‹ Drame ancien, drame moderneChapitre 24 sur 31 · Marmonlel, au mot Action · texte numérisé non relu

Marmonlel, au mot Action

DRAME ANCIEN, DRAME MODERNE. lo

y sommes laissés aller, mais à côté de cela, nous avons le goût du simple et du clair. Nous avons donc en général adopté les intrigues simples, très compliquées à les comparer aux grecques, mais simples encore.

Mais alors comment remplir le cadre de la tragédie avec une intrigue relativement simple, après tout ce que nous en avons ôté?

A vrai dire, là a été noire grand embarras, et bien longtemps et bien souvent nous ne nous sommes pas tirés de la difficulté. Nous avions un moule dont nous avions relire tout ce qui le remplissait, et que nous tenions à garder, et où nous ne voulions presque rien mettre de nouveau. La tragédie grecque réduite à elle-même, au drame pur, fournit un acte à un poète français. En développant et agrandissant rintrigue, on peut aller à deux actes ou à trois tout au plus. Comment aller jusqu'à la fin du cinquième? car il est bien entendu, de par Horace, qu'une tragédie doit avoir cinq actes, et, à vrai dire, c'est une mesure raisonnable, fondée sur la durée probable de l'attention du spectateur.

L'obstacle étant considérable, l'effort a été immense, pour le vaincre. Osons-nous dire que le plus souvent il n'a pas été surmonté? La plupart de nos tragédies sont trop longues à deux ou trois excep-

LA TRAGÉDIE FRANÇAISE i71

tions près. Voltaire a raison, elles sont trop longues» quoique si courtes, parce qu'elles se calquent sur des drames qui n'étaient riches que d'accessoires, et qu'elles ont retranché l'accessoire sans rien y substituer qu'une intrigue plus détaillée, qu'encore il faut qui soit simple. Mais qu'a-t-on mis à la place de ce qu'on supprimait, et comment a-t-on rempli les cinq actes?

Par cet endroit aussi, nous nous sommes étendus dans le sens des qualités qui nous sont propres, et un penchant particulier de notre esprit nous a fourni une matière de développement presque nouvelle.

YIII

En essayant de caractériser Tesprit français, nous avons dit qu'il était fait de clarté, de logique, de vivacité, et nous venons de trouver l'application de ces qualités dans notre manière de concevoir la composition de noire drame. — Nous avons dit aussi qu'il était fait de raison pratique, que nous aimions enseigner, écrire pour prouver, mettre l'œuvre d'art au service d'une vérité à mettre en lumière. Nous serons donc des moralistes et des philosophes; mais, notons ce point, des philosophes et des moralistes pratiques, regardant moins au charme esthéliquo de la philosophie et de la morale qu'à leurs applica. lions, et visant moins à l'art qu'à renseignement- D'où vient que notre philosophie tend tout entière à la morale et notre morale à l'instruclion, ce qui ramène à dire que nous sommes des philosophes pratiques et des moralistes didactiques?

Ces instincts nous les avons portés au théâtre.

De rhabitude de considérer l'œuvre d'art comme un enseignement nous est venue Thabitude de considérer l'œuvre dramatique comme une leçon de morale. De môme que Le Bossu estime que le poème épique est un apologue et voit dans V Enéide le dessein de « montrer Vavantage d'un gouvernement doux et modéré sur une conduite dure et sévère * », et définit l'épopée « un récit destiné à faire éclore une moralité » ; tout de même Marmontel 2 assigne ce but à la tragédie : « Corriger les mœurs en les peignant » ; et finit par laisser échapper le même mot que Le Bossu, « la tragédie n étant quun apologue'^ ... » De môme que M"^ Dacier définit le poème épique : « un discours en vers inventé pour former les mœurs, par des instructions déguisées sous Vallégorie d'une action générale et des plus grands personnages * » ; tout de même Voltaire voit dans la tragédie une manière de prédication morale destinée à imprimer plus fortement que tout autre les grandes vérités d'application dans l'esprit des peuples. Ceci est l'esprit français luimême. Cette théorie de la tragédie -sermon qui semble appartenir en propre à Voltaire tant il l'a

Page 1