‹ Drame ancien, drame moderneChapitre 4 sur 31 · M. Nisard · texte numérisé non relu

M. Nisard

d'instinct pour tout ce qui n'est pas Texpression précise et générale soit d'un fait, soit d'un sentiment ». Au jongleur, au trouvère qui passe, ce peuple ne demande point ni une effusion lyrique ni une ample et vive peinture. Le rapsode antique rétonnerait avec ses descriptions minutieuses qui ralentissent le récit, ses comparaisons larges et puissantes qui le suspendent, et ses digressions charmantes qui l'égarent. Ce qu'il veut c'est un récit clair, bien conduit et qui conclue; une leçon nette, facile à saisir et qui se retienne. Peuple de raison pratique, toujours plus préoccupé de savoir où il va qu'attentif à contempler ce qu'il rencontre en chemin.

La raison pratique suppose une première qualité, la clarté. C'est l'essence même de notre esprit national. Ce qui n'est pas clair n'est pas français, et par contre, chez nous, tout ce qui est clair est tenu pour vrai. C'est la qualité fondamentale et le défaut inhérent de la race.

La clarté suppose l'ordre, ou plutôt l'ordre n'est que la clarté dans la composition. Nous aimons pouvoir, d'une vue rapide, saisir l'ensemble du récit, du poème, du drame, de l'enseignement. L'ordonnance nous plaît et la symétrie nous ravit, parce que l'ordonnance est un guide, et la symétrie une série

de points de repère. Chose remarquable, en une lecture, à une représentation, nous aimons prévoir, et notre plaisir est vif quand l'événement pressenti vient juste à point remplir notre attente. C'est qu'alors l'événement fait partie d'un plan bien tracé, visible à l'avance et bien suivi, et ce que nous applaudissons c'est l'heureuse précision de ce plan. Plaisir de géomètres plutôt que d'artistes, propre à un peuple moins épris de beauté que soucieux de logique.

La logique, en effet, n'est autre chose que l'ordre encore. C'est l'art de disposer nos idées en un arrangement tel qu'elles se prouvent, c'est-à-dire se soutiennent les unes les autres. La logique est instrument de vérité en ce que, pour les hommes, le vrai n'est qu'un ensemble d'idées non contradictoires et qui font système. La logique est donc ordre intime, comme la symétrie est logique superficielle en quelque sorte et de premier regard. Nous sommes amoureux de logique parce que nous sommes soucieux d'ordonnance, et du même instinct qui fait que nous trouvons vrai ce qui est clair, nous estimons beau ce qui est logique. Nous aimons la logique à sa place, c'est-à-dire dans l'argumentation, et nous sommes les plus grands raisonneurs qui soient au monde : nous l'aimons aussi hors de sa

place propre, c'est-à-dire dans l'art. Nous sommes très enclins à vouloir qu'une œuvre d'art prouve quelque chose et porte avec elle sa leçon. La théorie de Fart pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, nous est à peu près insupportable. Ce n'est point d'aujourd'hui. Le critique que je citais tout à l'heure dit, bien justement : « La vérité philosophique subordonnée à la vérité morale, la connaissance pour arriver au devoir, tel est le fond de l'esprit français. Une très petite part est faite à la pure curiosité, aux spéculations qui ne mènent pas à quelque vérité d'application. » — Il suit de là que nous apportons dans l'art des préoccupations de logiciens, et il n'est point d'œuvres qui nous plaisent autant que celles qui concluent. De l'aveu de tous, Bossuet et Voltaire représentent bien mieux l'esprit français que Montaigne ou Rabelais.

Clarté, ordre, logique, voilà les premiers traits. Ajoutons-y l'esprit et le mouvement.

L'esprit est qualité très voisine de celles qui précèdent. S'il n'en procède pas entièrement, il les suppose, et exclut leurs contraires. La Bruyère dit quelque part : « Depuis vingt années... on a mis dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable; cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit ». La remarque est d'une bien fine

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critique. L'esprit d'ordre et de clarté ne donne pas l'esprit, elle l'aide à naître. Chez une race mélancolique, rêveuse ou simplement méditative, en des esprits emportés d'une imagination puissante ou échauffés de passions fortes, il n'y a point ou peu de place pour la vive et piquante saillie d'une raison fine et moqueuse. En ces esprits français, clairs et nets, d'une sobriété agile et prompte, l'esprit naît comme de lui-même, l'esprit, ce bon sens aiguisé, cette pointe subtile de la raison. Ils se possèdent si bien qu'ils voient vite et juste; leurs idées précises, bien arrêtées, bien en place et comme à portée de la main, se rapprochent vite, le choc a lieu, l'étincelle jaillit. Cela sans passion, du jeu naturel d'une intelligence alerte, sans rien de cet humour de nos voisins, où l'on sent l'amertume d'une passion qui semble ne se contenir que pour doubler ses forces. — Cette qualité exquise de notre race est de tous les temps. De Joinville à Voltaire, on en suit sans interruption la trace brillante. Remarquons seulement qu'elle aussi ne laisse pas de révéler plutôt un peuple fin qu'un peuple artiste, plutôt la raison qui juge que le génie qui crée.

Le don du mouvement est le dernier trait général à remarquer. J'ai dit que ce peuple est d'esprit logique et aime à conclure. C'est presque dire qu'il

est d'humeur impatiente et aime à voir la fin des choses. Le même tour d'esprit qui fait qu'on a hâte d'arriver à la conclusion d'un raisonnement, fait qu'on est pressé de venir au dénoûment d'un récit, et si, en choses de raisonnement, on estime la conclusion si importante, il est naturel qu'en choses narratives, on juge le dénoûment affaire capitale. — A vrai dire, la conséquence n'est pas forcée. Il y a un certain goût de la logique pour la beauté de la logique elle-même, qui est celui des rhéteurs grecs par exemple, qui ne suppose nullement ni le souci des conclusions, ni l'amour des dénoûments. Mais j'ai cru devoir faire remarquer que chez nous le goût de la logique n'était point si désintéressé. Ce n'est point pour admirer des démonstrations ingénieuses et élégantes que nous sommes logiciens. Ceci est encore trop artistique pour nous. C'est une sorte de scepticisme élevé et déhcat. Or le scepticisme n'est pas français. Si nous aimons à raisonner, c'est bien avec une ferme confiance en l'efficacité de nos raisonnements, et avec le ferme propos d'arriver par eux « à quelque vérité d'application ».

Tout de môme, en une fable, nous aimons un dénoûment, non pas tant encore par amour de l'ordre esthétique qui veut une fin quand il y a un commencement, que par véritable impatience et

réelle démangeaison de connaître Fissue du labyrinthe où nous a mis Fauteur. De là une certaine allure vive et rapide, des qualités de mouvement et d'action que nous imposons à nos écrivains. Corneille parle quelque part de certains drames d'action lente dont « ne s'accomoderait point la vivacité de nos F'rançais ». Cette vivacité nous en faisons une règle d'art, et notre préjugé en cela est si fort que nous voyons cette qualité chez ceux que, pour d'autres causes, nous admirons, alors qu'elle n'y est nullement. Boileau, parlant d'Homère, lui fait un mérite de ce qu'en ses poèmes

Chaque vers, chaque mot court à révénement.

Au siècle suivant, Lamotte le trouve trop long, et résolument l'abrège de moitié. Au fond, ils sont d'accord, et tous deux très Français. Pour le moment, bornons-nous à dire que ce qui résulte de cette disposition de nos esprits c'est un mouvement, un feu, un vif dans toutes nos compositions qui est comme notre marque nationale.

Clarté, ordre, logique, esprit, mouvement, le tout considéré comme faces diverses d'une faculté principale qui est la raison pratique, tel est, autant qu'il nous semble, le fond primitif de l'esprit français. On voit que nous l'estimons plutôt littéraire

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qu'artistique et plutôt didactique que littéraire. En soi, c'est un génie critique admirablement délié et fin, peu créateur. Si rien ne s'y était venu joindre, j'ose croire qu'il n'eût guère inspiré que des satiriques, des philosophes, des moralistes, des orateurs, des historiens. De vrais poètes, peu ou point, ni de romanciers puissants à la manière de Rabelais. Ni le lyrisme, ni l'épopée, ni même l'élégie profonde, émue, ne semblent d'origine française. Je suppose que l'esprit français, seul, aurait donné Villehardouin. Joinville, Jean de Meun, le Roman de Renart, les Fabliaux, Commines, Calvin, Henri IV, Descartes, La Rochefoucauld, La Rruyère, Montesquieu tels qu'ils sont ou à peu près; les chansons de gestes moins l'enthousiasme chevaleresque; les mystères moins la profondeur naïve du sentiment religieux, et plus tard Corneille et Rossuet moins la grandeur, Racine moins la passion, et La Fontaine moins la grâce.

A ce fond primitif est venu s'ajouter l'esprit du moyen âge, Tesprit de la société féodale qui a donné au xm® siècle son complet épanouissement. Cet esprit est fait d'enthousiasme et de mysticisme. Le mysticisme nous est venu du grand mouvement chrétien se rencontrant avec le grand mouvement qui poussait sur nous et mêlait à nous les races énergiques et passionnées du Nord. L'enthousiasme nous est venu de ces races fortes rencontrant le christianisme, s'épurant à son contact, et, de violentes, devenant comme enflammées d'un feu divin. Ces deux instincts ont parentage étroit et communication constante. Le mysticisme est l'idée élevée et pure se mêlant et s'irritant de passion inquiète; l'enthousiasme c'est la passion s'éprenant d'une idée élevée et pure; le mysticisme est l'imagination passionnée; l'enthousiasme est la passion de l'idéal. — Or imagination et passion c'est ce qui manquait à

l'esprit français, c'est ce que l'âme du moyen âge lui apportait. De là est né cet art tourmenté et hardi, au milieu de cette race calme et sobre; cette littérature des chansons de geste et des mystères, puissante, riche, aventureuse, curieuse du merveilleux et du passionné, au milieu de cette race raisonnable, sensée et fine.

Ne laissons pas de remarquer que cette éclosion, encore qu'admirable, fut incomplète et fut courte, et que, toujours, au-dessous, pour ainsi parler, du grand effort d'imagination et de sensibilité ardente, circula dans les genres proprement populaires, dans les fabliaux, dans les bibles, dans les farces, dans toute l'immense littérature satirique du moyen ûge, cet esprit premier de raison critique, didactique et railleuse qui est pour nous le fond du Français. Le reste est d'importation, de très grande influence, sans doute, et de grand effet, et se mêlant aisément en somme à l'esprit proprement national, mais partie étrangère encore, rameau greffé, que la sève première, le temps venant, peut étouffer sous de nouvelles branches. — On en peut tirer déjà cette conclusion que tout développement chez nous de ces hautes parties de l'art, semble être une heureuse rencontre et comme un admirable accident.

Après deux siècles environ de décadence et de retour au fond primitif, la Renaissance nous permit de l'enrichir grâce à Tétude de l'antiquité.

L'antiquité apportait, sous d'autres formes et avec d'autres caractères, des qualités que le moyen âge avait connues; elle apportait son genre particulier de sensibilité et son genre particulier d'imagination.

L'imagination antique, à la prendre en ses traits les plus généraux, est bien différente en effet de l'imagination du moyen âge. Elle est plus sobre à la fois et plus forte. La raison en est déjà donnée ; elle est dans ce sentiment du Beau que les anciens portent partout. L'imagination est chez eux subordonnée au sentiment du Beau et contenue par lui, ce qui la fait plus sobre et discrète. Un grec ni un latin n'imagine pour imaginer, pour se laisser entraîner au mouvement impétueux et errant d'une création capricieuse : un idéal net et arrêté de

beauté forme en son esprit comme une ligne précise et lumineuse qu'il ne dépassera point. Tout ce qui est en deçà est de manque, tout ce qui est au delà est de trop.

Cette certitude de l'imagination fait aussi sa force, en lui donnant comme une conscience assurée d'ellemême. Elle sait si bien ce qu'elle veut et où elle va, que rien d'inquiet ni de fiévreux ne paraît en elle, et qu'un grand caractère en résulte de sérénité et de puissance. « Qui se contient s'accroît », a dit justement un grand poète qui ne savait guère se contenir. De là dans l'imagination antique, ce net, ce précis, ce mesuré dans le puissant et cette simplicité forte qui ont fait dire ingénieusement à Schlegel que le génie statuaire préside à tous les arts antiques. Il y a en effet dans toutes les créations de leur esprit quelque chose à la fois d'arrêté et de solide qui rappelle le bas-relief.

Il faut dire des choses analogues de leur sensibilité. Elle aussi, et plus encore peut-être, est subordonnée à l'idée du Beau et contenue par elle. Ils adoucissent les sentiments trop forts pour conserver la beauté à leurs personnages et, où cette atténuation serait contraire à la vérité, ils s'abstiennent plutôt, et jettent un voile sur l'image du désespoir! u En général on peut affirmer que l'art avait

banni toutes les passions violentes des monuments publics », dit Winkelmann; et quelles fines et profondes remarques notre Saint-Marc Girardin faisait naguère sur ces légendes antiques, où Ton voit, à un certain degré de passion folle, éprouvée par un être humain, une prompte métamorphose sauver la noble créature de la laideur qu'entraîne l'emportement éperdu de la passion! Ainsi, par ce sentiment exquis et ce souci constant de beauté, tout se trouve comme épuré, apaisé et ramené aux proportions nobles. Telles étaient l'imagination et la sensibilité que les artistes anciens enseignaient au monde nouveau. De plus, ces qualités d'ordre, de logique, de clarté, qui lui étaient propres, l'esprit français les reconnut chez les anciens : il lui parut qu'il renaissait en elles. Le mot de Renaissance peut très bien être pris en ce sens. De là le double caractère de la Renaissance en France. De ce qu'elle trouve dans l'antiquité, qui se découvre à elle, des qualités d'esprit qui furent celles de la France, elle est réaction ardente contre le moyen âge où ces qualités se sont trouvées recouvertes en quelque mesure et offusquées par d'autres instincts; de ce qu'elle rencontre dans l'antiquité des qualités, sensibilité, imagination, sens exquis du beau, étrangères en quelque mesure à l'esprit français primitif, elle est effort maladroit

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et mal mesuré pour y atteindre, et se guindé jusqu'à trébucher.

Si j'ai dit de l'esprit littéraire du xiii° siècle qu'il a été une altération brillante et magnifique de notre génie propre, il me faut donc dire à cette heure que l'esprit littéraire de la Renaissance, qui devait aboutir à l'admirable éclosion du xvii'^ siècle, a été à la lois application et altération de ce môme génie, et, si j'ose dire, à la fois développement et déviation de l'esprit français.

Quoi qu'il en soit, tel était, à l'âge de la renaissance des lettres en France, l'état général de l'esprit français. Qualités primitives de la race toujours active, et quoi qu'on en eût, toujours destinées à prévaloir; — instincts adventices qu'avait apportés le moyen âge, très effacés par une invasion d'instincts nouveaux, mais devant reparaître encore el marquer çà et là leur trace, ayant produit tout un art et toute une littérature, et, partant, laissé leur empreinte; — enfin formes nouvelles de sentiment et de goût apportées par l'antiquité, combattant d'une part l'influence du moyen âge, d'autre part agissant sur l'esprit français primitif, el pour confirmer certaines de ses qualités et pour lui en donner d'autres, c'est-à-dire à la fois pour le fortifier et le transformer.

Ainsi se forma l'esprit français dont la tragédie est le plus illustre représentant : elle est vive comme lui; comme lui claire, ordonnée, logique.

Parlerai-jc de la place que prennent dans le drame l'imagination et la sensibibité?Oui, pour faire remarquer que le genre d'imagination et le genre de sensibilité plus spécialement propres au drame historique sont précisément le genre d'imagination et le genre de sensibilité que l'antiquité nous a légués. Cette imagination et cette sensibilité contenues par l'idée du beau et subordonnées à cette idée conviennent aux grâces sévères de la tragédie, telle que nous l'avons de bonne heure conçue en France. Ni l'imagination vagabonde et rêveuse ne s'y accommode aisément, ni la passion désordonnée qui altère l'impression générale de sérénité que doit laisser l'œuvre d'art. Une conspiration de l'esprit d'ordre, de l'esprit de logique, du don de l'action, de la passion et de l'imagination dans le dessein de former un grand spectacle, voilà évidemment le but suprême, rarement atteint, toujours poursuivi ardemment, que s'est proposé notre tragédie.

Ajoutons que jusqu'à ses instincts, si peu français à notre avis, d'enthousiasme et de mysticisme, qui ont un caractère beaucoup plus archaïque que tout ce que nous a légué l'antiquité, n'ont pas laissé de

montrer leur trace et d'avoir leur écho sur la scène française, et que telles tragédies de nos plus grands poètes dramatiques sont comme une dernière et sublime transformation de nos vieux mystères.

La tragédie a donc été notre genre classique par excellence, naissant quand l'esprit classique naît luimême, élevé à son plus haut période au moment que l'esprit classique atteint son plus complet développement et prend pleinement possession de luimême, décroissant et se dénaturant ensuite à mesure que l'esprit classique perd de son ascendant sur notre public. L'étude de la tragédie se confond avec celle de l'esprit français lui-même.

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