D'un mot, il est triste toutes les fois qu'il n'est pas superficiel, par la très bonne raison qu'a donnée M""^ de Staël : « N'avez-vous donc jamais été jusqu'au fond de tout, c'est-à-dire jusqu'à la peine? »
Un peu de férocité ou de malignité; — un peu d'amour du vrai ; — une préoccupation, invincible, même quand on s'essaye à la vaincre, des choses sérieuses : voilà ce que le spectateur apporte toujours au théâtre et ce qui force le théâtre tout entier, sauf éclaircies rapides, à être le tableau des misères humaines.
Il l'est pour être solide; il l'est pour être durable; il l'est pour être quelque chose. Pétrarque a dit :
NuW altro che pianto al mondo dura.
DHAME ANCIEN DHAME MODERNE.
Je voudrais étudier dans ses traits généraux la tragédie iVaneaise. Que doit-elle au Théâtre grec, dont elle tira ses origines, et par quoi s'en distingue-t-elle? En quoi dilïère-t-elle du Théâtre des autres nations modernes? Et quels sont enfin ses caractères propres? La faveur singulière dont elle a joui chez nous fait Tintérèt de ces recherches.
Cette faveur a ses causes qui sont nombreuses et diverses. La première sans doute et qui frappe d'abord les yeux n'est autre que ce besoin général aussi bien que constant chez les Français de se rapprocher, de s'assembler pour goûter des plaisirs
délicats. Notre sensibilité, qui semble être à la fois vive et un peu paresseuse à s'émouvoir, a besoin de ces sortes de jouissances artistiques qui sont pour être goûtées en commun. Nous ne prisons guère que ce que nous pouvons partager; le plaisir de savoir ne vaut pas pour nous celui de raconter; rivresse d'admirer commence pour nous au moment que nous faisons partager notre admiration à quelqu'un, qui nous la rend, en quelque sorte, avivée et multipliée de la sienne. De ces échanges naissent nos joies les plus vives et pleines, d'où il arrive que nous réunir est déjà, de soi, un plaisir pour nous, et que, faisant le propos de nous amuser, notre premier mouvement est de nous réunir. Le goût du théâtre nous est venu de là. Nous l'avons toujours eu à un degré très vif, tout autant au moyen âge que de nos jours, et plus peut-être qu'aucun peuple, si on en excepte les Grecs.
Le goût du spectacle fut la passion du moyen âge. Il y porta tous ses instincts divers, sa naïveté robuste et puissante, sa curiosité du merveilleux, son amour du grand en même temps que son ignorance de l'harmonie, et de ce mélange est née l'œuvre dramatique la plus considérable, la plus singulière et la plus impraticable aussi qui se soit vue. Elle reste au moins et comme un monument
historique et comme un témoignage de ce goùl naturel chez nous pour les plaisirs qui naissent du besoin de société et qui Taugmentent encore.
Mais ceci peut se dire et doit s'entendre de tous les genres artistiques qui supposent et exigent un public assemblé, et il est vrai, en effet, que tous ces genres ont été chez nous en grand honneur. L'éloquence de tout temps, et, en ce dernier siècle surtout, la musique, ont été, comme le théâtre, en possession de la faveur populaire. Sans sortir de ce qui est spectacle, la comédie, la pastorale, la féerie et le ballet ont été, depuis les temps les plus reculés de notre histoire, sous des noms divers, des amusements recherchés avec passion. Au milieu de ces jeux publics, la tragédie, de l'aveu de tous, a occupé comme une place d'honneur. C'est elle qui a excité le goût le plus vif et sollicité le plus fortement nos préoccupations littéraires. A cette faveur particulière il faut une explication spéciale qui est peut-être celle-ci.
Il convient de dire d'abord que de tous les genres artistiques qui supposent un public assemblé, le théâtre est celui qui émeut le plus vivement l'àme humaine, la touchant pour ainsi'parler,'[d'un plein contact, et lui présentant immédiatement limage de la vie; et que, de tous les genres qui se servent
du speclacle, la comédie, le draine sérieux, si Ton veut, est celui, sans doute, qui est le plus élevé, le plus noble, le plus profond, la matière dont il est fait étant les misères humaines, et n'y ayant rien dans la vie qui soit plus important que la douleur. Il est donc naturel qu'en un peuple comme le nôtre, et le goût du spectacle ait été le plus vif, et le goût de la tragédie le plus relevé.
11 est une autre raison qui explique la fortune de la tragédie en France. Plus qu'aucun autre genre, elle a représenté l'esprit français classique. Ceci demande quelques développements.
L'art, sous ses différentes formes, est moins, comme on l'a trop dit, la peinture de la société qu'il n'en est l'âme et l'expression idéale. Il n'en révèle pas la réalité, il en découvre l'esprit. Or l'esprit des peuples comme celui des individus a son moment de pleine maturité, courte période, qu'un long enfantement précède, que suit une longue décadence. Il semble qu'une société, pendant de longs siècles, cherche sa forme et son ordre avec mille essais, mille tâtonnements et mille efforts; puis, un temps venu, qu'elle les trouve, s'y établit et s'y repose; puis enfin, que peu à peu déformée et privée de sa règle, elle marche machinalement d'une allure de plus en plus incertaine et affaiblie. — L'art est le reflet plus ou moins brillant de cette vie sociale plus ou moins forte et complète. Quand la société est comme en voie d'enfantement, l'art aussi se cherche et tâche maladroitement à se créer : on
le voit alors plus robuste que beau, plus audacieux qu'élevé et plutôt démesuré que grand, inquiet en quelque manière et incertain de sa route, s'avancer plutôt par brusques et impétueuses saillies que d'un pas régulier et ferme.
Quand la société a trouvé sa forme arrêtée et son ordre, l'art s'arrête aussi en un point de maturité exquis, en une exacte et précise ordonnance, en une harmonie parfaite de l'etrort et de l'elfet, en une conscience si certaine de ce qu'il veut et ce qu'il peut, qu'une dignité calme en résulte, et une sérénité majestueuse.
Enfin, quand la société s'altère et se dérègle, gardant quelquefois sa forme, mais privée de l'esprit qui la faisait forte et vraiment vivante, Fart s'abaisse et se traîne, comme perdant son Ame, s'égarant aux minuties indignes de lui, plat ou emphatique, fade ou fardé, joli ou monstrueux, petit ou énorme, se faisant érudit ou spirituel, trivialement utile ou orgueilleusement indiiTérént, toujours en dehors de soi-même, toujours faible, chétif, fiévreux.
Le siècle histori(jue d'un grand peu})le est le siècle où il a trouvé la forme la mieux accommodée à son naturel, — et le siècle classique d'une littérature n'est autre que le siècle historique de la nation dont celte littérature reflète l'esprit.
Il semblerait suivre de là qu'un peuple ne peut avoir qu'un siècle littéraire et qu'un siècle historique, celui où se place sa pleine maturité sociale précédant sa décadence. Rien n'est plus faux. S'il est vrai qu'un homme n'a qu'un temps, et bien court, d'âge viril et fécond, il n'en va pas de même des peuples. La raison en est que les hommes meurent. Les peuples ne meurent point, ils se transforment. D'une évolution plus ou moins rapide ou lente, régulière ou traversée, ils vont d'un état social à un autre différent, parfois contraire, et il arrive que l'histoire d'un seul peuple contient l'histoire de plusieurs sociétés. Il se peut ainsi qu'un peuple ait plusieurs enfantements, plusieurs maturités et plusieurs décadences; partant qu'un art national, d'une pareille marche, à travers périodes de formation et époques de sénilité, présente plusieurs siècles de pleine vigueur et de santé florissante.
Ces changements sont arrivés dans notre histoire avec leurs suites naturelles. Deux sociétés déjà ont développé chez nous leur entière évolution, et une troisième, à l'heure où nous sommes, sous nos yeux, péniblement s'essaye à être. La première est la société féodale, la seconde est la société monarchique, la troisième est la nôtre, informe, et à qui un nom précis manque encore. Chacune de ces
sociétés a eu son temps de plein épanouissement, et à ce temps se rapporte un grand siècle artistique et littéraire, précédé de tous les efîorts dont il est né, suivi de toutes les défaillances où il s'est éteint.
La société féodale a eu sa forme suprême au siècle de saint Louis, et en ce siècle aussi se découvre et éclate un art complet, d'une juste harmonie et d'un plein accord, présentant les mêmes caractères généraux dans les arts du dessin et dans les arts de la parole, et partout, en architecture, en peinture, en sculpture, en poésie lyrique, en poésie épique, en prose narrative, supérieur et à celui qui l'a précédé et à celui qui le doit suivre; un art à la fois original, complet, supérieur, ce qui est dire un art classique.
La société monarchique s'est formée douloureusement à travers les secousses et les misères du xvF siècle pour arriver avec Louis XIV à sa période de développement complet et harmonieux, et décliner ensuite, en une vieillesse tourmentée et ruineuse, jusqu'au terme qui lui était marqué; et nous voyons de même un art nouveau, expression de l'esprit d'une société nouvelle, se chercher au xvi« siècle, se trouver et s'étaler en sa grandeur au xvii% puis, à l'Age suivant, brillaut encore, mais moins })ur, de forme vieillie et de moins ample
LA TRAGÉDIE ET L'ESPRIT CLASSIQUE FRANÇAIS Si)
allure, aller s'affaiblissanl, et signaler par sa décadence même rapproche et d'une autre Société et d'un autre art, qui doivent bientôt essayer avec effort leurs naissantes forces.
C'est l'esprit du xviie siècle que nous appelons proprement l'esprit classique français, à la fois parce que nous Testimons plus voisin du parfait que l'esprit du xni« siècle, et parce qu'il est plus proche de nous. Mais il ne faudrait pas oublier, quand on s'essaye à le définir, que cet art original, complet, supérieur, a été précédé dans notre histoire d'un autre art original complet et supérieur aussi, qui a dû laisser sa trace, ayant fait à son heure aussi l'éducation de la nation. L'esprit classique du xvii*^ siècle s'est formé du fond premier dont s'était fait l'esprit classique du xiir' siècle, et d'un fond nouveau dû à la tradition antique recueillie par la Renaissance. Ou, pour en mieux parler : il est un fond commun, instincts, penchants, qualités et défauts primitifs de la race; animés de l'esprit de la société féodale, ces instincts ont pris une première direction et sont venus à un premier développement; animés plus tard du souffle nouveau de la tradition antique, ils ont pris une direction nouvelle et sont arrivés à un second développement tout autre. — Il convient donc, pour bien entendre Tes-
prit classique du xviF siècle, de prendre garde d'y' démêler et le fond commun, primitif et permanent; et ce qui a pu rester, mêlé au fond primitif, de l'esprit du moyen âge ; et enfin ce qu'a ajouté au fond primitif l'esprit grec et latin de la Renaissance.
Ce que j'appelle le fond primitif de l'esprit français me semble, osons le dire, fort peu artistique, à tout prendre, et fort peu littéraire; plus littéraire, si l'on veut, qu'artistique, mais assez dénué de poésie. L'artiste, le poète, est avant tout imagination et sensibilité. Notre race est plutôt raison déliée et bon sens pratique. Si l'on cherche l'esprit français où il est sans doute, dans les œuvres du moyen âge 1^ dues à l'inspiration populaire, deux choses frappent d'abord , l'absence d'enthousiasme et l'absence d'imagination. Fabliaux, poèmes satiriques, cela est clair, vif et sobre, non sans sécheresse. On sent un auteur qui semble avoir beaucoup à dire et qui le dit vite, rapide et alerte, courant au fait, soit qu'il raconte ou qu'il enseigne. Un grand critique moderne * a très bien remarqué en ces œuvres premières de notre génie national une « répugnance