AD0NI.\S
En un cas si prodigieux, il n'y a ni paroles pour conseiller, ni raisonnements pour consoler. Je me retire triste et confus, (n sort.)
SALOMÓN.
L'infante est ma sœur, je suis frère du prince. Je déplore le déshonneur de Tamar ; je crains des dangers pour Amon. Le roi est saint et prudent. L'attentat fait horreur. Le mieux est d'attendre les surprises que
nous réserve le temps. (H sort. — David reste seul.)
Entre AMON.
AM0?f, à part.
Le roi, mon seigneur, m'appelle. Paraîtrai-je devant le roi, mon seigneur? Oserai-je le regarder en fiice sans crainte et sans confusion? Je me sens trembler devant ces cheveux de neige (17). Ah! les péchés sont les froides cendres du feu qu'alluma l'amour. Avant la faute, quelle n'est pas la jactance du pécheur? Mais qu'il est lâche, après l'avoir commise!
DAVID
Prince!
AMON
Me voici à tes pieds.
Il® JOURNÉE 6 7
DAVID, à part.
La justice ne doit pas avoir ici plus d'influence que la tendresse. Je suis père, si je suis roi. Il est mon fils, s'il fut l'agresseur. Ses yeux me demandent grâce ; l'infante satisfaction. Le ferai-je arrêter en punition de son crime ? Non. Il sort à peine du lit; à sa pâleur je devine son angoisse. Mais que devient alors mon autorité? Que va dire israël d'une aussi absurde indulgence? Vive la justice et meure le prince criminel! — Amon!
AMON
Mon tendre père ?
DAVID, à part. •
Ce mot m'a percé le cœur. Mon tendre père, a-t-il dit! Il implore ma tendresse à son secours. Mais non; qu'il meure ! — Gomment vous trouvez-vous?
AMON
Mieux, mon bon père.
Entre ABSALON, qui écoute sans être vu. DAVID, à part.
Lorsque je le regarde, mon courroux est une cire qui fond au soleil. Tout adultère et homicide que j'étais, le Juge équitable me pardonna pour un « J'ai péché! » prononcé d'un cœur contrit. La pitié, en lui, l'emporta sur la justice. Ne suis-je pas son image icibas? Le châtiment est la main gauche; la main droite le pardon. Mais c'est un défaut que d'être gaucher. — Veillez sur vous, prince. x\yez souci de vos plaisirs (18). — Cher enfant de mon cœur ! (n sort.)
AMON
Oh ! héroïque puissance de l'Amour, dieu sans rival, qui a aujourd'hui vaincu David, ce monarque invinci-
6 8 LES CHEVEUX D AHSALON
ble. « Veillez sur vous, »m'a-t-il dit. Quelle aiTectueuse remontrance! La sagesse sait déguiser un blâme tacite sous un avertissement. Il craignait de m'afiliger. Non, il n'a point parlé à un ingrat. En reconnaissance d'une tendresse si affectueuse, je veux ne plus Toffenser désormais. (Il sort.)
ABSALON
Quoi ! il n'a pas trouvé un mot pour lui témoigner son indignation? Pas même un regard sévère ! Tamar n'est-elle pas sa fille, s'il est son fils? Mais peu importe. La V(3ngeance est légitime et je m'y décide. Puisque l'amour aveugle mon père, la mort du coupable satisfera et la justice et mon ambition. Est-il digne de commander au monde, celui qui ne sait pas commander à ses appétits? Mes avantages et son crime seront les fondements de mes droits. Si je ne suis que le second fils de David, ses fautes m'ont mis en premier lieu. Je veux parler à mon père et l'éveiller du rêve oîj ont pu le plonger les charmes toujours flatteurs de l'amour.
(Il tire un rideau qui laisse voir David endormi auprès d'une table sur laquelle
est posée une couronne.) H est là. Mais, que vois-je sur cc bassin? La couronne dont mon père ceint solennellement son front royal? A cette table, où est servi le plat qui me fait envie depuis si longtemps, je suis convié sans doute. Si la royauté est aussi savoureuse que l'affirment les ambitieux, pareil morceau n'est pas à dédaigner. Amon ne doit pas jouir de vous, cercle où je circonscris mon désir; car vous êtes d'or, et il fut de fer, le violateur de Tamar. Je veux que ma tête ait l'honneur de ceindre votre diadème. Mais peut-être vous y refuserezvous dans la crainte que, même en si haut lieu, For de ma chevelure ne fasse pâlir votre or. (n place la couronne sur sonfront.) Vous mc soycz, courounc, comme si je vous
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tenais de naissance. Et, pouvais-je mieux dire? si je suis né de sang royal et si, vous, vous naissez pour moi. Saurai-je vous mériter? Oui. Et vous conserver? Egalement. Qui y a-t-il à Jérusalem qui puisse m'en empêcher? Amon? Je le tue. Et si mon père veut le venger? Tuer mon père...
DAVID, s'éveillant.
Tuer qui ? i
ABSALON
Ciel! — Quiconque n'est pas fidèle sujet de Votre
Altesse. (H tombe à genoux.)
• DAVID
Ma couronne sur ta tête et toi à mes pieds, comment concilies-tu cela? (19)
ABSALON
Je pense en hériter un jour, puisque le prince ne va pas mieux.
DAVID
Tu t'es bien pressé de la ceindre! Pourtant tu ne succéderas pas à Amon, si j'en juge d'après cette couronne. Elle vaut bien un talent, mais un talent supérieur au tien.... Ainsi, tu veux me tuer?
ABSALON
Moi?
DAVID
Ne viens-tu pas de le dire?
Si tu m'avais bien entendu, tu saurais reconnaître mon amour. « Si je venais aujourd'hui, disais-je, à régner sur Jérusalem, il éprouverait ma colère, celui qui s'est acquis une réputation de traître, ce tyran qui veut tuer mon père. »
IMl.
DAVID
Soit. Mais à qui peut s'appliquer pareille qualification?
ABSALON
Qui a violé sa sœur est capable aussi, je pense, de tuer son père.
DAVID
Parce que Tamar et toi avez eu la même mère, tu es courroucé contre Amon. Mais, tiens-le pour avéré, quiconque sera son ennemi ne vivra pas en bonne intelligence avec moi.
ABSALON
Tu t'irrites sans raison. Moi seul te trouve cruel.
DAVID
Quoi d'étonnant? Ne l'es-tu pas toi-même envers Amon?
ABSALON
Nul, en Israël, ne l'aime mieux que moi. Je voudrais même, illustre seigneur, que Votre Altesse vînt avec lui et les princes assister à la tonte de mes troupeaux, qui a commencé à Baalhasor (20). Accordez-moi celte faveur. Je suis si loin d'une ridicule pensée de vengeance que je fais préparer un banquet digne d'hôtes tels que vous. Honorez de votre présence, sire, la fête de nos troupeaux. Ce sera une diversion au chagrin que vous a causé ce malheureux événement. Je n'ai d'autre intérêt, vous devrez le reconnaître, que de me ménager votre amour.
DAVID
Tu en serais le phénix, si tu oubliais ce qui s'est passé. Tu serais, si tu pardonnais au prince, non le vil Caïi), mais Abel.
ABSALON
Dieu veuille, si j'en conserve la mémoire, que contre
moi s'acharne tout ce que dore et enveloppe le soleil ! Que, révolté contre toi, je meure entre ciel et terre, suspendu par les cheveux !
DAVID
Si tu tiens parole, cher Absalon, je te pardonne tes incartades. Viens, que je te couronne de mes bras; c'est la meilleure couronne.
ABSALON
Tends tes pieds à mes lèvres et, si tu es satisfait, sire, ajoute encore à tant de faveurs en venant honorer notre fête. La paix te laisse des loisirs; profîtes-en pour te distraire.
DAVID
Nous serions pour toi une occasion de dépenses. Non, mon fils; garde ton bien. Le royaume réclame la vigilance de ma vieillesse aux cheveux blancs.
Je ne puis obtenir de toi cette faveur? Laisse du moins venir à ta place Salomón et Adonias. Qu'ils puissent, ainsi qu'Amon, s'assurer ainsi de mon sincère amour.
DAVID
Amon? Non; pas lui, mon fils.
ABSALON
Il est enclin à la tristesse; les troupeaux, les champs, le fleuve dissiperont ses soucis.
DAVID
Je crains d'avoir encore à déplorer quelque nouvelle extravagance.
ABSALON
Je suis surpris du peu de foi que tu as en ma sincérité.
DAVID
Guidé par l'expérience, je sais que la rancune, quand
7 2 LES CIIEVF.UX DABSALON
elle se déguise sous les ¡dehors de la paix, est l'ennenii le plus redoutable.
ABSALON
IN'ai-je pas pour garants le plaisir et le régal que je lui prépare? Je compte faire de mon mieux.
DAVID
11 est toujours bon d'être méfiant.
ABSALON
Si jamais j'offense le prince, permette le ciel qu'un bâton, pour me pendre, fasse l'office d'alguazil. (a genoux.) Je ne me relèverai pas, mon père, que tu ne m'aies accordé Amon.
DAVID
Nul n'est plus cher à mon âme; mais, pour te témoigner ma confiance, j'y consens.
ABSALON
Je ne doute plus à présent de ton amour.
DAVID, à part.
Que soupçonnez-vous encore, froide appréhension?
ABSALON
Je vais le prévenir.
DAVID
Oublie, mon fils, toute offense.
ABSALON
Ne crains rien.
DAVID
Ah! mon Absalon, je te prouve combien je t'aime.
ABSALON
Adieu.
DAVID
Sache bien que tu emportes la moitié de mon cœur.
(Ils sortent.)
Entre TAMAR lo visage couvert d'un voile. Quelques bergers l'accompagnent.
UN BERGER, chantant.
Venez tondre, compagnons, Déjà bêlent brebis et agneaux.
Compagnons, venez tondre, Déjà nous appelle le maître-berger,
PP.EMIEU BKRGER.
Heureux dès aujourd'hui seront les troupeaux qui boivent le cristal liquide du Jourdain et paissent le thym salé. Eq vous voyant si belle, nos prés, pour tant que le soleil les dessèche, se couvriront de verdure, si vous les foulez de vos pieds. D'où vient votre douleur, belle Tamar dont les yeux charmants remplissent de joie ces montagnes? La cour, dit-on, est partout où se trouve le roi (21). Puisque vous êtes reine à Bethléem, la cour est ici; il n'y en a point d'autre. Allons, infante, de l'entrain! Mirez votre beauté dans ces eaux qui vous offrent leur cristal pour miroir.
ÏA3IAR.
Je n'ose m'y regarder.
DEUXIÈME BERGER
Si c'est par crainte de vous énamourer de vous-même, vous faites bien. Un ange vous a conduite parmi nous. Penchez-vous néanmoins sur le fleuve. Vous verrez quel fidèle portrait vous offrira sa surface. Le joli tableau que ce sera ! Les fleurs, pour le mettre en relief, lui feront un cadre d'or et d'azur. Faites donc à cette eau l'honneur de vous mirer en elle.
TAMAR
Quoique vous m'appeliez belle, j'ai une tache qui me faithonte.Sijela vois,je ne puism'empecher de pleurer.
DEUXIÈME BERGER
Une tache? Raison de plus. Nous avons ici des
7 4 LES CHEVEUX d'aBSALON
miroirs d'une bienveillance exemplaire. Les taches qu'ils montrent, ils les effacent. Chez vous, les miroirs ne sont bons qu'à accuser les défauts et qu'à vous les jeter au visage. Nos miroirs, à nous, ce sont ces eaux qui montrent les taches quand on s'y mire et les effacent quand on s'y lave.
TAMAR
S'il ne fallait que de l'eau pour laver cette tache, il en coule assez de mes yeux. Seul, le sang d'un traître serait capable de l'effacer.
PREMIEK BEKGER.
Voilà un onguent qui m'était inconnu. Ici, notre fard c'est le miel vierge, maintenant que les visages euxmêmes vendent une virginité postiche... Que n'employez-vous le sublimé ?
TAMAR
Il ne reste plus, berger, d'arsenic pour en faire. 5e le porte tout en moi.
PREMlEll BERGER.
Pardi ! quoi qu'il en soit, chantons et oublions nos chagrins; c'est folie que tout le reste. Mais voici venir Teuca. Elle vient, je pense, de cueillir des fleurs au jardin.
TAMAR
Tout n'est qu'amertume et tristesse.
Entre TEUCA le visage couvert d'un voile. Elle porte des fleurs dans une
corbeille.
DEUXIÈME BERGER
Tu peux, Teuca, découvrir ton visage en toute sécurité. N'aie pas peur que le soleil le haie. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il te connaît.
Il® JOURNEE 7 5
TEUCA, à Tamar.
Toutes ces jolies fleurs,] 'en ai dépouillé le printemps. Vous pouvez rivaliser avec elles, puisqu'elles sont l'emblème de Famour. Ma corbeille est pleine de jasmins et de roses, des plantes les plus belles et les plus fraîches, depuis l'œillet jusques au thym. Voici la migiionnelte, l'étoile-de-mer couleur de turquoise et la sombre violette que parfument les pas de PAmour. Prenez ces dépouilles des champs et plongez-y vos lèvres, votre haleine, vos cheveux, votre sein, votre front, vos sourcils et vos
yeux. (Elle lui donne un bouquet.)
TAMAR
Toutes les fleurs qu'émaille avril perdent leur éclat si je les touche. Amie, la plus précieuse me manque !
TEUCA
Tu ne tarderas pas à te venger.
TAMAR
Je n'ai pas d'autre espérance. S'il me fallait y renoncer, puisse la terre m'engloutir !
TEUCA.
Tu peux bien te consoler.
PREMIER RERGER.
Soyez gaies ! A quoi pensez -vous?
Je crois que les princes sont arrivés. Ils veulent bien nous faire honneur aujourd'hui.