ACTE CINQUIEME
étiez ma sœur. Il m'a exposé ses angoisses. Je devais à votre honneur, à l'honneur de notre maison, de lui tout raconter. La Fresnais est ici depuis deux jours. Nous sommes convenus que la situation devait finir par un éclat décisif. La Fresnais vous admire en vos épreuves encore plus qu'en votre jour de triomphe, ce jour où, devant le tribunal révolutionnaire, vous fûtes comme une lumineuse apparition de grandeur, de vertu, de beauté. Il a raison. Notre espèce serait véritablement avilie, si une femme telle que vous n'obtenait les hommages des plus hauts appréciateurs du mérite. La Fresnais est peut-être le premier de cette génération de guerriers merveilleux que la Révolution, par le son clair de son oliphant, a fait sortir de notre vieille terre. La prodigieuse campagne de Lecourbe, où l'on a vu nos jeunes soldats et les vieilles troupes de Souvarov se donner rendezvous sur les glaciers du Gothard, pour s'y livrer un duel de géants, a été principalement soutenue par lui. 11 représente, en ce siècle naissant, un
bl6 L'ABBESSE DE JOUARRE.
principe excellent, l'anoblissement par la victoire, la pacification des luttes de classe par rhéroïsme. Soyez fière, ma chère amie, d'une telle union. Vous portiez un beau nom ; nos ancêtres ont servi glorieusement la France ; vous en porterez un tout aussi beau, celui d'un des hommes qui ont eu la part la plus glorieuse à cette œuvre de rénovation de la France, qui est l'objet de tous nos vœux.
Ce héros, pour lequel tout nobie cœur de femme devrait battre, vous l'aimez. Je veux oublier que vous lui devez la vie ; vous me soutiendriez que cette vie a été pour vous le pire des dons, qu'en vous sauvant, La Fresnais vous a condamnée à des années de torture morale. Prenez garde à votre défaut. Vous forcez les limites de la nature humaine; vous la faussez par votre grandeur. Si vous eussiez été une simple religieuse, confinée dans Tancienne foi, ou une mauvaise religieuse, insoucieuse de devoirs auxquels elle ne croit pas, ▼otre position eût été simple. Recluse obstinée ou
mondaine toute profane, vous trouveriez, dans la société qui se prépare, des places également indiquées. Trop grande pour chercher l'oubli dans un cloître, trop grave pour le chercher dans les étourdissements d'une frivole mondanité, vous refusez l'unique solution qui s'offre à vous. Croyez-moi, chère amie. Le Dieu auquel nous croyons tous les deux vous parle par ma bouche. La raison de l'univers doit être entendue par le cœur. Votre morale ne saurait être celle de tous. Vous l'admettiez autrefois, chère abbesse incrédule, quand vous laissiez à un personnel inférieur le soin de croire pour vous et de pratiquer les devoirs humbles de la vie religieuse. Cette hauteur d'interprétation de la loi du devoir vous commande aujourd'hui de sortir, par un mariage avec La Fresnais, d'une situation impossible à continuer.
JI3LIE
J'ai le respect des formes établies. Elles sont le soutien intérieur de ce grand corset d'osieï
qui maintient le colosse de la pauvre humanité. L'Eglise ne peut marier Tabbesse de Jouarre. Or un mariage où l'Église n'interviendrait pas fierait de ma part un acte de haute inconve^iance.
LE MARQUIS
Rassurez- vous, chère sœur, les choses humaines mettent presque toujours le remède à côté du mal. Les situations irrégulières ont d'ordinaire pour issue des lois d'exception. La transformation que la Révolution a opérée dans la société française est bien plus profonde qu'on ne le croit. Tout doit être neuf; tous les liens sont rompus; les épaves de la vieille Église doivent servir; il faut les démarquer. Fouché veut être duc ; Merlin oublie qu'il fut moine ; Talleyrand ne peut rester évêque. Je vous ai dit les hautes pensées de l'effrayant génie qui s'efforce en ce moment de faire accepter les nécessités du passé à un avenir qu'il sait bien ne pas devoir être éternel. J'y suis mêlé par mes fonctions diploma-