‹ Drames françaisChapitre 35 sur 137 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LE PÈLERIN, BEAUVOIR, puis GÉRARD, caché près du pilier, ou du mur eu saillie, à gauche.

beauvoir, descendant rapidement.

Vous, pèlerin !

{A Gérard.)

Allez, enfant.

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le pèlerin, à Gérard.

Merci.

(A Beauvoir.) Messire voudrait-il, lui-même, me conduire ?

BEAUVOIR

Oui, certes.

(A Gérard.) Laisse-nous.

Gérard, à demi-voix, en remontant.

Mon Dieu, daignez m'instruire !

J'entendrai tout.

beauvoir, à Gérard.

Hé bien ?

Gérard, sortant, à gauche.

Quels soupçons! et quel jour!

le pèlerin, à Beauvoir.

Cet enfant ignorait votre nom.

beauvoir, au pèlerin.

Lord Seymour, J'ai dû changer de nom, pour servir l'Angleterre : Ici, je suis Beauvoir... Mais, sous la bure austère, Vous, mylord, dans ces murs !

le pèlerin

Non sans peine et danger, Non sans honte, qu'un jour il nous faudra venger. J'ai pris des airs contrits, composé mon visage, Menti, quand les soldats du guet, selon l'usage, Ont demandé mon nom, fouillé mes vêtements, Et, par le roi de France, exigé des serments.

(Joyeusement.) J'ai singé le dévot, joué le bon apôtre, Levé les yeux en haut et dit ma patenôtre ! Et me voilà.

Mylord.

LE PÈLERIN

Ne perdons point de temps; ■

Depuis huit jours au moins, là-bas, je vous attends.

Ce rendez-vous de chasse aux rives de la Rance?...

(Gérard reparaît, en ce moment, à gauche, près du pilier ou du mur en saillie, qui le cache aux regards des personnages qui sont en scène.)

Par saint George ! auriez-vous trompé notre espérance ?

Scales et Somerset réclamaient votre avis.

BEAUVOIR

Hier, j'y courais ; ils ont haussé les ponts-levis. Quand je faisais sonner mes gens, à perdre haleine, N'avez-vous rien ouï du fort de Tombelaine ?

SEYMOUR

En effet, nos guetteurs d'Ardevon et des Pas Ont entendu les cors ; mais vous ne veniez pas...

BEAUVOIR

On me tient à la chaîne ; on a l'air de me craindre : Il me faut m'effacer devant eux, me contraindre, M 'humilier.

SEYMOUR

Beauvoir, nous nous en souviendrons.

Bientôt.. c

BEAUVOIR

Songez d'abord à laver vos affronts.

La défaite d'hier, cet exploit de l'orage, A de vos assiégés rafraîchi le courage. Quand le vent vers la côte entraînait vos rameurs, C'étaient des cris sans fin, des no'ëls! des clameurs, Des battements de mains, des danses triomphales, Dont tous, peuple et soldats, saluaient les rafales ! Seymour...

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seymour, grave.

On nous croit donc perdus, désespérés!

BEAUVOIR

Ou peu s'en faut.

seymour, mystérieusement.

Avant deux jours, vous nous verrez, Grâce à votre concours actif, heureux, fidèle, Déblayer à jamais couvent et citadelle.

BEAUVOIR

Avant deux jours, mylord ?

seymour, appuyant sur les mots.

Nous y mettrons le prix.

Mais nous comptons sur vous...

(Un temps.)

M'avez-vous bien compris }

BEAUVOIR

Peut-être.

SEYMOUR

Assurez-vous du chef.

beauvoir, étonné.

SEYMOUR

Oui.

(Tirant une bourse.) Voici du secours.

beauvoir, avec dédain.

De l'or!...

Gérard, à demi-voix.

Quelle âme vile !

seymour, brusquement.

On nous écoute !

beauvoir, remonte, examine et redescend.

Non, nous sommes seuls, mylord.

(Un temps.) Si vous croyez gagner leur chef, vous avez tort. seymour, baissant la voix et lentement.

On peut, sans le gagner, le faire disparaître.

beauvoir, fièrement.

Je suis un éclaireur, et vous cherchez... un traître, Un...

seymour, présentant de nouveau la bourse. Vous...

BEAUVOIR

Je me refuse à ce lâche dessein ; Je suis un serviteur, non pas un assassin... M'avez-vous entendu ?

SEYMOUR

Mais, à défaut du vôtre, N'est-il pas d'autres bras? N'en peut-on trouver d'autre?

BEAUVOIR

Je n'en trouverai pas.

SEYMOUR

Enfin ?...

BEAUVOIR

Trêve aux discours; Vous vous êtes mépris, mylord, sur mon concours.

SEYMOUR

Votre haine servait si bien notre espérance !

BEAUVOIR

Moi ! je ne hais personne et j'ai servi la France.

SEYMOUR

Pourtant...

BEAUVOIR

Souvenez-vous de nos engagements.

Quand, loin de mon manoir, loin de nos bords normands, On m'emmena, captif, vers les côtes anglaises, Jeté dans un donjon sur vos tristes falaises, Je subis quatorze ans mon exil et vos fers.

SEYMOUR

Abrégeons.

Tout brisé par tant de maux soufferts, Je disais : Mes amis, touchés de ma souffrance, Combleront ma rançon, paîront ma délivrance : J'attendis, j'espérai;... rien ne vint. Je faiblis ; A bout de patience et las de tant d'oublis, Par dépit, par dégoût, et désir de vengeance, J'osai de mes geôliers implorer l'indulgence. On accueillit mon vœu sans blesser ma fierté ; On promit de me rendre, avec ma liberté, Mes droits, mon vieux manoir, ce pauvre coin de terre Qui fut de mes aïeux le fief héréditaire ; Où loin de moi, frappés par vous, mon fils chéri, Mon enfant, mon Gérard, et sa mère, ont péri. (Mouvement de Gérard.)

SEYMOUR

Finissez.

BEAUVOIR

En retour des droits qu'ils me vendirent, Pour unique rançon, vos chefs, un jour, me dirent : « Va, sous un nom d'emprunt, jusqu'à ce Mont normand ; Vois tout ; avertis-nous de tout ; fais-en serment ; Et rentre enfin, sans bruit, dans ton humble héritage... »

SEYMOUR

Messire, on vous demande aujourd'hui davantage.

BEAUVOIR

Quoi?

SEYMOUR

Vous avez compris.

Et moi, je vous promets L'amitié de Bedfort, des honneurs, et...

BEAUVOIR

(Seymour lui prend la main; Beauvoir se dégageant.)

Jamais.

Jamais, mylord !

GÉRARD

Merci, mon Dieu !

seymour, inquiet.

Quel bruit résonne?

beauvoir, remontant, et après avoir tout examiné. L'écho de ces grands murs... Personne ici, personne.

(Un temps.) J'ai tenu mon serment et je veux le tenir ; Quant aux vôtres, tâchez de vous en souvenir. Je vous ai dit à quoi ma promesse m'enchaîne.

seymour, froidement.

C'est bien. — Mais parlons franc : pour l'attaque prochaine, Quel est l'endroit plus faible, ou plus mal défendu ?

beauvoir, après réflexion.

A gauche des Fanils, tout un mur est fendu ; La crevasse est profonde et, dans la roche grise, Au-dessous, à cinq pieds, les crampons auraient prise ; Vos échelles de fer s'appuyant aux crampons...

SEYMOUR

Donc, vous nous répondez qu'aux Fanils ?...

BEAUVOIR

J'enréponds.

SEYMOUR

Qui veille, en ce moment, aux Fanils?

BEAUVOIR

Je l'ignore.

Mais caché sous ce froc que tout le monde honore...

seymour, gaiement.

Oui ; qui soupçonnerait un chétif pèlerin ?

BEAUVOIR

Venez voir la crevasse et sonder le terrain.

SEYMOUR

Allons !

Beauvoir, remontant, à Seymour qui le suit. Mais songez bien à votre personnage.

seymour, riant.

Oui. Faisons là, tous deux, notre pèlerinage. (Ils sortent par la poterne à gauche.)

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