‹ DrameChapitre 46 sur 97 · JANE» LA REINE · texte numérisé non relu

JANE» LA REINE

Jane m oolle avec effroi contre rautel, et attache sur la Reine un legnd de stupeur et d'épouvante.

LA REINE

Elle se tient qudques instants en nlenoe sur le devant du théfttret l'œil fixe, pAle^ coinme absorbée dans une sombre rêverie. Enfin èUe pousse un profond soupir.

Oh ! le peuple !

Elle promène autour d'elle avec inquiétude son regard qui rencontre

Jane.

— Quelqu'un là! — C'est loi, jeune fille! C'est vous, Isrtly Jane! Je vous fais peur. Allons! ne craignez rien. Le guichetier Éneas nous a trahies^ vous savez? Ne craignez donc rien. Enfant, je te l'ai * déjà dit, tu n'as rien à craindre de moi, toi. Ce qui faisait ta perte il y a un mois fait ton salut aujourd'hui. Tu aimes Fabiano. Il n'y a que toi et moi sous le ciel qui ayons le cœur fait ainsi , que toi et moi qui l'aimions. Nous sommes sœurs.

JANE

MadamCu. .

LA REINE

Oui , toi et moi , deux femmes , voilà tout ce qu'il a pour lui , cet homme. Contre lui tout le reste ! Toute une cité , tout un peuple , tout un monde! Lutte inégale de l'amour contre la haine ! lamour pour Fabiano , il est triste , épouvanté , éperdu ; il a ton front pâle, il a mes yeux en larmes , il se cache près d'un autel funèbre ; 11 prie par ta bouche, il maudit par la mienne. La haine contre Fabiani , elle est fière, radieuse , triomphante, elle est armée et victorieuse, elle a la cour, elle a le peuple, elle à des massés d'hommes plein les rues , elle" mâche à la fois des cris de mort et des cris de joie , eUeest superbe, et hautaine, et toute puissante ; elle illumine tpute une ville autour d'un échafaud! L'amour, le voici, deux femmes vêtues de deuil dans un tombeau.

La haine, la voila !

Elle tire violemment le drap blanc du fond , qui , en s'écartant, laisse voir un balcon , et au-delà de ce balcon, à perte de vue, dans une nuit noire, toute la ville de Londres splendidement illuminée. Ce qu'on voit de la Tour de Londres est illuminé également Jane fixe des yeux étonnés sur tout ce spectacle éblouissant dont la réverbération éclaire le théâtre.

LA REINE

Oh ! ville infâme ! ville révoltée ! ville maudite !

ville monstrueuse qui trempe sa robe de fête dans le sang et qui tient la torche au bourreau ! Tu en as peur , Jane , n*est*-ce pas ? Est-ce qu'il ne te semble pas comme a moi qu'elle nous nargue lâchement toutes deux , et qu'elle nous regarde avec ses cent mille prunelles flamboyantes , faiblés femmes abandonnées que nous sommes, perdues et seulesr dans ce sépulcre ! Jane ! l'entendstu rire et hurler , l'horrible ville ! Oh ! l'Angleterre ! l'Angleterre à qui détruira Londres l Oh ! que je voudrais pouvoir changer ces flambeaux en brandons , ces lumières en flammes , et cette ville illuminée en une ville qui brûle \

Une immenfle rumeur éclate au dehors. Applaudissements. Gris confus : — Le voilà 1 le yoUà I Falrîani à mort 1 -* On entend tinter la grosse cloche de la Tbur de Londres. A ce bruit, la Reine se met à rire d*un rire terrible.

JANE

Grand Dieu ! voilà le malheureux qui sort. . . — Vous riez, madame !

LA REINE

Oui, je ris !

Elle rit. • »

— Oui, et tu vas rire aussi ! Mais d'abord il faut que je ferme cette tenture, il me semble toujours

que nous ne sommes pas seules et que cette affreuse ville nous voit et nous entend.

JBQe ferme le rideaa btanc el letient à Jane.

— Maintenant qu'il' est sorti, maintenant qu'il n'y a plus de danger ^ je puis te dire cela. Mais ris donc, rions toutes deux de cet exécrable peuple qui boit du sang. Oh! c'est charmant! Jane! tu trembles pour Fabiano, sois tranquille! et ris avec moi , te dis-je ! Jane ! l'homme qu'ils ont , l'homme qui va mourir, l'homme qu'ils prennent pour Fabiano, ce n'est pas Fabiano !

mie rit.

JANE

Ce n'est pas Fabiano !

LA REINE

Non!

JANE

Qui est-ce donc?

LA REINE

C'est l'autre.

JÀNE.

Oui? lautre?

JOURNÉE Ilî, PARTIE II, SCÈNE II. 209

LA REINE

Tu sais bien, tu le connais, cet ouvrier, cet homme... — D'ailleurs qu'importe?

JANE, tremblant de tout md corp*<

Gilbert?

LA REINE

Oui , Gilbert, c'est ce nom-là.

JANE

Madame ! oh non , madame ! oh ! dites que cela n'est pas, madame! Gilbert ! ce serait trop horrible ! Il s'est évadé !

LA REINE

Il "s'évadait quand on l'a saisi , en effet. On l'a mis à l|i place de Fabiano sous le voile noir. C'est une exécution dé nuit. Le peuple n'y verra rien. Sois tranquille.

JANE , avec un cri effrayant

Ah ! madame ! celui que j'aime , c'est Gilbert !

LA REINE

Quoi? que dis-tu? perds-tu la raison? Est-ce que tu me trompais aussi, toi? Ah! c'est ce Gilbert que tu aimes! Eh bien, que m'importe?

JANE, brisée, aux pieds de la Reine, sanglotant, se traînant sur les

genoux , les mains )<nntes.

La grasse doche tinte pendant tonte cette scène.

Madame , par pitié ! Madame, au nom du ciel ! Madame, par yotre couronne, par votre mère, par les anges I Gilbert ! Gilbert ! cela me rend folle, madame, sauvez Gilbert ! cet homme, c'est ma vie, cet homme, c'est mon mari, cet homme. .. je viens de

vous dire qu'il a tout fait pour moi, qu'il m'a élevée , qu'il m'a adoptée, qu'il a remplacé près de mon berceau mon père qui est mort pour votre mère. Madame, vous voyez bien que je ne suis qu'une pauvre misérable et qu'il ne faut pas être sévère pour moi. ^ Ce que vous venez de me direm'a donné uti coup si terrible que je ne sais vraiment pas comment j'ai la force de vous parler. Je dis ce que je peux, voyezvous. Mais il faut que vous fassiez suspendre l'exécution. Tout de suite. Suspendre l'exécution. Remettre la chose à demain. Le temps de se reconnaître , Voilà tout. Ce peuple peut bien attendre à demain. Nous verrons ce que nous ferons. Non, ne secouez pas la tête. Pas de danger pour votre Fabiano. C'est moi que vous mettrez à la place. Souà le voile noir, la nuit, qui le saura? mais sauvez

JOURNÉE m, PARTIE II, SCÈNE IL 211

Gilbert! qu'est-ce que cela tous fait, lui ou u^oi? Enfin , puisque je veux bien mourir, moi ! — Oh mon Dieu ! cette cloche, cette affreuse cloche ! cha* cun des coups de cettecloche estun pas vers Téchafaud. Chacun des coups de cette cioche frappe sur mon coeur, r— Faites cela, madame^ ayez pitié ! pas de danger pour votre Fabiano. Laissez-moi baiser vos mains. Je vous aime, madame, je ne vous l'ai pas encore dit; mais je vous aime bien. Vous êtes une grande reine. Voyez commeje baise vos belles mains. Oh ! un ordre pour suspendre Texécution, Il est encore temps. Je vous assure que c'est trèspossible. Ils vont lentement. Il y a loin de la Tour au Yieux-^Marché. L'homme du balcon a dit qu'on passerait par Gharing-Cross. Il y a un chemin plus court. Un homme à cheval arriverait encore à temps. Au nom du Ciel , madame, ayez pitié ! Enfin , mettez-vous à ma place, supposez que je sois la reine et 'vous la pauvre fille, vous pleureriez comme moi , et je ferais grâce. Faites grâce, madame I Oh ! voilà ce que je craignais , que les larmes ne m'empêchassent de parler. Oh ! tout de suite. Suspendre l'exécution. Celan'apasd'incon- ' vénient , madame. Pas de danger pour Fabiano , je vous jure ! Est-ce que vraiment vous ne trouvez pas qu'il &ut faire ce que je dis, madame?

312 MARIE TUDOB.

LA REINE , attendri^ et la relevant

Je le voudrais , malheureuse. Ah ! tu pleures , oui , comme je pleurais ; ce que tu éprouves je viens de l'éprouver. Mes angoisses me font compatir aux tiennes. Tiens, tu vois que jepleure aussi. C'est bien malheureux, pauvre enfant ! sans doute, il semble bien qu'on aurait pu en prendre un autre, Tyrconnel, par exemple ; mais il est trop connu , il fallait un homme obscur; On n'avait que celuilà sous la main. Je t'explique cela pour que tu comprennes, vois-tu. Oh l mon Dieu ! il y a de ces fâtalités-là. On se trouve pris. On n'y peut rien.

JANE

Oui , je vous écoute bien, madame. C'est comme moi, j'aurais encore plusieurs choses à vous dire; mais je voudrais que l'ordre de suspendre l'exécution fi\t signé et l'homme parti. Ce sera une chose faite, voyez-vous. Nous parlerons mieux après. Oh ! cette cloche ! toujours cette cloche !

LA REINE

Ce que tu veux est impossible, lady Jane.

JANE

Si, c'i9St possible. Un homme à cheval. Il y a un

JOURNÉE m, PARTIE II, SCÈNE II. SIS

chemin très-court. Parle quai. J'irais, moi* C'est possible. C'est facile. Tous voyez que je parle avec douceur. J

LA REINE

Mais le peuple ne voudrait pas , mais il reviendrait tout massacrer dans la Tour, et Fabianoy est encore , mais comprends donc. Tu trembles , pauvre enfant, moi je suis comme toi , je tremble aussi. Mets-^toi à ma place à ton tour. Enfin , je pourrais bien ne pas prendre la peine de t'expliquer tout cela. Tu vois que je fais ce que je peux. Ne songe plus à ce Gilbert, Jane! c'est fini. Résigne-toi!

JANE

Fini! Non, ce n'est pasfini! non, tant que cette horrible cloche sonnera, ce ne sera pas fini ! Me résigner! à la mort do Gilbert! Est-ce que vous ct*oyez que je laisserai mourir Gilbert ainsi? Non, madame. Ah! je perds mes peines! ah! vous ne m'écoutez pas. Eh bien ! si la reine ne m'entend pas, le peuple m'entendra ! Ah ! ils sontbons, ceuxlà, voyez-vous ! Le peuple est encore dans cette cour. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez. Je vais lui crier qu'on le trompe , et que c'est

Gilbert , un ouvrier comme eux, et que ce n'est pas Fabiani.

LA REINE

Arrête, misérable enfant !

Elle lui saisit le bras et la regarde fixement d'un air formidable.

— Ah ! tu le prends ainsi ? ah ! je suis bonne et douce , et je pleure avec toi , et voilà que tu deviens folle et furieuse ! Ah! mon amour est aussi grand que le tien , et ma main est plus forte que la tienne. Tu ne bougeras pas. Ah, ton amant ! Que m'importe ton amant? Est-ce que toutes les filles d'Angleterre vont venir me demander compte de leurs amants, maintenant! Pardieu! je sauve le mien comme je peux et aux dépens de ce qui se trouve là. Veillez sur les vôtres !

JÂNE.

Laissez-moi ! — Oh ! je vous maudis , méchante femme !

LA REINE

Silence !

JANE

Non , je ne me tairai pas. £t voulea-vous que je vous dise une pensée que j'ai à présent t^ Je ne crois pas que celui qui va mourir soit Gilbert.

JOURNÉE llï, PARTIE II, SCÈNE II. 513

LA REr?Œ.

Que dis-tu?

JANE

Je ne sais pas. Mais je l'ai vu passer sous ce voile noir. 11 me semble que si c'avait été Gilbert^ quelque chose aurait remué en moi , quelque chose se serait ré:^olté , quelque chose se serait soulevé dans .mon cœur, et m'aurait crié : Giilert! c'est Gilbert ! Je n'ai rien senti , ce n'est pas Gilbert !

LA REINE

Que dis-tu là? Ah! mon Dieu ! Tu es insensée» ce qjuejtu dis là est fou, et cependant cela m'épouvante. Ah! tu viens de remuer une des plus secrètes inquiétudes de mon cœur. ^Pourquoi cette émeute m'a-t-elle empêchée de surveiller tout moimême ? Pourquoi m'en suis-je remise à d'autres qu'à moi du salut de Fabiano? ]Ëlneas Dulverton est un traître. Simon Kenard était peut-être là. Pourvu que je n'aie pas été trahie une deuxième fois par les ennemis de Fabiano ! Pourvu que ce ne soit pas Fabiano en effet. . . ! — Quelqu'un ! vite quelqu'un! quelqu'un!

Deux geôliera paraissent.

Au premier.

— Vous, courez. Voici mon anneau royaL Dites

qu'on suspende Texécution. Au Vieux-Marché ! au Vieux-Marché! I)y a un chemin plus courtj disaistu, Jane?

JANE-

Par le quai.

LA BEINE, au geôlier.

Par le quai. Un cheval! Cours vite!

' Le geôlier sort.

Au deuxième geôlier.

— Vous, allez sur-le-champ à la tourelle d'Édouard-le-Confesseur. Il y a là les deux cachots des condamnés à mort. Dans Fun de ces diaehots il y a un homme. Amenez-le-moi sur-le-champ.

Le geôlier sort

— Ah ! je tremble! mes pieds se dérobent sous moi ; je n'aurais pas la force d'y aller moi-même. Ah! tu me rends folle comme toi! Ah! misérable fille, tu me rends malheureuse comme toi! je te maudis , comnie tu me maudis ! Mon Dieu !

rhomme aura-t-il le temps d'arriver? Quelle horrible anxiété ! Je ne vois plus rien. Tout est trouble dans mon esprit. Cette cloche , pour qui sonne-t-elle ? Est-ce pour Gilbert? est-ce pour Fabiano?

JOURNÉE III, PARTIE II, âCÈNE II. Hil

JANE

La cloche s'arrête

LA REINE

C'est que le cortège est sur la place de l'exécution. L'homme n'aura pas eu le temps d'arriver.

Ou entend un coup de canon éloigné.

JANE

Ciel!

LA REINE

tl monte sur l'échafaud.

' Deuxième coup de canon.

— 11 s'agenouille.

JANE

C'est horrible!

Trotofème coup de canon.

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