De la poésie dramatiquej 3* entretien
Ce penchant se marque dans nos habitudes théâtrales, et dans nos habitudes de critique théâtrale.
Nous avons au théâtre, et presque autant dans la tragédie que dans la comédie, tout un emploi que nous désignons par les mots ?-ôies de raisonneur. Il nous faut, dans une comédie un peu sérieuse, qu'au miheu des folies et des sottises des autres personnages, il y ait un homme qui représente le bon sens et qui parle la langue de la raison. Dans la tragédie ce sont d'ordinaire les confidents qui ont cet office, et qui, au miheu des passions déchaînées, marquent la ligne droite du devoir, de l'équité, de la vérité morale. C'est que nous avons besoin, nous, spectateurs, d'un interprète de la pensée vraie de l'auteur qui nous explique catégoriquement ce que l'auteur veut dire et veut prouver; car une œuvre d'art doit prouver quelque chose. C'est que nous avons besoin que l'auteur nous donne un enseignement, qu'il ne
LA TllAGEDlE FRANÇAISE
se dérobe pas, lui et sa pensée personnelle, derrière ses personnages, mais qu'au milieu de ses personnages, sots ou fous, ou échaufles de passion, il se montre lui-même sous le masque d'un acteur, pour nous dire : « Ne vous y trompez pas. Le vrai, le voici ; mon opinion intime, la voici; la leçon que vous devez remporter d'ici chez vous, la voici. »
Cette habitude n'a rien en soi de choquant : elle ne peut que risquer de jeter une certaine froideur dans le drame . Mais ce qui peut paraître plus étrange, et ce qui est bien significatif, c'est que ces rôles de raisonneurs, si peu dramatiques, ce semble, sont précisément ceux qui nous ravissent le plus. Ce moraliste que la tragédie ou la comédie mène avec elle pour se donner du crédit dans le monde, c'est lui qui lire à soi les applaudissements et les transports. La chose est d'expérience dans nos théûtres, jusque-là que c'est devenu pour nos auteurs un procédé et un secret du métier pour forcer le succès que de mettre au milieu de leur pièce un professeur de morale.
Notre critique elle-même, qui pourrait être plus
circonspecte, ne juge pas autrement que le parterre.
En veut-on un illustre exemple? Je le prends
encore dans Voltaire, que j'aime à citer parce qu'il
a qualité, je pense, pour représenter l'esprit clas-
sique français, et qu'en effet il le résume en lui. Quel sera, pour un homme qui cherche surtout au théâtre des peintures de caractère, le beau, le grand rôle de la tragédie de Britannicusl Ce sera, selon ses goûts particuliers, ou Néron ou Agrippine. Ce sont là des caractères, observés avec une étonnante profondeur, peints avec une sûreté et une vigueur incomparables. Voltaire les admire : « On a démêlé dans le rôle d' Agrippine des beautés vraies et solides; — Le caractère de Néron est regardé comme un chefd'œuvre. )) Mais où il pousse un cri d'admiration et d'enthousiasme, c'est devant le rôle de Burrhus. — Burrhus est-il à proprement parler un caractère? Du moins ce n'est pas un caractère bien profondément creusé ni éclairé de pénétrantes lumières. C'est l'honnête homme de la pièce, le porte-parole de la raison et de la vérité, le raisonneur haussé au ton tragique. C'est bien pour cela que Voltaire s'écrie : « On convient que le rôle de Burrhus est admirable d'un bout à Vauirey et qu'il n'y a 7nen dans ce genre dans toute r antiquité ».
Pour un homme habitué à chercher au théâtre des peintures de caractères, quel est le grand rôle de Polyeucte'î C'est Polyeucte. J'admets que, quand on a, comme Voltaire, des raisons particulières pour cela, on porte à Polyeucte une haine personnelle,
d'homme à homme, et qu'on le considère comme son ennemi privé. Cela ne devrait pas empêcher de voir que le portrait qu'en a tracé Corneille est merveilleux; que Polyeucte, encore que martyr, est un caractère infiniment curieux, qu'il n'y a rien de plus dramatique que le mouvement énergique et héroïque de cette âme qui brise, l'un après l'autre, d'un elTort violent, tous les liens qui l'attachent à la terre, pour ne plus embrasser que l'idée sublime (fût-elle fausse) dont il s'est épris. Encore que l'on n'aime point Polyeucte, on doit reconnaître de tels traits. Bossuet n'aime pas Cromwell, mais il sait bien que c'est un caractère de premier ordre. Eh bien, Voltaire ne voit rien du caractère de Polyeucte. Pour lui, c'est un « extravagant ridicule ». — Il comprendra au moins le caractère de Pauline, ce développement si dramatique du rôle, cette âme de femme qui d'abord lutte contre un ancien amour, l'étoufTe par devoir, puis, en présence de l'héroïsme de l'homme qu'elle n'aimait que par obéissance, s'étonne d'abord, s'intéresse, admire, de l'admiration passe à l'amour, de l'amour au dévouement, et du dévouement au sacrifice? Pas davantage. Ce qui le frappe, c'est « la situation piquante de Pauline » entre l'ancien amant qu'elle a aimé et le mari qu'elle n'aime pas. A Ja bonne heure! Voilà une idée de pièce. Le specta-
leur est tout de suite en présence d'une situation insoluble, et il se demande comment l'auteur se tirera de là. Et quand il verra Polyeucte partir pour renverser les idoles, il éprouvera « un secret mouvement de joie », que Voltaire a toujours remarqué dans le théâtre, espérant que Polyeucte va périr « et que sa femme fourra épouser Sévère ^ ». Toute la pièce est là ; car il n'y a que cela qui soit combinaison dramatique, intrigue -piquante et qui excite l'intérêt de curiosité.
Et pour ce qui est des caractères? Eh bieni h' caractère intéressant ce sera celui de Sévère. Sévèrr est l'homme sage, à opinions moyennes et à passion> tempérées, ce qu'il faut Hre dans le monde ordinaire, au train quotidien de la vie ; il est cet interprète de la raison pratique dont nous parlions plus haut, « un peu passif et spectateur lui-même, truchement entre la scène et la salle qui moralise sur ce quil voit et donne par son avis le ton au jugement du spectateur ' ». Rôle de raisonneur élevé et digne de l'ensemble. — Pour Voltaire c'est le rôle sublime. « L'extrême beauté du rôle de Sévère » le transporte. C'est Sévère qui est « le héros » et Polyeucte n'est que « le mari qui n est point le héros », et « un desplu<
i. Commentaire, Polyeucte.