L'ÉMIR, LE CHEIK
LE CHEIK
Ils n'ont été que trois renégats, noble Émir;
Ces deux-là, puis un vieux à l'habit bleu des Zouaves.
Tous, excepté le chef, sont morts.
l'émir
C'étaient des braves!
Cheik, nous serions bientôt vaincus, nous fils d'Allah, Si les autres Français ressemblaient à ceux-là. Les Françaissont vaillants; maispourvaincreilfautcroire; La foi donne le cœur qui donne la victoire : Elle est un sceau divin sur les traités écrits ; Sinon... Mais, Cheik, dis-moi comment tu les as prisai s'assied.)
LE CHEIK
Hier soir, à l'heure calme où s'éveillent les brises, Où sur les pics d'Atlas dansent les ombres grises, Nous partîmes, sans bruit, par les sentiers grimpants, Nous collant sur le sol, comme de longs serpents. A l'horizon, debout sous des branches d'yeuse, Un Français épiait la nuit mystérieuse; Mais les torrents chantaient bien haut sous les buissons : Et, sans être entendus, ni vus, nous, avançons. Tout à coup le Français, l'œil tendu vers la plaine,
Poignardé dans le dos, meurt sans reprendre haleine,
Broyé sous le genou d'un Kabyle éclaireur.
Tous alors, enivrés d'une sainte fureur,
Criant le nom d'Allah qui nous prêtait des ailes,
Nous descendons par bonds comme font les gazelles,
Ou le torrent qui saute et roule du glacier :
Et nous tenons ces chiens dans un cercle d'acier.
l'émir Ils étaient... trente? et vous ?
LE CHEIK
Deux cents. — Leur chef s'agite, Hurlant comme un chacal qu'on enferme en son gîte. Ils frappent ; les blessés s'entassent dans nos rangs.
— Rends-toi. — Promets la vie à tous, si je me rends.
— Vous vivrez. — Jure-le ! — Je le jure.
Il se livre.
Mais les croyants d'Islam sont seuls dignes de vivre ; De retour au douar, après ce beau succès, En guise de bonsoir, je le dis aux Français : « Le Coran, ou la mort : turban ou cimeterre, « Au choix ! »
Ils se taisaient, les yeux fixés en terre, Ou cherchant du regard le regard des anciens : « Aux musulmans, la vie;... et le reste, aux chrétiens! » Leur criai-je. Un enfant, touchant à sa vingtaine, Vint droit à l'officier et lui dit : « Capitaine, « Je crois en Jésus-Christ, et vous ? — Et moi, j'y crois; « Je maudis le croissant et je bénis la Croix. » Et tous, ils s'embrassaient, se frappant la poitrine, S'exhortant à mourir sans peur, pour leur doctrine. Nous fîmes, un par un, l'appel de chaque nom ; Trois répondirent Oui, bien bas ; les autres : Non! Voyez, Émir; le sable est rouge; et les hyènes Ont rôdé cette nuit près de ces chairs chrétiennes.
l'émir Allah ! par ces tombeaux, par le ciel, par la mort,
Je mordrai les chrétiens comme l'hyène mord. Je rougirai le sol sans scrupule et sans trêve, En les poussant l'épée aux reins, jusqu'à la grève. Demain, la guerre sainte !... Et du pas étranger Nous balayons la trace aux palais blancs d'Alger.
(Un temps.) Leur officier?
LE CHEIK
Il vit.
l'émir
Mais quelle est ta pensée?
LE CHEIK
Mettre un rayon d'Islam dans cette àme insensée.
l'émir Autant vaudrait semer dans ces sillons mouvants.
LE CHEIK
J'ai promis un sac d'or à l'un des survivants, S'il l'amène à la foi du prophète.
l'émir
J'en doute.
La foi, c'est la rosée : on la boit goutte à goutte . Un chrétien apostat est un triste mufti, Et ton convertisseur est trop peu converti : 11 fut lâche; et des voix au cœur le lui reprochent. Je veux les voir.
(Au cheik qui sort.) Fais signe aux autres qu'ils approchent.