ACTE IV, SCÈNE IL
La pyramide énorme appuyée aux deux pôles , Flots vivants , qui toujours Tétreignant de leurs plis , La balancent, branlante, à leur vaste roulis , Font tout changer de place et, sur ses hautes zones , Comme des escabeaux font chanceler les trônes. Si bien que tous les rois , cessant leurs vains débats , Lèvent les yeux au ciel... — Rois! regardez en bas!
— Ah! le peuple! — Océan! — Onde sans cesse émue! Où Ton ne jette rien sans que tout ne remue ! Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau! Miroir où rarement un roi se voit en beau!
Ah ! si Ton regardait parfois dans ce flot sombre , On y verrait au fond des empires sans nombre, Grands vaisseaux naufragés , que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et quMl ne connaît plus!
— Gouverner tout cela! — Monter, si Ton vous nomme, A ce faîte! — Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme!
— Avoir Tabime là !.. . — Pourvu qu'en ce moment Il n'aille pas me prendre un éblouissement !
Oh! d'états et de rois mouvante pyramide,
Ton faîte est bien étroit! — Malheur au pied timide!
A qui me retiendrai-je?:.. — Oh! si j'allais faillir
En sentant sous mes pieds le monde tressaillir!
En sentant vivre, sourdre, et palpiter la terre!
— Puis, quand j'aurai ce globeentre mes mains, qu'en faire?
Le pourrai-je porter seulement? Qu'ai-je en moi?
Etre empereur! mon Dieu ! j'avais trop d'être roi!
i64 HERNANI.
Cerle, il n'est qu'ufa mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir Tâme avec la fortune.
Mais moi! qui me fera grand? qui sera ma loi? Qui me conseillera ?. . . —
Il tombe à deux genoux devant le tombeau.
Charlemagne! c'est toi!
Oh! puisque Dieu , pour qui tout obstacle s'efface , Prend nos deux majestés et les met face à face , Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau, Quelque chose de gra«d , de sublime et de beau ! Oh ! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose ! Montre-moi que le monde est petit , car je n'ose Y toucher. Montre-moi que sur cette Babel Qui du pâtre à César va montant jusqu'au ciel , Chacun en son degré se complaît et s'admire, Voit l'autre par-dessous et se retient d'en rire. Apprends-moi tes secrets de vaincre et de régner, Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner! — N'est-ce pas? — S'il est vrai qu'en son lit solitaire Parfois une grande ombre au bruit que fait la terre S'éveille , et que soudain son tombeau large et clair S'entr'ouvre, et dans la nuit jette au monde un éclair; Si cette chose est vraie , empereur d'Allemagne , Oh! dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne ! Parle! dût en parlant ton souffle souverain Me briser sur le front celte porte d'airain!