‹ Drames philosophiquesChapitre 7 sur 319 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Un cellier ouvert sur une cour, CALIBA.N, PUIS ARIEL.

GALIBAN, ivre, étendu à terre, se tordant dans une mare de ti« sortie d'uQ tonneau qu'il a débondé et oublié de refermer.

Mille malédictions! Oh! l'animal, le menteur, le fainéant! Fiez-vous donc à la parole des princes ! Dans l'île enchantée, quand je commis l'mcroyable sottise de prendre l'ivrogne Stéphane pour un dieu et d'adorer ce farceur, je l'échappai belle. Nous devions enfoncer un clou dans la tête de mon maître. Ah! c'était joliment bien combiné! Mais Prospero, grâce à cet insipide violo-

neur que j'ai pour compagnon, Prospero savait tout. Je m'attendais à une de ces corrections qui me faisaient rugir. Eh bien, pas du tout ! Je lui promis d'être plus sage, et il eut la bêtise de me croire. Le lendemain, nous quittâmes Fîle, et nous vînmes dans cette plaine, qui ressemble à notre premier séjour comme un membre de chevreuil ressemble à un os rongé par dix chiens. Je devins inutile; ici, plus n'est besoin de chercher les sources au pied des rochers, de cueillir les baies sur les arbres, de dénicher les jeunes oiseaux. On me promit ma liberté; je l'attends encore.

J'y ai droit, à cette liberté ! Autrefois, je n'avais nulle pensée; mais, dans cette plaine de Lombardie, mes idées se sont bien développées. Les droits de l'homme sont absolus. Gomment Prospero se permet-il de m'empêcher de m'appartenir à moimême? Ma fierté d'homme se révolte. Je m'enivre de sa cave, c'est vrai ; mais le premier crime des princes n'est-il pas d'humilier le peuple par leurs bienfaits? Pour effacer cette honte, il n'y a qu'un

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moyen, c'est de les tuer; un pareil outrage ne se lave que dans le sang. Après tout, Prospère a été pour moi un usurpateur ; il m'a volé mon île ; j'en étais le souverain légitime. L'île, m'appartenait depuis que ma mère Sycorax m'y abandonna pour aller à tous les diables; je l'avais appropriée à mes besoins, j'en vivais, jusqu'au jour où cet ignoble sorcier vint y aborder avec sa charogne de valet aérien. J'étais le premier occupant. Prospero a été un conquérant, un usurpateur.

(Musique céleste, pleine de douceur, annonçant l'approche d'Ariel.)

Toujours son éternelle mandolinade ! Bête infecte, filou, animal rouge. Ah! si je pouvais te tenir et

te mettre en morceaux. (Caliban en proie à de violentes

convulsions.) La paix, du moins, la paix! Épargnemoi ta musique enragée qui fait sur moi l'effet du mal de mer. Va chercher ailleurs des chats pour les caresser à rebrousse-poil.

ARIEL, visible, — Trille doucement prolongé.

Pourquoi te révolter? Où pourrais-tu être mieux

qu'ici? La cave t'est ouverte, et tu en sais le chemin. Libre, tu serais bien moins "heureux.

Oui ; mais je suis exploité. Plat valet, tu ne vois donc pas qu'être exploité par un autre homme est la chose la plus insupportable ? tu n'as donc pas un brin d'honneur ? Un mortel n'a pas le droit d'en subalterniser un autre. La révolte, en pareil cas, est le plus saint des devoirs.

Tu oublies que c'est par Prospero que tu es un homme, que tu existes.

Tout beau! l'île était à moi; j'y étais avant lui, elle était à moi par Sycorax, ma mère. C'est moi qui montrai à Prospero les champs cultivables, les sources, les bons arbres ; lui ne m'a donné en retour que le servage.

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