‹ Drames religieux;Chapitre 19 sur 75 · TAMA II · texte numérisé non relu

TAMA II

Ces injures dont tu m'accables sont plus odieuses encore que ne le fut le vil également de ta frénésie amoureuse. Est-ce ainsi qu'après avoir satisfait ton caprice, tu bafoues celle qui te consacra tant de soins? Méritè-je pareils outrages ?

AMON

Oh ! devenir aveugle et sourd, pour ne pas te voir ni t'entendre ! Femme, ne veux-tu pas t'en aller (12) ?

TAMAR

Où irais-je sans honneur, ingrat? Qui voudrait bien m'accueillir? Une femme sans honneur n'est-elle pas

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un trafiquant sans marchandise? Sache mieux respecter i a sœur que tu n'as su te respecter toi-même. Qui multiplie les chaînes du péché succombe dans leurs fers, prisonnier.de sa propre aberration. Brelandier qui n'as vu en mon honneur qu'un enjeu, tu m'as gagné par des manœuvres déloyales un joyau que je te redemande en vain. Prends aussi ma vie, puisque j'ai perdu ce que j'avais de plus précieux. Ne sois pas si pressé d'abandonner la partie, alors que ma perte est irréparable. Quelque importun que soit le perdant, un beau joueur ne se lève pas tant qu'il y a un reste sur le tapis. Il y reste ma vie, ingrat; mais je suis disposée à la perdre, parce que c'estune vie sans honneur. Traître, épuise Je jeu, et fais-moi largesse de la mort.

Eofer, non plus de feu, puisque tes tourments me glacent ! serpent, monstre, sors sur-le-champ !

TA3IAR.

Quels affronts ne souffre pas le perdant, pourvu que l'on tienne le jeu ! Tiens le jeu, tyran, jusqu'à ce que j'aie perdu mon dernier reste. Coupe, ôte-moi la vie. A toi la main ! Tu ne feras que devancer la mienne,

AMON

Vit-on jamais tourment comme le mien? — Holà! iN'y a-t-il ici personne? C'est insensé.

Entrent ELI AZAR et JONADAB .

ELIAZAR.

Seigneur?

AMX3N.

Chassez-moi d'ici cette vipère, cette peste.

60 LES CIIEViax D AÍ5SAL0N

ELIAZAK, à part.

Vipère? Peste?... Quesera-t-il advenu d'elle?

AMON

Enlevez-moi cette femme ; fermez la porte sur ses pas.

JONADAB., à part.

11 en est de Tamar comme d'une lettre; après l'avoir lue, il s'empresse de la déchirer.

AxMON.

Jetez-la à la rue.

TAMAR

J'y serai à ma place. Il est juste, puisque le crime s'est accompli ici dedans, que mon déshonneur publie de rue en rue ton forfait.

A MON

Je m'en vais, pour ne pas t'entendre. (ii sort )

JONADAB

N'est-ce pas étrange, Eliazar? Tant de haine après tant d'amour !

TAMAR

Tu ne tarderas pas à voir, infâme, la vengeance de Tamar. (iis sortent.)

Entrent ABSALON et ADONIAS.

ABSALON

Si tu n'étais mon frère et si nous n'étions dans le palais, ambitieux, tune tarderais pas, barbare, à abandonner avec la vie tes prétentions outrecuidantes et téméraires.

ADONIAS.

Si en tes veines ne coulait pas le sang dont mon père te fit l'honneur immérité, Adonias n'hésiterait pas à les vider de leur pourpre pour s'en faire des brodequins.

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ABSALON

Tu as la prétention de régner, toi, misérable fou? Tu aspireS;, toi, après qu'Amon aura succombé au mal qui le consume, à monter sur ce trône glorieux qui réunit douze tribus sous sa puissance? Ne sais-tu pas que je suis ton aîné ! Qui oserait rivaliser avec Absalon, aux pieds de qui la fortune a déposé en hommage vaillance, richesse et beauté?

ADONIAS.

Si la royauté devait être l'héritage du plus délicat, du plus coquet et du plus beau, Israël — quoique je ne sois un monstre ni de corps, ni de visage, — courberait le col sous ton joug. Chaque tribu, ensorcelée, resterait suspendue à l'or d'Ophir de tes cheveux, et, transformant les exploits en délices, te paierait une redevance de rubans et de fard. Des dames te tiendraient lieu de ministres ; des tresses, de couronne. Une estrade remplacerait le trône où est assis tristement ton vieux père. Tes armes seraient le brocart et la hollande ; pour armoiries tu prendrais un miroir, et, énamouré de ta propre image, au lieu de Tépée que je m'exerce à manier, tu t'escrimerais sans doute de l'éventail. La nature t'a donné un majorât qu'Israël contemple avec des yeux éblouis. Le Ciel a placé des rentes sur ta tête^ puii-que tu vends aux dames les boucles de tes cheveux. Chaque année, lorsqu'il te plaît de la soulager de son poids et de récolter les fruits de ta beauté, ce Irésor, réparti dans les boutiques, on te l'achète deux cents sicles d'argent. Qu'il te suffise donc d'être le roi de ta beauté ; laisse-moi le royaume d'Israël. Le contraire serait offenser ta mollesse délicate.

ABSÁL0N.

Kerme, manant, tes lèvres insolentes. N'en déplaise

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h ta jalousie, le royaume, a dit un sage, est dû à la beauté. Elle est l'indice de la noblesse d'une âme, car un bel hôte n'habita jamais qu'une belle maison. Lorsque mon père assaille l'ennemi, je ne reste pas à lacour^ adonné à une oisiveté voluptueuse. Ma valeur, garantie par mes prouesses, est de bon aloi et d'un titre élevé. L'incirconcis a émaillé mon glaive de son sang. La guerre, qui affranchit du sacerdoce (13), semble vouloir prouver, par mes exploits, (jue beauté et bravoure ne jurent pas ensemble. Mais pourquoi, en la discutant, ai-je l'air de mettre en doute une assertion aussi évidente ? Brille seulement cette épée, objet de tes sottes railleries ! tu verras si, quoique beau, je suis lâche.

ADONIAS.

Tu ne la ceins, j'imagine, que comme une vaine parure. Ne la tire pas, l'Amour t'en garde ! Tu t'évanouirais en la voyant hors du fourreau.

ABSALON

Si le roi n'entrait pas ici!...

ADONIAS.

S'il n'entrait pas!...

Entrent DAVID et SALOMÓN DAVID.

Bethsabée, votre mère, m'a parlé en votre faveur, cher Salomón. Grandissez, devenez homme. Si, comme le dit votre nom, vous êtes l'aimé de Dieu (14), j'espère de sa bonté que vous monterez sur le trône» où votre gloire remplira d'étonnement les siècles futurs.

SALOMÓN.

Je ne mériterai cette gloire, sire, qu'en vous prenant pour modèle.

DAVID

Princes !

ABSALON

Illustre seigneur?

DAVID

Que concertez-vous là?

ADONIAS.

Nous employons les loisirs de la paix à nous occuper de modes nouvelles. La jeunesse a le goût des élégances comme la vieillesse celui des réflexions chagrines.

ABSALON

La chasse, qui nous préserve de Foisiveté, nous invite à chercher les solitudes. C'est une chasse suivie de fêtes que nous projetons... Mais, Dieu m'assiste! quels sont ces cris?

Entre TAMAR en pleurs.

TAMAR

Puissant monarque d'Israël, descendant du lion que, pour venger ses injures, donnaà Judale vieux Jacob (15), mes larmes, mes soupirs, ma plaintive voix qui en appelle de l'injure la plus dégradante, en est-ce assez pour émouvoir ta compassion? Si c'est trop peu, souviens-toi que je suis ta fille. C'est en ce nom que je t'exhorte à châtier l'outrage fait à ton sang. Mon âme s'écoule avec mes larmes. Je porte le deuil de mon honneur. Mes soupirs s'exhalent vers le ciel, vengeur de l'innocence. Ma tête est couverte de cendres Telle est la récompense d'un amoi^r insensé ! Voilà ce qu'il reste de son feu ! Des cendres qu'emportelevent... Mais ces cendres-là ne sont pas de celles qui effacent les taches de Thonneur. Le sang, oui! c'est le meilleur savon!... La maladie mortelle du prince, ton indigne iils, était une peste contagieuse qui

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a infecté mon honneur. J'ai dû, pour l'obéir, lui apprêter un mets qui flattât son vil appétit. Mieux eût valu du poison! Ce mets était substantiel; mais à quoi est bonne la substance, modifiée par l'accident de la sensualité? C'est en son âme qu'il avait faim. L'impudent en mon malheur apprêta mon outrage; l'occasion servit de piment. J'eus beau lui représenter, ô roi, que j'étais ta fille et sa sœur, il mit dehors tous ses gens, et, au mépris de mes plaintes, de son rang, de sa loi, de son Dieu, pénétra à huis clos dans le temple de ma réputation et le sanctuaire de mon honneur. M'ayant outragée, il m'abhorra. Quoi d'étonnant? La possession et le désir ne sont-ils pas ennemis déclarés? Le misérable me chassa ignominieusement. Il me rendit opprobre pour plaisir; digne rémunération d'un seigneur tel que lui ! Les rues de ta capitale m'ont vu pleurer mon déshonneur, et leurs pavés se sont émus. Le soleil couvre ses rayons de nuages, pour n'être pas témoin d'un aussi atroce méfait. Tout implore ta justice. Justice! invincible seigneur. Amon, diras-tu, est ton sang. Mais le vice l'a corrompu. Purge-toi de ce sang, si tu veux conserver saine ton autorité. Tu as des fils, des héritiers. Us sont l'image de ta bravoure et de tes vertus. Ne laisse pas te succéder celui qui, en déshonorant sa sœur, vilipenda ta réputation. Quels affronts n'infligerait-il pas à ceux qu'il aurait pour vassaux? Allons, noble rejeton de cet Abraham qui n'hésita pas h lever le couteau sur son fils innocent! Il n'en avait qu'un; tu en as plusieurs. Il était innocent; Amon ne Test pas. Sa fermeté fut agréable à Dieu; la tienne ne le sera pas moins. Sois comme Abraham. Sache, ô roi, te vaincre toi-même. Que la justice l'emporte sur la tendresse paternelle; c'est un exploit plus glorieux que

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de mettre en pièces un lion (10). — Et vous, mes frères, joignez-vous à moi pour demander justice. BclAbsalon, un même père nous a engendrés, une même mère nous a mis au monde. Mon déshonneur ne touche les autres qu'à moitié; ils ne sont que mes demi-frères. Vous, qui l'êtes de père et de mère, vengez-moi entièrement, sinon, vivez dès aujourd'hui diiîamé, avili à jamais. (A genoux.) Père, frères, Israélites, cieux, astres, lune, soleil, animaux, poissons, oiseaux, éléments, tant que vous êtes, à vous tous je demande justice d'un traître qui a violé sa loi et sa sœur !

DAVID

Relevez-vous, ma Tamar. — Qu'on appelle le prince Amon. — Est-ce là, Ciel, avoir des enfants? La douleur me laisse muet. Des larmes, au lieu de paroles, exprimeront ce qu'éprouve mon cœur. Roi, dois-je écouter la justice? Père, dois-je écouter l'affection? L'une m'astreint, l'autre me presse. Laquelle des deux l'emportera?

A13SAL0N

Ma sœur, — plût à Dieu que tu ne l'aies jamais été ! — sois accessible à la raison, puisque nous ne trouverions pas en la vengeance le moyen de réparer semblable tort. Amon est ton frère et ton sang; c'est lui-même qu'il vient d'outrager. Tirons la porte sur mon ressentiment et sur ton déshonneur. Je possède un domaine en Ephraïm et des métairies à Baalhasor. Ce furent des maisons de plaisance, ce seront des maisons de deuil. C'est là que tu vivras avec moi. Le séjour de la capitale ne convient pas à une femme perdue de réputation. Nous verrons si le temps sera un médecin assez habile pour soulager ta douleur avec le remède de l'oubli.

6 6 LES CKEVEUX D ABSALON

Tu dis bien. Vive parmi les botes qui chez les hommes se perdit. Si j'eusse vécu parmi elles, certes, mon honneur serait encore vivant. (EUe sort.)

ABSALON, à part.

Incestueux tyran, Absalon ne tardera pas à t'arracher la vie et le royaume, pour tirer de toi une vengeance méritée, (n sort.)

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