‹ DramesChapitre 226 sur 308 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

au Seigneur ; car lorsque j'entrai dans ce couvent, j'étais la sœur cadette d'Inès , et notre père y paya ma dot, et voilà tout !

Et comptez-vous pour rien le sacrifice de vos quinze ans, d'un cœur qui n'avait pas encore battu, et d'une beauté qui rendrait le roi jaloux de Dieu. MARTHE , voulant s'éloigner.

Mon frère, il nous est défendu d'écouter des paroles mondaines.

Non pas lorsqu'elles sortent de la bouche mourante d'une sœur, et j'atteste son âme . qui nous écoute, que je vous transmets ses dernières volontés. Elle me dit donc : Don Juan, vous êtes un cavalier loyal , un ami sincère , un homme pieux, incapable d'égarer une jeune âme comme celle de ma sœur; dites-lui donc en mon nom que si elle se sent une vocation réelle pour la vie monastique;— {Marthe regarde don Juan. Pause d'un instant. Don Juan continue.) qviQ si jamais dans ses rêves elle n'a regretté le monde ; que si jamais elle n'a soupiré en enfermant un corps si merveilleux sous une robe de bure ; que si jamais elle n'a pleuré l'heure solennelle où ses blonds cheveux sont tombés sous le ciseau du prêtre ; alors , dites-lui qu'elle lègue ses biens au couvent, et qu'elle y reste à prier pour mon âme.

MARTHE

Hélas! hélas!

DON JCAN.

Mais que si, au contraire, le monde qu'elle a quitté lui est resté présent avec toutes ses promesses, tous ses enchantements, toutes ses délices ; que si son cloître lui paraît désert, sa cellule étroite, sa vie désenchantée; elle vous confie, à vous, mon ami , qui êtes instruit en matière de religion, ses ennuis, ses doutes, son espoir; alors vous la conseillerez , n'est-ce pas? Je le lui ai promis. Eh bien! Marthe, au nom de votre sœur votre frère vous interroge ; voyons.

MARTnE.

Oh mon Dieu! ce sont des désirs si inconnus que ceux que j'éprouve , des paroles si étranges que celles que j'entends, des visions si bizarres que celles qui m'apparaissent, que je n'ai point encore osé les avouer à notre directeur lui-même.

DON JIAN.

Pauvre enfant ! dites-les-moi , à moi qui n'aurai que des paroles d'indulgence.

MARTHE

Oh! comment voulez-vous?

DON JCAN.

Pourquoi craindre? ces désirs inconnus sont sans doute ceux de votre âge : c'est le besoin d'aimer et d'être aimée ; ce sont les battements d'un cœur de dix-huit ans plein de sang espagnol ; c'est la perception encore vague de ces émotions délicieuses que l'amour éveillera plus tard dans votre âme ; ce sont des pressentiments d'un bonheur à

Page 1