‹ Drames et fantaisiesChapitre 38 sur 56 · POÉSIES DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

POÉSIES DE JEUNESSE

Le cycle de Licder que Henri Heine a intitulé le Retour ( Heimkehr ), est un de ceux où se dessine le plus nettement l’originalité du poëte. Si une traduc* tion pouvait rendre tout ce que l’auteur a mis de grâce et de finesse, de passion et d’ironie sous une forme admirablement simple, les strophes de ce poëme seraient un curieux spécimen de l’espèce de révolution accomplie par Henri Heine dans la littérature lyrique de son pays. On sait avec quelle persistance souvent heureuse l’école appelée romantique s’est longtemps efforcée en Allemagne d’opposer les naïves inspirations du moyen âge aux

procédés de la poésie savante. Malheureusement les romantiques ne faisaient que reproduire sans art la rusticité de ces vieilles chansons, ou bien, par une réaction en sens contraire, ils allaient se perdre dans des subtilités prétentieuses. L’auteur du Retour a emprunté aux poésies du peuple ce qu’il fallait y chercher en elfet, la simplicité, la clarté candide, l’expression fraîche et sincère. Il a fait disparaître l’appareil lyrique déployé par les maîtres, et l’émotion a parlé toute seule. Point d’exclamations, point d’apostrophes, point de ces procédés un peu solennels, comme il y en a chez Klopstock, chez Schiller et jusque dans les strophes harmonieuses d’Uhland. Henri Heine voulait que le sentiment sortît du cœur comme la source sort du rocher. Cette simplicité toutefois n’excluait pas le mouvement varié de la passion. La joie et la douleur, les tendresses les plus suaves et l’ironie la plus sanglante, toute la gamme des sentiments qui peuvent inspirer le poète lyrique se déroule à l’aise dans cette langue si ingénieusement familière, et les strophes allemandes du Heimkehr sont un exemple de ce mélange habile qui a fait la fortune du Livre des Chants.

LE RETOUR

Indépendamment de l’intérêt littéraire qui s’attache en Allemagne à l’ensemble de pièces intitulé le Retour , ce groupe de chansons tendres ou railleuses a encore pour la France un intérêt particulier. Le même cycle lyrique, qui a été pour le public allemand une hardie protestation contre les subtilités du romantisme, devient pour nous un chapitre curieux de l’histoire intime du poète. Il y a quelques aspects de sa vie que l’on connaîtrait mal, si on ne pouvait, à côté des troubles de l’esprit, interroger les émotions du cœur, si on ne parvenait à lire dans l’âme de l’homme comme dans celle de l’écrivain. Que de pages de l’humoriste dont il faut chercher le secret dans les chants du poète! ce sont quelques-unes de ces révélations que nous donnent les strophes du Retour. L’imfluence de la nature du Nord sur l’âme de celui qui analysera plus tard avec une si rare finesse les origines de l’art germanique est accusée très-vivement dans la plupart de ces charmants Liecler. Le lien qui unit le doute dans l’amour au doute intellectuel, la plainte du cœur aux révoltes de l’esprit, n’est-il pas aussi singulièrement visible pour quiconque les lit avec attention? — Le Retour

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qui est pour l’Allemagne une tentative lyrique des plus curieuses, prend ainsi un intérêt plus général et peut-être interrogé comme un recueil d’aveux sincères sur le mystérieux rôle que jouent parfois les souffrances intimes dans une destinée poétique.

Le premier amour, les souvenirs gracieux et amers qu’il a laissés, — tel est le seul lien de ces chants, tel est le vrai sujet du poëme. Il n’y a ici que deux personnages, l’amant qui se souvient et la femme qui a oublié. Évoqués par le Lied, les tableaux du passé reparaissent dans un étrange désordre; les paysages aimés dessinent de nouveau leurs perspectives charmantes. Tout ce monde où se sont révélées au poëte les joies suprêmes et les suprêmes douleurs renaît à la lumière et déroule devant nos yeux ses splendeurs matinales. Suivons un moment le rêveur au pays de ses souvenirs suivons le dans ces lieu où il a passé de douces heures et des heures empoisonnées. Il y a une des plus gracieuses fantaisies d’Henri Heine qui porte ce titre emprunté à Shakspeare : Songe d'une nuit d'été. C’est ici le songe d’une nuit de printemps , et ce songe printanier fait pendant au bizarre tableau de l’Allemagne intitulé Conte d’hiver, où Henri Heine

LE RETOUR

a raconté aussi les impressions d'un voyage au pays natal, mais en railleur inexorable cette fois, décidé à n’écouter que son ironie. La satire, dans le Conte d’hiver , s’accorde toute liberté; dans le Retour c’est la passion qui règne. D’un côté, le rire moqueur et irrité; de l’autre, le sourire et les larmes. Ici la réalité qui se dessine en traits impitoyables; là, le monde réel qui se confond avec le songe ou plutôt s’efface devant lui. Mais d’abord quels sont ces fantômes? que signifie cette suite de visions? quel en est l’enchaînement? — Ce sont là des questions que le lecteur français pourra se faire, et auxquelles il faut essayer de répondre.

Les premières pièces du cycle intitulé le Retour expriment la tristesse poignante dont ne peut se défendre le poète ramené dans le pays où s’est passée une partie de sa jeunesse. Il y va le cœur gonflé de larmes et sachant bien qu’il n’y trouvera pas du baume pour sa plaie; mais il semble qu’une force mystérieuse le pousse à savourer sa souffrance. Pour chasser son angoisse, il chante, il évoque certains aspects préférés, et chacune de ces visions, éclairée d’abord par le plus doux soleil, s’achève dans la tempête ou dans les ténèbres. Le souvenir

du passé vient jeter son voile funèbre sur les plus frais tableaux. Aux bords du Rhin, il a beau saluer d’un regard ami le beau fleuve éclairé par le soleil couchant; ce qui l’attire, ce 'qui l’absorbe bientôt, c’est la pensée de Loreley, de la vierge perfide dont les chants magiques égarent et perdent les mariniers. Sur l’esplanade d’une petite ville allemande, au milieu du calme d'une radieuse matinée de printemps, son attention ne s’arrête ni sur la foule joyeuse, ni sur les tilleuls reverdis, ni sur la campagne souriante. Il voit un soldat jouer avec son fusil, et un vœu sinistre éclate au milieu des parfums et des clartés de mai. La forêt n’a pour lui que des voix plaintives; la cabane du forestier ne lui offre que des scènes lugubres.

Peu à peu cependant à ces impressions de Retour succèdent des images plus précises. Les premiers Lieder , si mornes si désolés, sont suivis de quelques chants où revit la passion de sa jeunesse. Le poète nous transporte sur les grèves de la mer du Nord. Nous allons parcourir avec lui tous les lieux consacrés par le souvenir de la femme aimée. Il la voit tantôt au milieu des brouillards et de la tempête, tantôt dans les dernières splendeurs du crépuscule

LF. RETOUR

devant la maison du pêcheur, que fouettent les vagues furieuses, moins agitées que son cœur. Le poétique voyage continue son cours, et nous pénétrons dans la vieille cité que la bien-aimée n’habite plus. On suit les chemins d’autrefois; on s’arrête devant la maison bien connue. Une nouvelle suite de visions se déroule, qui a pour cadre cette fois,

— au lieu des bords du Rhin et des grèves de la mer,

— l’enceinte de la petite ville avec ses rues paisibles et ses intérieurs bourgeois. Sous l’impression de ces calmes aspects, le poète est ramené jusqu’aux rêves de son enfance; mais tout à coup les premières émotions de l’amour se réveillent, et avec elles ses premières douleurs. Toute la crise du désespoir et de la séparation est racontée avec une sauvage colère, au milieu de laquelle intervient parfois l’ironie, mêlant aux amères paroles des éclats de rire et des accens bouffons. Singulières métamorphoses! L’horizon du poète s’élargit en quelque sorte sous l’action d’une fantaisie puissante qui prend insensiblement la place de la passion. Ici c’est le rêveur allemand qui se transforme en étudiant espagnol, raillant et chantant tour à tour

les belles dames de Salamanque; là c’est l'étu-

(liant allemand qui reparaît, et qui étale en pleine université de Halle son pétulant scepticisme, A ce moment, le rêve touche à sa fin. On sent que le poëte a pris la place de l’amant. Les flammes magiques qui embrasaient son cœur se sont éteintes, comme il le dit lui-même, et ses strophes sont l’urne où vont reposer les cendres de sa passion.

On connaît maintenant le lien de ces chansons réunies sous le titre commun de Retour. Les bords du Rhin, les grèves de la mer du Nord, les rues solitaires d’une petite ville, tel est en quelque sorte le cadre matériel du poëme. C’est un voyage qui se commence dans les larmes et se termine avec le sourire, après nous avoir fait passer par les plus poignantes émotions d’un amour de jeunesse. Nous avons indiqué la pensée de l’œuvre; laissons parler le poëte.

Dans ma vie, hélas! si ténébreuse a brillé jadis une douce image ; maintenant la douce image s est évanouie, et je suis enveloppé de ténèbres.

LE RETOUR

Lorsque les enfants sont dans l’obscurité, ils sont inquiets, ils ont peur, et, pour chasser leur angoisse, ils se mettent à chanter à haute voix.

Moi aussi, fol enfant, je chante aujourd’hui dans les ténèbres; si mon chant ne résonne pas d’une façon harmonieuse, il m’a délivré cependant des angoisses de mon cœur.

Je ne sais ce que veut dire cette tristesse qui m’accable; il y a un conte des anciens temps dont le souvenir m’obsède sans cesse.

L’air est frais, la nuit tombe, et le Rhin coule en silence; le sommet de la montagne brille des dernières clartés du couchant.

La plus belle vierge est assise là-haut comme une apparition merveilleuse; sa parure d’or étincelle; elle peigne ses cheveux d’or.

Elle peigne ses cheveux d’or avec un peigne d’or, et elle chante une chanson, une chanson dont la mélodie est prestigieuse et terrible!

Le marinier, dans sa petite barque, se sent tout pénétré d’une folle douleur; il ne voit pas les gouf-

fres et les rochers; il ne voit que la belle vierge assise sur la montagne.

Je crois que les vagues à la fin engloutissent et le marinier et la barque; c’est Loreley qui a fait cela avec son chant.

ni

Mon cœur, mon cœur est triste; le mois de mai

cependant brille de son joyeux éclat. Appuyé contre un tilleul, je suis là sur la vieille esplanade.

En bas coule, bleue, paisible et silencieuse, la rivière de la ville; un enfant y glisse sur sa barque et sifilotte une chanson.

Au delà du courant s’élèvent et se mêlent, dans une confusion pittoresque, villas, jardins, et les hommes et les bœufs, et les prairies et la forêt.

De jeunes servantes étendent du linge et courent sur le gazon. Le moulin à eau fait danser dans un rayon de soleil sa poussière de diamants; son lointain murmure vient jusqu’à moi.

Sur, une vieille tour grise est une guérite; un jeune gars en habit rouge va et vient sur le rempart.

11 joue avec son fusil, qui étincelle au soleil; il

LE RETOUR

présente l’arme, il couche en joue... Je voudrais que d’un coup de feu il m’étendit roide mort.

iv /

Je vais dans la forêt et je pleure. La grive est perchée sur les hautes branches; elle sautille et chante doucement : Pourquoi es-tu si triste?

« Les hirondelles, tes sœurs, te le diront, ma mie; elles ont habité de gracieux petits nids, là où sont les fenêtres de ma bien-aimée. »

La nuit est humide et orageuse, le ciel est sans étoiles. Au fond de la forêt, sous les arbres dont le feuillage retentit, je vais errant en silence.

De loin, une petite lumière ne m’attirera pas de ce côté : il fait trop triste là-bas.

La grand’mère aveugle est assise dans son fauteuil de cuir, sinistre, immobile, comme une image de pierre, et ne dit pas un seul mot.

Le fils du forestier, garçon aux cheveux roux, va et vient par la maison; il accroche son fusil à la muraille, et jette avec colère un insolent éclat de rire.

La belle fileuse pleure et mouille le chanvre avec ses larmes; à ses pieds, en gémissant, se blottit le chien de son père.

Lorsqu’en voyage je rencontrais par hasard la famille de ma bien-aimée, sa petite sœur, son père, sa mère, — ils me reconnaissaient avec joie.

Ils me demandaient de mes nouvelles, et me disaient eux-mêmes aussitôt que je n’avais pas du tout changé, que mon visage seulement était pâle.

Je m’informais des tantes, des cousines, et de maint ennuyeux compagnon, et du petit chien qui aboyait d’une manière si douce.

Je m’informais aussi de ma bien-aimée, mariée depuis, et l’on me répondait amicalement qu’elle était en couches.

Et amicalement je leur adressais mes félicitations, et j’ajoutais, avec un sourire aimable, qu’on voulût bien la saluer cordialement mille et mille fois de ma part.

La petite sœur s’écriait tout à coup ; Le petit chien si doux, si gentil, il a grandi et il est devenu enragé; on l’a noyé dans le Rhin.

LE RETOUR

La petite ressemble à ma bien-aimée, surtout quand elle rit; elle a les mêmes yeux qui m’ont rendu misérable.

vu

Nous étions assis dans la maison du pêcheur et nous regardions la mer. Les brouillards du soir s’élevaient et montaient vers les cieux.

Peu à peu on alluma les lumières du phare; dans le lointain on découvrit encore un navire.

Nous parlions de tempêtes, de naufrages; nous parlions des marins et de leur vie ballottée entre le ciel et l’eau, de leur vie que se partagent l’inquiétude et la joie.

Nous parlions des côtes lointaines, du sud et du nord, et des hommes bizarres qui habitent ces contrées, et des bizarres mœurs qui y régnent.

Aux bords du Gange, ce ne sont que parfums et clartés; des arbres gigantesques y fleurissent, et de beaux hommes s’y agenouillent en silence devant la fleur du lotus.

En Laponie, ce sont des gens sales, petits, avec des têtes écrasées et des bouches énormes. Ils se

chauffent autour du feu, ils font cuire du poisson, ils se battent et crient.

Les jeunes filles nous écoutaient gravement, et à la fin personne ne parla plus. On ne voyait plus le navire. La nuit était profondément noire.

Belle fille du pêcheur, amène ta barque à terre. Viens près de moi, assieds-toi ici, et causons la main dans la main.

Place ta tête chérie sur mon cœur, et ne crains rien, toi qui chaque jour te confies sans inquiétude à la mer sauvage.

Mon cœur est tout semblable à la mer. Il a des vagues, et, des récifs, et des tempêtes, et mainte perle précieuse dort dans ses profondeurs.

La lune s’est levée, et elle illumine les flots. Je tiens ma bien-aimée dans mes bras, et nos cœurs battent ensemble.

Dans les bras de l’aimable enfant, je repose seul sur le rivage. « Que crois-tu entendre dans le mu-

LE RETOUR

gissement du vent? Pourquoi tremble ta blanche main?

— Ce que j’entends, ce n’est pas le mugissement du vent, c’est le chant des vierges de la mer, le chant des vierges, mes sœurs, que l’Océan naguère a englouties. »

Le vent souffle dans sa trompe; la trombe d’eau fouette les vagues à coups redoublés, et les vagues hurlent, les vagues mugissent et tonnent.

Du haut des nuées sombres coulent des lorrens, des torrents de pluie ; on dirait que la vieille Nuit veut engloutir le vieil Océan.

La mouette vient se blottir sur le mât et pousse de petits cris, des gémissements plaintifs. Elle ressent de profondes angoisses et s’apprête à prophétiser un malheur.

La tempête se met à jouer le branle; elle siffle, elle hurle, elle gronde, Heisa! comme le petit navire danse ! La nuit est joyeuse et terrible.

La mer furieuse forme une vivante montagne

d’eau. Ici bâille un ténébreux abim®; là, les flots se dressent comme une tour blanche.

Du fond de la cajute, on entend des cris, des malédictions et des prières. Je me tiens solidement attaché au mât et je me dis : Je serais pourtant mieux chez moi.

La nuit vient; le brouillard couvre la mer. Les flots bruissent mystérieusement. Alors, au loin, une forme se dresse du sein des ondes.

C’est la fée de la mer qui sort des flots ; elle s’assied près de moi sur la plage. Ses blanches épaules sortent de ses voiles entrouverts.

Elle m’enlace de ses bras, elle me presse, au point de nie faire mal : « Tu me presses trop fort, ô belle fée de la mer !

— Oui, je t’enlace de mes bras, je te presse avec ardeur; je veux me réchauffer auprès de toi; la soirée est si froide ! »

La lune apparaît pâlissante au sommet des nuées orageuses. « Ton regard devient plus trouble et plus humide, ô belle fée de la mer !

— Il ne devient pas plus trouble et plus humide ;

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