SCENE VIII Les Précédents, CHRAMNE
remi, à Chramne, qui s'agenouille en silence. Quel dessein le Seigneur vous a-t il inspiré?
CHRAMNE
J'obéirai.
REMI
Toujours, mon fils?
chramne, résolument.
J'obéirai.
remi, le relevant.
Obéir! obéir! c'est la vertu chrétienne.
(A Chramne.) Qu'elle soit votre force !
(A la foule.) Et qu'elle soit la tienne, Mon peuple ! Paix et gloire au peuple obéissant. Du ciel, avec la paix, l'autorité descend : Satan, le révolté, n'aime que la révolte, Moisson d'orgueil qu'il sème et que l'enfer récolte, Moisson de mort ; malheur à qui la fait mûrir ; Dieu sème l'ordre heureux qui le laisse fleurir.
Gloire aux princes sans peur qui, comprenant leur tâche, Contiennent le rebelle et réveillent le lâche, Traitent les insensés comme des ennemis Et font régner la paix sur leur peuple soumis,
jEGidius, à Rémi.
Père de la patrie, ayez toujours soin d'elle; Obtenez-lui toujours l'homme fort et fidèle, Hardi contre tout mal, défenseur de tous droits.
remi, à Lolhaire, qui tient le volume des Saintes Ecritures.
Ouvre la Bible, et lis, dans le Livre des Rois. lothaire, ouvre et lit.
« Samuel prit une petite fiole d'huile, qu'il répandit sur la tète de Saiil... et lui dit : Le Seigneur, par cette onction, vous sacre Prince sur son héritage; et vous délivrerez son peuple de la main de ses ennemis qui l'environnent.... « (I Reg., x, i.)
REMI
L'histoire d'Israël est la vôtre. En tout âge, Francs, élus du Seigneur, soyez son héritage ; Vous aurez, dans la lutte et la prospérité, Le chef que votre foi vous aura mérité.
Reims, ville du Baptême et de l'Onction sainte, C'est ici, dans tes murs, dans cette auguste enceinte, Qu'avec l'huile du sacre, ils viendront recevoir Le mot d'ordre d'en haut et le sceau du pouvoir.
Ce temple, un jour, haussant ses colonnes antiques, Lèvera dans le ciel ses tours et ses portiques, Comme un arc triomphal où, sur un seul pavois, Portés par tous les cœurs et par toutes les voix, Passeront les deux chefs de l'unique patrie : Le Prince qui combat et l'Évèque qui prie.
jEGIDIUS
Magnifique spectacle, et splendide avenir !
CHRAMNE
Le Prince pour régner, l'Évêque pour bénir !
GONDEMAR
Et là, criant Noël, les guerriers et la foule Autour du Baptistère et de la Sainte Ampoule... Nos fils seront puissants.
jEGIDIUS
Nos fils seront heureux.
REMI
Tant qu'ils se souviendront que Dieu veille sur eux. S'il en était besoin, dans cette église encore, Lui-même, de la nuit, ferait naître l'aurore ; Les miracles...
^GIDIUS
Parlez
GONDEMAR
Père, qu'avez-vous dit ?
CHRAMNE
Quelle aurore ?
remi, à Lothaire.
Ouvre et lis au livre de Judith.
lothaire, Usant.
« Joacim, grand pontife, vint... de Jérusalem à Béthulie, avec tous les anciens, pour voir Judith ;
« Laquelle sortit au-devant de lui. Et ils la bénirent tous d'une voix, en lui disant : Vous êtes la gloire de Jérusalem; vous êtes la joie d'Israël; vous êtes l'honneur de notre peuple. » (Judith, xv, 9', 10, 11.)
GONDEMAR
Mais qu'importe Judith et ce chant de victoire ?
REMI
L'histoire d'Israël, mon fils, est votre histoire ; Judith viendra...
GONDEMAR
Quand donc?...
REMI
Quand tout sera perdu.
(Ici, au cas où la chose est possible , brève symphonie de l'orchestre.) Je vois la terre rouge et le sang répandu; Je vois là-bas le trouble et l'effroi; dans les villes, Des maudits, allumant les discordes civiles ; Je vois un trône vide et des champs désolés ; Tout se meurt... Levez-vous, pauvre bergère, allez! Pour sauver son troupeau de la horde étrangère, C'est vous que le Très Haut choisit, pauvre bergère. Enfant, ralliez-nous en notre désarroi ; Rendez-nous l'espérance et donnez-nous un roi.
(Un temps.) Elle part. Elle porte une armure guerrière ; Elle va, secouant une blanche bannière... Elle vient, dans nos murs, vers ce temple, vers nous ; Elle amène la France !... à genoux ! à genoux !...
(Un temps.) La voici. Faites place, ô vous, leudes et braves '. Peuple libre, une enfant a brisé tes entraves ; Et, sous le Labarum sacré de cette enfant, Le roi passe, acclamé de la foule qu'il fend. J'entends les cris ; je vois la joie universelle... A genoux! Gloire au Christ et gloire à la Pucelle !
CHŒUR DU PEUPLE (i)
Gloire à toi, Sainte de la France !
Son espoir et sa délivrance!
Toi qui lui rends un peuple, un roi, Entends le chant de la patrie ; Son cœur te dit, sa voix te crie :
Gloire à toi !
(i) Musique du R. P. Gondard.
LOTHAIRE
Quand cela sera-t-il ?
REMI
Je ne sais pas le temps :
Je dis ce que je vois ; je dis ce que j'entends : Je ne suis qu'un écho, mon discours n'est qu'une ombre : Je vois, j'entends, je sais des miracles sans nombre.
GONDEMAR
Parlez; racontez-nous notre avenir lointain.
REMI
Le jour effacera les splendeurs du matin. Quand toutes les hauteurs, du Nord aux Pyrénées, Des flambeaux éternels seront illuminées; Quand, dans la même foi tous les peuples unis Chanteront le Credo que prêcha saint Denis. Quand, du Rhône à l'Adour et du Rhin à la Loire, Tous les chercheurs d'exploits et les chercheurs degloire, Devant l'autel de Reims, près du roi très chrétien, Jureront à l'Église honneur, aide et soutien, Vous dicterez vos lois à l'Europe inclinée Et l'Église dira : « France, ma fille aînée ! » (Rémi s'assied, prend le livre des mains de Lothaire, et le feuilleté lentement.)
CHRAMNE
Aurons-nous des guerriers, des vaillants, des héros?
GONDEMAR
Si la rouille surprend l'acier dans les fourreaux, La paresse engourdit bientôt la main et l'âme ; Dans les coeurs engourdis, la paix éteint la flamme : Aurons-nous des guerriers courageux, triomphants ? Un peuple sans héros est un peuple d'enfants.
CHRAMNE
Oh ! non! les fils des Francs ne seront jamais lâches. Nous en aurons toujours, prêts pour les nobles tâches,
De ces hommes sans peur, et sans reproche aussi, Toujours prêts à répondre au danger : « Nous voici ! »
gondemar, à Vévèque.
Oh ! Père, n'est-ce pas, dans la patrie aimée, Avant d'être un État, nous serons une armée. Debout, le glaive en main, et les cœurs résolus ! Dans nos rangs, les héros ne se compteront plus !
CHRAMNE
Qu'un jour, comme un défi, le nom franc retentisse! La force, c'est la guerre.
^EGiDius, à Chramne.
Enfant, c'est la justice ; Le lien des esprits, c'est la vertu des lois. Qu'importent les succès, qu'importent les exploits? Les plus heureux combats sont un jeu fratricide, Sans le droit qui prononce et la loi qui décide.
(A Rémi.) Saint Évêque, aurons-nous dans ce long avenir Pour rassurer le peuple, et pour le contenir, Des magistrats à l'âme énergique et trempée, Dont la ferme raison vaut l'acier d'une épée ? La force est la justice.
LUDYVIG
On paraît oublier Que l'arme la plus sûre et le vrai bouclier, C'est le travail; c'est lui qui rassure, ou délivre ; Le guerrier vous défend ; l'artisan vous fait vivre. Qui donc forge le fer ? Qui donc sème le blé ? Sous les pas des guerriers quand le sol a tremblé, Qui, dans le sol durci comme un pavé de rue, Plonge, d'un bras viril, le soc de la charrue ? Qui? Nous, les artisans, les hardis travailleurs.
(A Rémi.) O Père, en auront-ils dans ces âges meilleurs?... La force est le travail.
LOTHAIRE
Si Dieu le fertilise.
(.4 Rémi.) Dieu, sublime ouvrier du monde et de l'Église, Nous fera-t-il des saints? Des saints, il nous en faut, Pour nous montrer le but, et marcher le front haut, Pour verser les rayons du ciel sur la souffrance, Pour embellir la mort... En aurons-nous en France? La force, c'est la foi.
remi, assis, à Chromne et à Gondemar.
Devant mes yeux, là-bas, Passent des héros francs qui s'en vont aux combats. Je vois des légions partir de cette enceinte, Pour le tombeau du Christ et pour Rome la sainte. A coups d'épée, un jour, de leur puissante main. Ils feront un royaume au Pontife Romain : Et, dans Jérusalem, trop longtemps usurpée, Ils feront un royaume au Christ, à coups d'épée.
(Se levant.) Invincibles soldats, sous des chefs obéis, Les héros, les héros !... La France est leur pays.
(A jEgïdïus.) Le droit sera le but, et l'honneur, la devise; Et la vertu des Francs s'appellera franchise ; L'obéissance aux lois aura nom loyauté.
Maîtres de la justice et de la liberté, Nos magistrats auront le monde pour école. Toi, Reims, toi qui du Christ as reçu la parole, Tu donneras, toi, Reims, source de tous nos droits, Le plus loyal ministre au plus grand de nos rois.
[A Ludwig.) Travailleurs, fils croyants de la France fidèle, L'Eglise vous chérit, serrez- vous auprès d'elle; L'Église vous chérit : payez-la de retour; Sa doctrine est lumière et son œuvre est amour.
(A Loihaire.) Des saints ! nous en aurons toujours en ce royaume, Dans le palais des rois et sous les toits de chaume ; Et tous, amis du pauvre et du déshérité, Porteront, comme signe, au front, la charité. Donner et se donner pour ce Dieu charitable Qui vient à nous, du ciel des cieux, dans une étable, Ce sera leur besoin, ce sera leur bonheur ; C'est celui de l'Église, Épouse du Seigneur : Seule, elle aime le pauvre et défend la faiblesse. Ses évêques un jour, ses princes, sa noblesse, Aux rangs des travailleurs pliant leur dignité, Leur rendront, par la croix, paix et fraternité.
(A Lu ci wi g.) Un évèque de Reims, armé de la prière, Conduira vos tribus au tombeau de saint Pierre ; Cherchant, nouveau Moïse, un nouveau Sinaï.
voix Noël!
remi, après un silence.
D'un autre orgueil mon cœur est envahi ; A Reims, près de ce temple, un conquérant doit naître.
EGIDIUS
A Reims ?
CHRAMNE
De quel pays deviendra-t-il le maître ?
REMI
Du monde entier.
GONDEMAR
Quel roi !
CHRAMNE
Dequel rang ? de quel nom ?
REMI
De race illustre.
3o DRAMES FRANÇAIS
CHRAMNE
Un prince ? Un chef terrible !
REMI
Oh! non.
GONDEMAR
Ses armes ?
REMI
La douceur.
LUDWIG
Ses trésors ?
REMI
L'espérance, Et Dieu.
CHRAMNE
Quel ennemi vaincra-t-il ?
REMI
L'ignorance.
iEGIDIUS
Mais sa conquête, enfin ?
REMI
Sa conquête? Les cœurs.
GONDEMAR
Ses soldats ?
REMI
Comme lui, pauvres et doux vainqueurs.
LOTHAIRE
Ses sujets ?
REMI
Des enfants.
CHRAMNE
Quel étrange royaume !
LE BAPTISTÈRE DE LA FRANCE 3l
remi, à Lothaire, montrant la Bible.
Prends encore le Livre et lis... Quel est ce psaume ?
LOTHAIRE
Laudate, pueri.
REMI
Dis les premiers versets.
lothaire, lisant.
« Enfants, louez le Seigneur ; louez le nom du Seigneur.
« Célébrons le nom du Seigneur, aujourd'hui et dans tous les siècles. » (Ps. 112.)
REMI
Grâce au prêtre de Reims, vrai conquérant français, Cent et cent mille enfants auront le Christ pour livre ; Ils béniront le nom du Dieu qui les fait vivre ; Ils liront, grâce à lui, la croix devant les yeux, Ces mots, ces quatre mots : Notre Père des deux. (Il s'appuie sur le bras de Lothaire, et, après un long silence.) Adieu ; bientôt, demain, ce soir, ma délivrance !... Roi tout-puissant, gardez ce royaume de France !... Père, fils, Esprit-Saint, auguste Trinité, Donnez place à mon âme en votre éternité.
(Tous se découvrent, dans V altitude de la prière.) Là-haut, mon âme ; ici, mon corps, en cette terre, A l'ombre de l'autel et près du Baptistère ; Jusqu'au jour où soudain les morts se lèveront. Thierry, fendant la foule et venant s'agenouiller aux pieds
de Remi.
Saint évèque, posez votre main sur mon front.
REMI
Enfant !...
THIERRY
Mes deux pays, celui qui m'a vu naître,
Et celui qui m'attend, je voudrais les connaître: D'abord, la France, et puis, le ciel, tous deuxsi grands !
REMI
Qui suis-je, moi ?...
THIERRY
L'évêque et l'apôtre des Francs, Le lieutenant du Christ, Lumière de Lumière.
REMI
Que Lui-même, ô mon fils, il ouvre ta paupière !
(Posant sa main sur la tête de V enfant.) Lève les yeux, au nom du Christ, divin flambeau !
thierry, lentement, après un silence.
Ciel, France, jevousvois!... Omon Dieu que c'estbeau !
rideau.