‹ Drames et fantaisiesChapitre 41 sur 56 · L VI · texte numérisé non relu

L VI

Tu as des diamants et des perles, tu as tout ce qui

excite les désirs des femmes; tu as aussi les plus beaux yeux du monde. — Ma bien-aimée, que veuxtu de plus?

Sur tes beaux yeux, j’ai rimé des milliers de chansons qui ne périront pas. Ma bien-aimée, que veux-tu de plus?

Avec tes beaux yeux, tu m’as torturé, torturé ! et tu me fais mourir... Ma bien-aimée, que veux-tu de plus?

Celui qui aime pour la première fois, lors même qu’on ne l’aime pas, celui-là est un dieu! Mais celui qui aime pour la seconde fois sans être payé de retour, ce n’est qu’un sot.

Moi, je suis un sot de cette espèce, et j’aime encore sans être aimé. Le soleil, la lune et les étoiles en éclatent de rire: moi, je ris avec eux, et je meurs.

Ils m’ont donné de bons conseils, de bons avis, et m’ont comblé de marques d’estime; je n’avais qu’à

LE RETOUR

prendre patience, disaient-ils; ils voulaient me protéger.

Mais avec toute leur protection, j’aurais très-bien pu mourir de faim, s’il n’était pas venu un brave homme qui vaillamment se chargea de moi.

Brave homme! c’est à lui que je dois de n’avoir pas succombé. Jamais je n’oublirai les services qu’il m’a rendus. C'est dommage que je ne puisse pas l’embrasser, car ce brave homme, c’est moi-même.

Je rêve; je suis le bon Dieu, je trône là-haut dans le ciel, et autour de moi sont assis des anges qui chantent mes vers.

Je mange des gâteaux et des sucreries pour plus d’un florin; je bois du malaga, et je n’ai pas de dettes.

Cependant l’ennui me tourmente singulièrement. Je voudrais être sur la terre; si je n’étais pas le bon Dieu, je me donnerais au diable.

« Toi, Gabriel, ange aux longues jambes, va, metstoi en route, va me chercher mon digne ami.

» Ne le cherche pas aux cours de l’université, cherche-le dans une taverne de buveurs; ne le

cherche pas à l’église Sainte-Edwige, cherchc-le chez mademoiselle Meyer. »

I/ange ouvre ses deux ailes et s’envole; il le prend et l’amène, mon digne ami, mon cher Bengel !

« Oui, jeune homme, je suis le bon Dieu et je gouverne la terre ! Je te l’avais bien dit que je saurais faire mon chemin.

» Chaque jour, je fais des miracles dont tu vas être ravi. Pour te divertir aujourd’hui, je m’occuperai du bonheur de la ville de Berlin.

» Je veux que les pavés de la rue s’entr’ouvent, et que chaque pierre contienne une huître claire et fraîche.

» Je veux qu’il pleuve une rosée de jus de citron, et que le meilleur vin du Rhin coule des fontaines de la ville.

» Comme les Berlinois vont se réjouir! Les voilà déjà qui sortent pour se régaler. Ces messieurs du tribunal aulique vont avaler tous les ruisseaux.

» Que les poètes aussi vont être heureux de cette farce divine! Les lieutenants et les enseignes lécheront le pavé de la rue.

» Les lieutenants et les enseignes sont les plus

LE RETOUR

avisés des hommes; ils savent qu’on ne voit pas tous les jours de miracle comme celui-ci. »

Je vous ai quittée aux plus beaux jours de juillet et je vous retrouve en janvier. Vous aviez bien chaud alors ; aujourd’hui vous avez frais, et vous me montrez même de la froideur.

Bientôt je vous quitterai encore, puis je reviendrai de nouveau; alors vous n’aurez ni chaud ni froid. Je foulerai la pierre de votre tombe, et moi, mon cœur sera vieux et apauvri.

Me voici arraché aux belles lèvres, me voici arraché aux beaux bras qui me tenaient amoureusement enlacé. J’y serais bien resté un jour encore, mais le postillon arrivait avec ses chevaux.

Voilà la vie, enfant, une continuelle plainte, un continuel adieu, une séparation continuelle. Ton cœur ne pouvait-il donc s’attacher au mien avec plus de force? Tes 'yeux mêmes ne pouvaient-ils pas me retenir ?

Toute la nuit nous sommes restés en voiture, seuls et dans l’ombre. Nous avons reposé sur le cœur l'un de l’autre; nous avons ri et plaisanté.

Puis, quand l'aube matinale parut, enfant, quelle ne fut pas notre surprise! Entre nous était assis Amour, le voyageur aveugle.

Dieu sait où la folle fille s’est logée. A travers la pluie battante, et la malédiction à la bouche, me voilà courant toute la ville.

Je suis allé pourtant d’hôtel en hôtel, et je me suis.informé auprès de tous ces rustres de garçons.

Tout à coup je l’aperçois à une fenêtre; elle me fait des signes en éclatant de rire. Pouvais-je deviner, ma belle, que tu habitais dans ce splendide palais?

Comme des rêves ténébreux, les maisons s’étendent en longues files. Enfoncé dans mon manteau, je passe devant elles en silence.

LE RETOUR

La tour de la cathédrale sonne minuit; c’est l'heure où ma bien-aimée m’attend avec ses charmes et ses baisers.

La lune est mon guide ; elle luit amicalement sur mon chemin. Me voici devant le seuil de ma maîtresse, et je m’écrie avec joie :

« Je te remercie, ô lune, ma vieille amie, d’avoir si bien éclairé ma route. Maintenant je te donne congé; luis maintenant pour le reste du monde.

» Et si tu trouves un amoureux qui se plaint en silence des tournions de son cœur, eonsole-le comme tu m’as consolé moi-même aux tristes heures d’autrefois. »

Et aussitôt que tu seras ma femme, ton sort fera vraiment envie : rien que des passe-temps, rien que plaisirs et joies.

Gronde si tu veux, gronde et tempête, je le supporterai avec patience; mais si tu ne loues pas mes vers, je te quitte.

Sur ton sein blanc comme îteige j'ai incliné ma

tète, et je puis surprendre secrètement ce qui fait battre ton cœur.

Les hussards bleus jouent de la trompette et font leur joyeuse entrée par la porte de la ville. Ma bien-aimée, la bien-aimée de mon âme veut m’abandonner demain.

Tu veux m'abandonner demain; mais aujourd’hui encore tu es à moi, et dans tes beaux bras je veux être doublement heureux.

Lefv hussards bleus jouent de la trompette et chevauchent joyeux vers la porte de la ville. J’arrive, ma bien-aimée, et je t’apporte un bouquet de roses.

C’était un terrible vacarme. Quelle foule! quel cliquetis d’armes! Dans ton petit cœur aussi il y avait plus d’un logement militaire.

M’es-tu réellement si hostile? Réellement es-tu donc toute changée? Je vais me plaindre à l’univers entier de ce que tu me traites sî mal.

0 lèvres ingrates, dites, comment pouvez-vous.

LE RETOUR

dire du mal de l’homme qui, dans les beaux jours, si amoureusement vous baisa ?

txix

Ah! voici encore les yeux qui naguère me saluaient si amicalement, et voici encore les lèvres qui remplissaient ma vie de douceur.

C’est aussi la voix que j’entendais si volontiers jadis. Moi seulement, je ne suis plus le même; je suis revenu tout transformé.

Enlacé dans ses beaux bras blancs qui s’attachent à moi avec amour, je suis là sur son cœur, je suis la morne et ennuyé.

Rarement, mes amis, vous m’avez compris; rarement aussi j'ai pu vous comprendre. Le jour seulement où nous nous sommes rencontrés dans la boue, ce jour-là nous nous sommes compris sans * peine.

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