‹ Drames et fantaisiesChapitre 39 sur 56 · I.E RETOUR · texte numérisé non relu

I.E RETOUR

il est humide et trouble parce qu’en sortant des eaux, une goutte m’est restée dans les yeux I »

Les mouettes poussent des cris plaintifs; la mer se brise en grondant sur les falaises. « Ton cœur est agité de battements sauvages, 6 belle fée de la mer!

— Mon cœur est agité de battements sauvages, de battements sauvages mon cœur est agité, parce que je t’aimé plus que je ne puis le dire, toi, mon bel amoureux de la race d'Adam. »

Lorsque je passe le matin devant ta maison, je suis joyeux, chère petite, quand je te vois à ta fenêtre.

Avec tes yeux d’un brun noir, tu me regardes comme pour sonder mon cœur : « Qui es-tu, et que ‘ 1

te manque-t-il, étranger au visage souffrant?

— Je suis un poète allemand connu dans les contrées allemandes. Quand on cite les noms les plus glorieux, on cite aussi mon nom.

» Et ce qui me manque, chère petite, manque à plus d’un dans les contrées allemandes. Quand on

parle des plus dures souffrances, c’est aussi de ma souffrance qu’on parle. »

xiv \

La mer brillait au loin dans le dernier rayon du couchant : nous étions assis devant la solitaire maison du pêcheur, nous étions assis muets et seuls.

Le brouillard s’élevait, la vague enflait son sein, la mouette volait de côté et d’autre, et de tes yeux coulaient des larmes, des larmes d’amour.

Je les vis couler sur ta main, et je me jetai à genoux: sur ta blanche main je pressais mes lèvres et je buvais tes larmes.

Depuis cette heure, mon corps est consumé et mon âme meurt de désir; — la malheureuse femme m’a empoisonné avec ses larmes.

Là-haut, sur la montagne, s’élève un élégant château. Trois belles demoiselles y demeurent, dont j’ai goûté l’amour.

Jetta rn’a embrassé le samedi; dimanche, ce fut

LE RETOUR

le tour de Julia; et Cunégonde, le lundi, m’a presque étouffé sous ses caresses.

Cependant le mardi il y a eu fête au château chez mes trois demoiselles; les messieurs et les dames du voisinage y sont venus à cheval et en calèche.

Quant à moi, je n’ai pas été invité, — et en vérité vous avez agi sottement ! Tantes et cousines, chuchotant entre elles, l’ont remarqué et en ont ri.

Au fond de l’horizon, comme ces formes vagues que dessine le brouillard, apparaît la ville avec ses tours, enveloppée dans le crépuscule du soir.

Un vent frais et léger ride la grise surface du fleuve; le marin assis dans ma barque agite ses rames d’un mouvement monotone.

Le soleil dégage encore une fois ses rayons du sein de l’ombre et me montre la place où jadis j’ai perdu ce que j’aimais le mieux.

Je te salue, grande et mystérieuse cité qui enfermais naguère ma bicn-aimée dans ton sein.

Parlez, tours et portes; ma bien-aimée, où estelle? je vous l’ai confiée ; vous deviez me répondre d'elle.

Les tours ne sont pas coupables; elles ne pouvaient pas bouger, quand ma bien-aimée, avec ses coffres et ses cartons, a subitement quitté la ville.

Ce sont les portes de la ville qui l’ont laissée partir sans dire mot; elles restèrent béantes d’étonnement en voyant sortir la belle folle.

Je vais de nouveau par mon chemin d’autrefois, par les rues que je connais si bien; je viens de la maison de ma bien-aimée, si triste et si abandonnée aujourd’hui.

Ah! que les rues sont étroites! que le pavé est dur! Il semble que ces maisons vont m’écraser. Je me hâte et m’enfuis au plus vite.

Je suis entré dans la salle où elle avait juré de m’être fidèle. A l’endroit où coulèrent jadis ses larmes, j’ai vu ramper des serpents.

LE RETOUR

La nuit est silencieuse, les rues sont calmes; c’est dans cette maison que demeurait ma bienaimée; il y a longtemps qu’elle a quitté la ville, mais la maison est toujours à la même place.

C’est étrange! il y a là un homme debout, les regards fixés au ciel, et qui se tord les mains dans les transports de sa douleur. Je frémis en le voyant... À la clarté de la lune, j'ai reconnu que c'était moi.

0 toi, pâle et somnambule compagnon ! pourquoi imites-tu ainsi ces souffrances d’amour qui, à cette même place, m'ont torturé jadis pendant tant de nuits?

Comment peux-tu reposer tranquille, sachant que je vis encore ? Ma vieille colère se réveille, et je vais briser mon joug.

Connais-tu la vieille chanson? Il y avait un jour un jeune homme mort; il vint à minuit chercher sa bien-aimée et l’entraîna dans le tombeau.

Crois-moi, ô belle enfant, belle enfant merveil-

LE RETOl'R

t’accompagnent mais toi d’abord, toi la première, ô pauvre et malheureuse enfant!

« Je ne te raconterai jamais que je t’ai aimée, et quand tu seras morte, j’irai pleurer sur ton tombeau. »

Cher ami, à quoi bon chanter toujours la même chanson? Veux-tu donc éternellement demeurer là accroupi, couvant les vieux œufs de ton amour?

Ah? c’est une besogne qui ne finira jamais. Les petits poussins brisent leurs coques, ils piaulent, ils sautillent, et toi tu les mets en cage dans ton petit livre.

Ne soyez pas trop impatient, si parfois les accens de mes douleurs d’autrefois résonnent dans mes nouvelles chansons.

Attendez ! il se dissipera, cet écho de mes douleurs, et un nouveau printemps de poésie jaillira de mon cœur convalescent.

L'heure est venue enfin de renoncer sagement

à ma folie; il y a si longtemps que, pareil à un histrion, je joue la comédie avec moi-même!

Les décorations magnifiques étaient peintes dans

le haut style du romantisme; j’avais un manteau de chevalier étincelant d'or, et j’étais parfumé des sentiments les plus délicats.

Hélas ! a présent que je suis redevenu sage et que j’ai renoncé à cette folle sentimentalité, je me sens toujours malheureux comme si je jouais encore la comédie. *

O mon Dieu ! c’est qu’en plaisantant et sans en avoir conscience j’ai exprimé ce que j’éprouvais réellement, et j’avais la mort dans la poitrine quand je jouais le rôle du gladiateur mourant.

Le roi Wiswamitra supporte toutes les tortures sans relâche; à force de luttes et de pénitences, il veut gagner la vache du prêtre Wasischta.

O roi Wiswamitra, quel animal es-tu donc?

Quoi! tant de luttes, tant de pénitences! et tout cela pour une vache !

Mon cœur, ô mon cœur, no sois plus triste ! Sup-

LE RETOUR

porte ta destinée; un nouveau printemps te rendra ce que t'a enlevé l'hiver.

Et que de biens te sont restés encore! Le monde . est si beau ! Et puis, mon cœur, tout, tout ce qui te plaira, tu peux l'aimer.

Tu es comme une fleur, si gracieuse, si belle, si pure ! je te contemple, et une douce tristesse se glisse dans mon cœur

Il me semble que je devrais poser mes mains sur ta tète et prier Dieu de te conserver toujours si gracieuse, si belle, si pure.

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