XL VI
Enfant, ce serait ta perte, et moi-même je fais tous mes efforts, pour que] ton]cœur bien-aimé ne brûle jamais d’amour pour moi.
Cependant je suis presque désolé d'avoir un jeu si facile, et je me dis maintes fois : Ah ! malgré tout, puisses-tu m’aimer!
Lorsque la nuit je suis couché sur mon lit,
2oi
enveloppé de ténèbres je vois flotter devant nies yeux une douce, une gracieuse et chère image.
A peine un paisible sommeil a-t-il clos mes paupières, que la chère image se glisse légèrement dans mon rêve.
Mais elle ne s’évanouit pas avec mes rêves le matin ; tout le jour, je l’emporte avec moi dans mon cœur.
Que la neige au dehors s’amoneèle comme une tour, qu’il grêle, qu’il vente, et que l’ouragan fouette mes vitres, je ne me plaindrai pas, car je porte dans ma poitrine l’image de ma bien-aimée et la joie du printemps.
Mon pâle visage ne t’a-t-il pas révélé assez mes souffrances d’amour? Veux-tu que ma bouche orgueilleuse en fasse l’aveu avec l’humilité d’un mendiant?
Oh! elle est trop fière, cette bouche; elle ne sait que baiser et railler. Elle lancerait peut-être quel-
LE II E TOi: R
que sarcasme au moment où mon cœur se briserait de douleur.
Je voulais rester près de toi. je voulais me reposer à tes côtés; mais toi, tu étais pressée de partir, tu avais maintes choses à faire.
Je te dis alors que mon âme t’était toute dévouée; tu te mis à éclater de rire, en faisant un signe moqueur.
Tu t’es appliquée encore à aigrir mon dépit, et même, au dernier instant, tu m’as refusé le baiser d’adieu.
Ne crois pas que j’aille me brûler la cervelle, si triste que puisse être mon destin ! Tout cela, ma douce belle, m’est arrivé déjà une fois.
Tes yeux, sont des saphirs, tes doux yeux, tes yeux chéris. O trois fois heureux l'homme qu’ils saluent avec amour î
Ton cœur est un diamant d’où jaillissent de nobles éclairs. 0 trois fois heureux l'homme pour qui il brûlera d’amour I
Tes lèvres sont des rubis; on n’en peut voir de plus belles. O trois fois heureux l’homme à qui elles feront l’aveu d’amour!
Oh! si je le connaissais, cet heureux homme; — oh! si je le trouvais seul, là, bien seul, au fond de la forêt, son bonheur ne durerait pas longtemps.
LU
Avec mes discours amoureux, j’ai voulu surprendre ton cœur, et, pris dans mes propres filets, je sens que la plaisanterie devient pour moi chose sérieuse.
Si maintenant, comme c’est ton droit, tu t’éloignes en te moquant, toutes les puissances de l’enfer s’approcheront de moi, et, sérieusement cette fois, je pourrais me faire sauter la cervelle.
Le monde et la vie ne sont que des fragments décousus; je veux aller trouver un professeur allemand qui coordonnera tout cela, et en fera un système raisonnable. Avec sa robe de chambre et son bonnet de nuit, il bouchera les fentes de l’édifice.
LU RETOUR
Vous avez ce soir une réunion brillante; la maison est pleine de lumières. Là-haut, à cette fenêtre éclairée, je vois se mouvoir une ombre.
Tu ne me vois pas : je suis seul ici dans l’ombre au-dessous de toi. Encore moins pourrais-tu plonger tes regards au fond de mon sombre cœur.
Mon sombre cœur t’aime, il t’aime et il se brise; il se brise et palpite et saigne... Mais tu ne le vois pas.
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Je voudrais que toutes mes douleurs pussent se répandre dans un seul mot; je le livrerais aux vents joyeux, qui joyeusement l’emporteraient.
Ils le portent vers toi, ma bien-aimée, ce mot chargé de douleurs; tu l’entends retentir à toute heure, tu l’entends retentir en tout lieu;
Et à peine le sommeil de la nuit aura-t-il fermé tes yeux, que ce mot douloureux ira te poursuivre jusque dans le plus profond de tes rêves.