CORNEILLE
Oh! non, cher Racine; non, âme douce et courtoise. Ce bruit m'est un sûr présage. Ma vieille familiarité avec les héros me remplit d'espérance. Les grands siècles se font toujours des poètes dignes d'eux. L'auréole de la poésie et celle de la gloire sont composées des mêmes rayons. Dans notre cher pays de France, il n'y a jamais eu de victoire sans génie pour la chanter. J'attends beaucoup...
La canonnade redouble.
Oh ! que cela est de bon augure. Il me faut un poète nouveau. Ce qui se passe est grand, et il me semble que ceux qui naîtront dans cet orage auront des poitrines de fer et des voix d'airain. Les héros sont nos confrères; un vers sublime est. dans l'ordre de l'harmonie, ce qu'un
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coup d'audace souveraine est dans le grand jeu des batailles. En quel affadissement notre art est tombé ! La vieille lyre est brisée. Notre vers, oii se répercutaient mille tonnerres, est changé en une crécelle, au son âpre, sec et dur. Je veux, pour ce siècle naissant, un poète sonore, qui sache rendre la plainte immense de la terre s'élevant dans l'infini. Je veux entendre dans ses vers l'écho des bruits qui entourèrent son berceau, les éclats de la foudre se mêlant aux rugissements profonds du volcan, le bourdon de Notre-Dame accompagné du canon, de la trompette et du tambour.
RACINE
J'y demande l'âme aussi, cher Corneille. Le poète que tu veux grand et sonore, je le veux tendre et bon. Je veux qu'il sache nous dire ce qu'il y a dans les larmes et les prières d'une femme. Autrefois, quand mademoiselle de Ghampmeslé pleurait pour moi, j'étais trop touché pour analyser ses larmes. J'aime plus que jamais ma Bérénice ; je crois que les sentiments simples et grands se suffisent ; mais j'admets toutes les va-
riations à l'éternel duo de l'amour. Les trésors de charme, de douceur, de bonté, de tendresse qui sont dans le cœur de Ja femme, sont des mines d'or qu'on n'épuisera jamais. Oh ! qui saura sonder à nouveau cet abîme? Qui saura nous rendre l'amante, la jeune fille, l'épouse, la mère? Qui portera une main à la fois sûre et tremblante sur ces mystères, où est le secret de toute sagesse? Mon vœu est pour un poète de cœur, dussent ses accents être aussi différents qu'on voudra des miens. Ne me crois pas insensible aux luttes des géants qui se disputent le sort du monde. Mais je ne veux pas d'une France à l'âme desséchée. Je veux que le cœur et l'imagination aient leur revanche. Je salue le jour où se rouvrira la source des pleurs.
Pendant ces derniers mots, Boileau s'est approché.
Ah ! voici Boileau. Il règne, dit-on, à l'heure présente. Lui, du moins, doit être content.
BOILEAU
Content de ceux qui me trahissent, faussent ma doctrine, me comprennent mal!... Ton âme virginale, cher Racine, est seule capable de telles
illusions. Triste est vraiment notre sort, à nous autres immortels! Nous avons l'air de dire éternellement ce que nous avons dit pour un moment passager. Le monde change, et nos livres ne changent pas. Il y a des gens qui prétendent nous continuer et être pour nous plus que nous ne le sommes nous-mêmes. On fait avec nos écrits la guerre à ce que nous aimons. Ceux qui nous combattent se trouvent souvent être ceux que nous soutiendrions s'il nous était donné de remonter sur la terre des vivants.
Voltaire et Diderot, qui n'ont cessé de se promener, s'arrêtent à ce moment,
VOLTAIRE
Il me semble, Diderot, que Boileau prophétise... Écoutons.
BOILEAU
Oui, notre condition, à nous autres morts, est singulière. Nous voyons trop bien ce que nous aurions à changer à nos œuvres si nous revivions. Une foule de choses que nous croyions impossibles se réalisent. Nous voudrions ajouter une atténuation, corriger une assertion. J'ai eu raison à mon heure ; oui , j^ai eu raison ; je le vois mieux
que jamais. Mais un siècle et demi change tant de choses! Le champ de l'esprit humain, tel que je croyais le voir de mon jardin d'Auteuil, était un parterre; maintenant, c'est le monde entier, avec ses montagnes, ses fleuves et ses forêts. Que de traits j'aurais à ajouter! Que de points à préciser! Que de vues à élargir!
VOLTAIRE
Et moi, donc! Pauvres morts condamnés à nous tairie, nous assistons à notre anatomie, sans pouvoir protester.
IJOILEAU.
Surtout, sans pouvoir donner d'explications, cher Voltaire. Je voudrais que le mort soumis à la dissection pût au moins parler. Quand je vois le mal que l'on fait en mon nom, je suis avec ceux qui vont bientôt me combattre. Ce qu'on dira contre moi, je le dirais plus fort encore. Je le rêve, je rappelle de mes vœux, ce poète haut comme les Alpes, large comme la mer, dont Tâme soit le clavier de l'Univers, la vaste cymbale où tout retentit. Quand éclatera ce clairon de la pensée, quand une école nouvelle, décuplant le champ de
la poésie, saura illuminer d'un même rayon l'homme et la nature, oh ! croyez donc qu'alors je sacrifierai volontiers le mont Adule et ses mille roseaux. Le mal qu'on dira de moi, je l'excuse d'avance. L'immortalité rend indulgent. Gomme, en cette paix où nous sommes, on est indifférent aux épigrammes, n'est-ce pas?
Sourire d'assentiment chez tous les immortels. VOLTAIRE.
Bravo, Nicolas! Nicolas a toujours raison. Je vais me préparer à de curieuses conversions littéraires Ma bonne volonté n'a pas de bornes. Savez-vous ce qui se publie de nouveau à Paris en ce moment?
Il reprend le volume sur le fauteuil.
Écoutez, écoutez...
Il lit tout haut. « Atala, ou les Amours de deux sau^ vages dans le désert, »
Il éclate de rire.
L'amour, avec le désert pour l'embellir! Oh! la bonne idée! .
Les ombres témoignent une vive curiosité et se passent le volume. RACINE.
L'amour est bon partout. Je lirai ce livre avec
délice. C'est peut-être le balbutiement de quelque école qui trouvera une forme nouvelle pour le sentiment et la passion. Quand j'étais jeune*, je savais par cœur Théagène et Chariclée,
VOLTAIRE
Que de surprises on me ménage ! Je suis prêt à tout. Ces deux jeunes sauvages m*ont l'air de présager plus d'une équipée. Les champs Elysées nous ont tous faits tolérants. J'écouterai avec déférence des paradoxes qui, autrefois, auraient excité ma bile. Ne plaisantons pas trop, cependant. La France poursuit, à travers mille éclipses, une œuvre de raison et de droit qui importe au monde tout entier. Nous sommes tous subordonnés à cette œuvre. Fi du génie qui ne sert pas au progrès de la raison et de l'humanité 1 Je ne permets pas au poète que j'appelle, moi aussi, de séparer sa cause de celle de la justice et du peuple. Je veux qu'il serve. J'ai plus fait en mon temps que Luther et Calvin. Qu'il fasse plus que moi, et, s'il vit comme moi quatre-vingts ans, que ses cheveux blancs soient glorieux comme les miens! La sympathie
est une des marques du vrai et un des dons de la France. Mon poète laissera à d'autres le dédain du profane vulgaire. Il faut qu*on l'aime ; que, d'un bout à l'autre du monde, on s'enquière de ce qu'il pense, de ce qu'il fait ; qu'il fournisse à la pauvre humanité ce dont elle a le plus besoin, un objet d'admiration et de respect. Je veux que ses funérailles soient un signe des temps, que son apothéose soit l'œuvre des foules. Il commencera par me maudire; que m'importe! Je suis sur qu'il finira par m'aimer. La superstition et l'absurdité sont des monstres toujours prêts à ressaisir l'humanité pendant ses heures de sommeil. Il faut des gardes d'élite, veillant toujours. N'est-ce pas, Diderot ?