PREMIER BERGER
Qu'attendez-vous donc? Gourons, pendant le festin, jusqu'à ce joli bois, pour y cueillir des fleurs, des plantes et des branchages dont nous tapisserons la maison.
DEUXIÈME BERGER
Bonne idée, Gardenio. Gourons, bergers. Mais la plus
belle fleur, le plus frais rameau valent-ils la vue
d'Absalon? (Ils sortent.)
TAMAR
Teuca, allons-nous-en d'ici.
TEUCA.
A quoi bon? Ce déguisement te rend méconnaissable.
TAMAR
Dis plutôt qu'il rend manifeste mon déshonneur... Je suis hors de moi !
Entrent ABSALON, ADONIAS, SALOMÓN, AMON, AQUITOFEL
et JONADAB en vêtements de chasse.
AMON
Que la campagne est belle !
Mai est le plus galant des mois. Il prodigue les fleurs.
JONADAB
C'est, tout au moins, le plus soigneux. Voyez que de pièces il coud à son sayon.
AMON
Ah! voici des paysannes.
JONADAB
Et pas trop mal de tournure, ni de prestance.
ABSALON
Elles sont de mon domaine, et je vous assure que les dames de la cour pourraient envier leur propreté et leurs charmes.
AMON
Heureuses celles qui doivent leur beauté à la nature plutôt qu'aux fards et aux artifices.
ABSALON
Celle-ci est étonnante. Elle prédit l'avenir, et. ces rustres la tiennent pour prophétesse.
Il JOURNEE 7 7
SALOMÓN.
Dit-elle des choses d'importance?
A MON
Faire cas de ces sortes de gens, ce serait folie. Pour une vérité, ils disent cent mensonges... Mais, pourquoi sont-elles voilées?
ABSALON
L'une d'elles est une charmante bergère qui pleure certain outrage. Ses servantes font comme elle.
JONADAB
Elle a de la patience de reste.
AMON
Ne verrons-nous pas ses traits ?
ABSALON
Elle ne veut pas ôter son voile avant d'avoir recouvré l'honneur.
JONADAB
Drôle de caprice! '
AMON
D'accord, s'il en est ainsi, (a Tcuca.) Approchez, belle paysanne.
TEÜCA.
Yotre Altesse, si je cède à ses sollicitations, s'empressera de me fuir.
AMON
Vous semblez devineresse, en effet... Toutes ces fleurs que vous portez, ne les accorderez-vous pas à nos prières courtoises ?
TEUCA.
Ces prés sont le théâtre où Ton applaudit Amalthée. Tenez, ne vous plaignez pas. A chacun de vous quatre je donnerai une fleur.
7 8 LES CHEVKUX D ABSALON
AMON
Et celte autre paysanne, pourquoi ne dit-elle rien?
TEUCA.
Elle est muette.
AMON
Muette?
TEUCA.
Elle a perdu la voix en même temps que Thonneur.
AMON
L'honneur existe donc, dans vos villages?
TEUCA.
Certes! Et plus incorruptible qu'ailleurs, car nous n'avons ici ni princes, ni courtisans aux mœurs faciles. Mais laissons cela et revenons à nos fleurs.
AMON
Laquelle me destinez- vous?
TEUCA.
Ce lis à l'odeur suave. (EUe lui donne un lis et un glaïeul.)
AMÔN.
C'est me traiter en homme pudique.
TEUCA.
Je sais que l'odeur du lis vous est agréable. Mais, n'allez pas reffeuiller. Voyez ce glaïeul; il a la forme d'un glaive. Ces petits grains d'or, s'ils réjouissent la vue, tachent la main qui les saisit. Toute leur richesse consiste à rester intacts. Gardez- vous, Amon, d'efl'euil- 1er une fleur que défend le glaïeul de l'honneur ; et si vous la flétrissez, veillez sur vous.
AMON
Je vous sais gré de ce conseil, (a part.) C'est le démon que cette femme 1
SALOMÓN.
Que t'a-t-elle dit?
ir JOURNEE . 7 9
AMON
Rien dont il faille faire cas. Je la tiens pour folle.
ADONIAS.
Et moi, quelle fleur m'échoit ?
TEUCA.
Etrange fleur ! Un éperon-de-chevalier.
ADONIAS.
Je l'aime pour ce nom.
TEUCA.
L'éperon est parfois dangereux.
ADONIAS.
Je suis habile.
Oui, vous l'êtes assez. Gardez-vous pourtant de vous éprendre d'une vierge mariée. Ne vous perdez pas, pour vouloir piquer trop haut (22).
ADONIAS.
Je ne vous comprends pas.
ABSALON
Je passerai le dernier. A vous, mon frère.
SALOMÓN, à part.
Tous deux restent interdits. (ATeuca.) Ne pourrai-je obtenir que vous vous expliquiez plus clairement avec moi?
TEUCA.
Voici une couronne-de-roi. C'est une fleur brillante, parfumée et souveraine. Jouissez de ses qualités. Quoique vous soyez destiné à être le miroir des rois et le meilleur des meilleurs, je crains que des fleurs d'amour ne vous perdent, si, vieux, vous êtes jeune.
AMON
Excellente fleur !
8 0 LES CHEVELX d'aBSALON
JONADAD.
Avec son assaisonnement.
ABSALON
Et moi, In quelle aurai-jc?
TELCA,
Le narcisse.
ABSALON
N'est-ce pas lui qui s'énamoura de lui-même?
TEUCA.
Profitez deson exemple, Absalon,pourn'être pas autant épris de vous. A force de vous glorifier, de vous estimer et de vous chérir, vous deviendrez l'efíroi d'Israël. Votre beauté rend folle toute la nation. Vous êtes un Narcisse, Absalon, et vous en avez la vanité. Coupez ces belles boucles, Si vous les laissez croître, vous ne tarderez pas à vous voir haut placé par les cheveux.
ABSaLON, basa Teuca.
Si tu dis vrai, Teuca, je saurai te récompenser et me rendre maître d'Israël.
A MON
Nous restons interdits.
jonadab.
Allons, princes, à table !
ABSALON, à part.
Je me verrai, la couronne au front, sur le trône de mon père. Meure Amon pendant ce festin. Tamar sera vengée et rien n'empêchera Absalon d'hériter de la couronne, (ii sort.)
UN BEBGER, entrant.
Le repas, qui se refroidit, appelle Vos Altesses.
J'aimerais voir les traits de cette bergère. Elle me trouble.
Il'' JOURNÉE 8 1
ADONIAS.
Ne nous fais pas attendre, (n son.)
JONADAB
Pour moi, je ne m'attarde pas ici, étant invité à la table d'Absalon. (ii sort.)
AMON
Je suis, bergère, la victime de vos doux yeux qui doivent être des filous, puisqu ils m'ont gagné l'âme. INe m'accorderez-vous pas une revanche ?
TAMAR
Vous vous fatigueriez vite du jeu. La première mise gagnée, vous vous empresseriez de quitter la table.
AMON
Les jolies mains!
TAMAR
De bergère.
AMON
Donnez-m'en une.
TAMAR
A quoi bon donner la main à qui vous glisse éntreles mains et n'aime pas plus tôt qu'il déteste.
AMON
Je saurai bien la prendre, enhardi par sa beauté.
La prendre? Et comment?
AMON
Par force.
TAMAR
Gomme la violence vous est chère !
AMON
Hé! vous vous piquez donc toutes ici de divination?
TAMAIU
Nous nous étudions à nous moquer de vous, qui vous moquez si bien.
I AMON
Vous portez aussi des fleurs?
TAMAR
Chacune, humble ou hautaine, cherche ce qui lui manque.
AMON
Je vous aime, bergère. Donnez-moi une fleur.
TAMAR
Vos moindres paroles en sont une. Croyez, seigneur, que si je n'avais perdu une fleur, je n'aurais pas à soufl'rir ce que je souffre.
J'aurai une fleur de ta main.
TAMAR
De ïamar, voulez-vous dire.
AMON
Donnez-la-moi de bonne grâce ou je vous Fenlève de force.
TAMAR
Comme la violence vous est chère !
AMON
Otez ce voile.
TAMAR
Impossible.
AMON
Je te verrai, te dis-je.
TAMAR
Arrière !
AMON
Comme ceci, il faudra bien... (ii écarte icvoiie.) Va-t'en, femme. Ciel! Monstre, est-ce toi? Que ne me suis-je arraché les yeux plutôt que de te voir, honte de ton sexe! Je m'en vais, et, je le crains, frappé à mort. Ta vue m'a tué. Maudit festin! Je ne m'attendais pas à une pareille entrée ! (n sort.)
Pire est le dessert que l'on te réserve, barbare, cruel, ingrat. On te servira pour dernier plat la vengeance de Tamar. Amonóle jour de ta mort est arrivé. Une femme que Ton outrage...
SALOMÓN, à l'intérieur.
Est-il pire trahison !
ABSALON, de même.
Tu paieras ce repas de ta vie, infâme.
AMON, de même.
Frère, pourquoi me tuer!
ABSALON, de même.
Pour venger Tamar.
Un rideau que l'on tire laisse voir une table couverte de vaisselle d'argent, AMON, ensanglanté, gît sur la nappe en désordre.
ABSALON
C'est en ton honneur, Tamar, que j'ai donné ce banquet. Ce plat, s'il n'est guère appétissant, a toutefois assouvi notre rancune. Puisse-t-il te profiter! Bois son sang, Tamar, et tâche d'y laver la souillure de ton honneur. Tu le pourras sans peine ; la lessive est chaude. Je vais, moi, me réfugier à Gessur, dont le roi, mon aïeul, est père de notre mère outragée.
TAMAR
Je rends grâce au ciel, vaillant Absalon, de n'avoir
plus à pleurer celte injure. Mon honneur est ressuscité. Je pourrai regarder les gens en face. Le sang du traître, c^est la réhabilitation de l'innocent. (Au cadavre dAmon.) Reste là, barbare, ingrat. On t'a donné le tombeau que tu mérites. Table, tasses et plats, c'est le sépulcre du débauché.
ABSALON
Je vais tout mettre en œuvre pour hériter du royaume.
TAMAR
Que le ciel te sourie et te guide.
ABSALON
J'ai des amis. Grâce à leur concours, tout Israël, comme le disait hier Teuca, pourra me voir haut placé par les cheveux. (Hs sortent.)
Entre DAVID.
DAVID
Amon, prince, mon fils 1 est-ce toi? Les instants me semblent des siècles éternels. Oii es-tu, cher Amon ? Vienne le soleil de ton charmant visage fondre les glaces de mes transes. Rends la vue à un aveugle. Absalon se serait-il vengé? Dois-je craindre qu'Absalon m'ait manqué de parole? Non. Il tiendra son serment, j'en suis sûr. Il est son frère, après tout. A quoi bon tous ces discours? Le sang bout sans feu, et notre sang vient d'une hérédité fatale (23). Amon, d'ailleurs, est coupable. Mais Absalon ne m'a-t-il pas juré de ne lui faire aucun tort? Que vais-je craindre ? Ni l'amour ni la vengeance, hélas! ne gardent jamais leur serment. En ce débat incertain l'espoir et la crainte plaident le pour et le contre. Prononcez, ô cieux, un arrêt favorable!... J entends des chevaux... Seraient-ce mes fils
bien-aimés? Mon âme, concentrez- vous en mes yeux. Mes yeux, ouvrez-vous pour les voir. La crainte me met des fers aux pieds, alors que mon impatience se précipiterait par les fenêtres.
Entrent ADONI AS et SALOMÓN.
ADONIAS.
Seigneur !
DAVID
Ne vous est-il rien arrivé? Où î^ont vos deux frères, Amon et Absalon? Qu'y a-t-il ? Vous ne répondez pas? Vous vous taisez? Le silence fut toujours l'ambassadeur des catastrophes. Vous pleurez ? C'est autant de messagers qui confirment mes soupçons. Mes pressentiments n'étaient pas vains. Absalon a-t-il tué son frère ?
SALOMÓN.
Oui, seigneur.
DAVID
Que la consolation perde tout espoir de rentrer en mon âme, puisque j'ai [perdu Amon ! Que les larmes, puisqu'elles doivent être éternelles, prennent à jamais possession de mes tristes yeux et finissent par les laisser aveugles ! Que ma langue n'articule plus que des gémissements î Que mes oreilles n'entendent plus que des lamentations î Ha! mon A mon ! mon héritier, hélas ! Gourez à la recherche d' Absalon. Que des armées partent sur-le-champ à sa recherche !
ADONIAS.
Considère, seigneur...
DAVID
Il n'y a pas ici à me conseiller. — Hélas! Amon de mon âme, toi et Absalon vous m'avez frappé à mort.
(Ils sortent.)
TROISIEME JOURNEE
Entrent, parlant en secret, JOAB, SEMEÏ et JONADAB, JOAB,
Où est cette femme ?
SEMEÏ.
Jonadab qui est allé la chercher à Baalhasor, nous le dira.
JONADAB
Elle attend, là dehors, déguisée et méconnaissable sous des vêtements israélites. Elle aurait pourtant bien pu s'en dispenser. La nature, en supprimanten elle toute blancheur, l'a condamnée au deuil le plus sévère.
JOAB
Enfin, Semeï, vous êtes certain qu'elle saura parler au roi.
SEMEÏ.
Il n'y a pas 'au monde femme d'une science plus eminente, ni d'un esprit plus subtil.
JOAB
Quel est son pays, son nom ?
SEMEÏ.
Son nom est Teuca ; c'est aussi celui de sa patrie.
JOAB
Est-ce la pythonisse?
SEMEÏ.
Elle-même. Je la tenais cachée en attendant le résultat de sa prédiction relative à nous deux.
m'' JOURNÉE 8 7
JOAB
Ne nous a-t-elle pas dit que, moi dardant des javelots, vous lançant des pierres, notre mort serait la clause d'un testament? Mais il ne s'agit pas de cela, et je ne crains point que sa prédiction s'accomplisse... Dites-moi, Teuca est-elle informée de ce que ma loyauté désire tenter aujourd'hui en faveur d'Absalon?
SEMEÏ.
Oui. Mais avant qu'elle entre dans la salle d'audience apprenez-moi, je vous en prie, quel dessein est ie vôtre.
JOAB
Après le dénouement tragique de cette funeste journée où Amon, de sa pourpre royale, ensanglanta la table de son frère, celui-ci, q-uittant le royaume, se réfugia à Gessur, province oii règne son aïeul Tolomeï. J'ignore si Tamar l'accompagna. Nul, en Israël n'a plus parlé d'elle, depuis le jour où, s'étant plainte à David de la violence qu'on lui avait faite, Absalon l'envoya àBaalbasor. Elle doit, d'après cela, vivre sous la protection de son frère ; mais tout ce que j'en pourrais dire, dès ce moment, ne serait que conjecture gratuite. Moi, voyant qu'on me soupçonnait d'être contraire à Absalon, j'ai, pour faire taire la médisance et pour dissiper les soupçons, sollicité son retour. Mais toute mon influence n^a pu, quelle que soit la mansuétude du roi, ouvrir son âme au pardon. Le ressentiment a fermé au prince le cœur de David, comme les griefs celui de tout le royaume. Persuadé enfin qu'une peine n'en guérit pas une autre, j'ai, renonçant à la prière, eu recours à la ruse et cherché une femme avisée. Puisque vous me répondez de celle-ci et qu'elle connaît mes intentions, faites-la entrer et parler au roi. Il ne risque pas de voir
son visage ; les veuves, lorsque le roi leur donne audience, lui parlent toujours couvertes d'un voile. Je vais d'ailleurs, pour lui faciliter la tâche, plaider ici même la cause d'Absalon, et, par cette feinte, éloigner de David toute idée de défiance.
SEMEÏ
Le voici venir.
JOAB
Qu'il ne nous voie pas parler ensemble.
SEMEÏ .
Je vous obéis en tout. — Pour toi, Jonadab, ne manque pas, aussitôt que cette femme aura parlé au roi, de retourner avec elle en Ephraïm. Un esprit, il est bon que tu le saches, habite sa poitrine. S'il t'arrivait de la voir en fureur, il n'y a rien à craindre; ce n'est qu'un démon qui la tourmente.
JONADAB
Si, il y a à craindre, et beaucoup ! ne fût-ce que pour cette raison.
SEMEÏ.
Tais-toi, le roi entre.
Entrent DAVID et AQUITOFEL.
Le roi prend les placets que lui tendent quelques soldats.
AQUITOFEL.
Telle est ma prétention.
Je vous ai déjà accordé la faveur d'une place dans mon Conseil de guerre.
AQUITOFEL.
Cette place, seigneur, n'est pas ce que je désire.
DAVID
C'est pour cela même que je vous l'ai donnée ; vous
lir JOURNEE 8 9
apprendrez ainsi à quelles obligations sont tenus ceux qui donnent des conseils. — Joab dans la salie d'audience?
JOAB
Oui, sire. J y suis le premier solliciteur.
DAVID
Toi? Et que réclames-tu?
JOAB
Que l'exil d'Absalon prenne fin. Voilà deux ans...
DAVID
Arrête, ne me parle pas d'Absalon.
JOAB
Considère...
DAVID
Je ne veux rien considérer. — Voyez s'il y a quelqu'un qui désire me parler.
SEMEÏ.
Voilée de noir et vêtue de deuil, une femme, sire, demande audience.
DAVID
Eh bien, qu'elle entre.
JOAB, à part.
Veuille le ciel que mon expédient réussisse !
Entre TEUGA en vêtements de deuil et couverte d'un manteau.
JONADAB
Ne lui suffisait-il pas, à cette négresse endiablée, d'avoir la peau noire?
TEUCA, à genoux.
Je suis, sire, une pauvre veuve qui, prosternée à vos pieds, implore votre protection contre une violence qu'exercent envers moi vos juges. Sans doute, ils invo-
quent la loi à l'appui de leurs prétentions, mais la prudence, en certains cas, ne doit-elle pas modérer la justice?Pousserla loi jusqu'à ses limites extrêmes, peut-on douter que ce soit tyrannie?
JONADAB, à part
Il ferait bon voir qu'elle vînt à se trémousser devant le roi.
DAVID
Levez-v^ous^ parlez.
J'avais deux fils, sire, qui, depuis la mort de mon mari, étaient toute ma consolation. Un jour, aux champs, ils se prirent de querelle, — amer héritage des premiers frères ! Il ne se trouva personne pour les séparer, et l'un d'eux, transporté de fureur, tua l'autre. Ho! aveugle et barbare passion de la colère qui, lorsqu'elle vient à s'irriter, ne connaît même plus son propre sang!... Le fratricide vint à la maison me demander de quoi s'enfuir et échapper à la justice. Moi qui, ayant déjà perdu un fils, étais à la fois,, en ce conflit de douleurs, la partie plaignante et la partie adverse, je cherchai à cacher le survivant, afin de ne pas les perdre tous deux. Or, les juges d'Israël, après l'avoir cherché par tous les moyens possibles, ont prononcé contre moi un arrêt d'après lequel je dois ou leur livrer mon fils, ou mourir pour l'avoir caché. Voyez, sire, s'il est juste que je livre mon fils unique, en qui seul aujourd'hui revivent les cendres de son père. Quoique son crime m'ait affectée, le soin de protéger sa vie m'affecte encore davantage ; car, livrer le second après avoir perdu le premier, ne serait-ce pas donner double prise à la douleur? Pitié, illustre seigneur, je vous en prie !
m'' JOURNÉE 91
DAVID
Ne pleure pas, femme, ne crains rien. Comment pourrais-tu mériter la mort pour avoir protégé ton fils ! Va, ce fut une juste commisération que la tienne. N'aurais-tu pas été plus coupable cent fois en l'accusant du meurtre de son frère ? N'est-il pas évidemment plus difficile de pardonner une offense que de la venger ?
TEUCA .
Tu en juges ainsi ?
J'en juge ainsi. Mille fois comme une, ma langue répétera que tu as pieusement agi en le cachant.
TEUCA
Te voilà donc convaincu par cet exemple?
DAVID
De quoi ?
TEUCA.
De l'injustice de cette colère que tu affectes envers Absalon; puisque, contrairement à ta sentence, Tun de tes fils étant mort et l'autre exilé, tu veux les perdre l'un et l'autre. Rappelle Absalon, fais-lui grâce, ou crains qu'Israël ne te blâme de ne pas agir conformément à tes décisions.
DAVID
Arrête, femme, attends ! Non que je veuille punir ta supercherie, mais pour savoir si tu l'as entreprise sur les conseils de Joab. Parle, et garde-toi de mentir.
TEUCA
Oui, sire.
DAVID
C'est bien. Va en paix. Je ferai ce qu'il convient.
SEMEÏ, à part.
Voici, cette fois, Joab déchu de son crédit.
AQUITOFEL, à part.
Le ciel le veuille !
SEMEÏ, à Jonadab.
Va avec Teuca.
JONADAB
Si elle a le diable pour l'accompagner, est-il nécessaire que je l'accompagne aussi? (n sort avec leuca.)
DAVID
Joab !
JOAB
Moi?
DAVID
Ne vous troublez pas. Faites qu'Absalon revienne me voir. Il serait injuste que, après avoir déclaré une chose équitable, je fisse le contraire. Je l'ai dit et j'en suis convaincu, un de mes fils étant mort et l'autre vivant, mon devoir est de pleurer l'un et de protéger l'autre. Mon ressentiment ne saurait porter remède à la perte du premier, et je dois accueillir le second, si je ne veux les perdre tous deux.
JOAB
Donne-moi tes pieds, que je les baise mille fois.
AQUITOFEL.
Puisque tu y consens, Absalon ne tardera pas à venir te voir.
DAVID
Où est-il?
AQUITOFEL.
Confiant en ta clémence, il est, je crois, en bonne santé à Hébron.
DAVID, à part.
lime déplaît, non pas quil y soit en bonne santé,
lir JOURNÉE 9 3
mais que tu en sois informé si bien. — Va le chercher ; qu'il vienne à l'instant. (Sort Aquitofei.)
VOIX, au dehors.
Vive le grand roi de Judée !
DAVID
Quelles sont ces clameurs?
joab.
Le bruit a déjà couru que tu venais de pardonner à Absalon, et la ville entière s'en réjouit.
DAVID
Comme ta versatilité montre bien,ô peuple, que tu es un monstre à mille têtes! Ce que tu blâmais hier^ hostile à Absalon, tu l'approuves aujourd'hui.
Entre ENSAÏ, vieillard.
[ensaï (24).
Je suis, sire, un pauvre soldat, tellement fils de la guerre qu'à la guerre je suis né et 'qu'à la guerre j'espère mourir en vous servant. J'aspire à faire partie de votre Conseil. Ma vieille expérience des combats et mes longues années m'enhardissent à solliciter une place qui est vacante.
DAVID
Je viens de la donner à Aquitofei. Il m'inspire de la crainte et j'ai voulu lui témoigner ainsi mon désir de l'obliger. Mais, à la première occasion, je récompenserai vos cheveux blancs.
ENSAÏ.
C'est à Aquitofei que vous l'avez accordée? Dieu veuille que, de nous deux, ce ne soit pas le favorisé qui vous offense et l'évincé qui vous rende service!
Entrent ADONIAS et SALOMÓN.
ADONIAS.
L'amitié que nous éprouvons pour Absalon se plaît à venir te remercier de la grâce que tu lui as faite.
SALOMÓN.
C'est en son nom que je baise ta main.
DAVID
Le temps qui, avec la lime sourde des heures (25), sait sans bruit attaquer nos passions, a usé mon ressentiment. Et, s'il faut dire la vérité, mon cœur trouve qu'Absalon tarde beaucoup à paraître en ma présence.
JOAB
Pas trop. 11 semblait n'attendre qu'un mot de toi.
(Musique de hautbois.)
SALOMÓN.
Le voici qui entre dans le palais. Une foule nombreuse l'accompagne.
Entrent le plus de monde possible, ABSALON et AQUITOFEL. ABSALON, à genoux.
Heureux mille fois le jour où, après tant de tourmentes, ma fortune à la dérive vient aborder, sire, au port sacré de tes pieds royaux.
Relève-toi, Absalon, viens dans mes bras, avant qu'à leur étreinte succèdent celles de Salomón et d'Adonias.
SALOMÓN.
:3 Sois le bienvenu, bel Absalon.
ADONIAS.
Le ciel prolonge tes jours !
Iir JOURNEK 9 5
ABSALON
Frères, qu'il garde les vôtres.
DAVID
Je ne te parle pas de Tamar, pour ne pas éveiller en cette circonstance la moindre rancune. — Et maintenant que vous avez vu avec quelles démonstrations de joie je l'ai accueilli, sortez tous de cette salle. De père à fils le pardon doit être public, mais non les remontrances qui accompagnent le pardon. Laissez-nous seuls. (Tous
sortent, hormis David et Absalon.) Tu SUppOSeS Certainement,
Absalon, que j'ai voulu rester seul avec toi pour te reprocher ta désobéissance ? Gt)mme tu te méprends ! Il ne pardonne pas d'un cœur sincère, celui dont le pardon laisse un mot à dire à la crainte, un geste à faire à la honte. Pour bien te prouver, Absalon, combien mes intentions sont amicales et contraires à ce que tu imagines, je ne t'adresserai pas des reproches, mais des excuses pour le temps que j'ai tardé à te pardonner. Et d'abord, il est bien certain que j'en avais, en toute sincérité, plus envie que toi. Oh ! que de fois j'ai maudit ma rigueur ! Cher Absalon, elle était nécessaire. Non pas qu'il n'y eût en mon âme assez d'indulgence pour excuser de pires mutineries; mais l'avenir, plus encore que le passé, me fait peur, si j'en crois ce que chacun me rapporte de ton naturel. Je ne te dirai pas les soupçons, les méchancetés, les préventions^ les arguties qui sont parvenus jusqu'à mes oreilles; il me répugne de les répéter. Sache seulement, et ne Toublie pas, que je vis, que je règne^ que le diadème sacré est bien affermi sur mes tempes, où il est moins un poids qu'un fardeau, et que je saurai... Mais ce n'est pas aujourd'hui le jour de te parler de la sorte. Je ne crains rien, je ne doute
9 6 LES chevi:üx D ABSALON
en rien de ton affection, ni de ton obéissance. Soyons amis, Absalon, c'est moi qui te le demande avec des larmes de tendresse. Si cette pourpre, si ces cheveux blancs le permettaient, tu me verrais à tes pieds te supplier humblement de m'obéir comme un fils, puisque je te chéris comme un père. Et — vois si je doute peu de ta bonne foi, — je ne veux pas que tu me répondes, afin que tu ne puisses croire que j'ai pu douter de ta réponse.
(n sort.)
ABSALON
Quel radoteur que mon père ! Prétendrait-il m'attendrir par ses larmes, alors que, je le sais^ il compte léguer son royaume à Salomón. Mais, auparavant...
AQUITOFEL, entrant.
J'attendais que le roi sorte. Que t'a-t-il dit?
ABSALON
Mille impertinences. Croirais-tu qu'il m'a engagé à lui être reconnaissant de son pardon? N'a-t-il pas pardonné à Amon? Or, n'est-il pas plus excusable de venger un crime que de le commettre ?
AQUITOFEL.
Oui, certes. Mais, tout bien considéré, c'est à toi la faute.
ABSALON
La faute de quoi ?
AQUITOFEL.
De ce qu'il s'imagine t'avoir créé des obligations en agissant comme il a fait. Ne t'aurait-il pas beaucoup mieux valu rentrer les armes à la main et user de la violence plutôt que de la prière? Plusieurs provinces ne sont-elles pas convoquées? N'attendent-elles pas, pour se déclarer, que tes trompettes donnent le signal dans
m'' JOURNÉE 9 7
Ilébron? A quoi bon, alors, ces cérémonies? N'cût-il pas été plus prudent et plus sage de l'obliger à te craindre plutôt qu'à te pardonner?
ABSALON
Il est vrai; je suis en correspondance avec divers alliés, qui, si je leur dis de me suivre, se mettront en campagne aussitôt. J'ai tenu, néanmoins, à feindre cette réconciliation. En temps de guerre, un seul ennemi au cœur de la place est plus redoutable qu'un grand nombre au dehors. D'ailleurs, je manque encore de partisans, et je compte en gagner ici par ma présence.
AQUITOFEL.
De quelle manière?
ABSALON
Comme ceci. Tu sais que les audiences d'Israël se donnèrent de tout temps aux portes de la ville. Je me tiendrai dans les champs voisins et, dès que j'entendrai un solliciteur se plaindre soit d'une rémunération insuffisante, soit d'une sentence défavorable, je l'appellerai et m'engagerai à lui faire justice, à condition qu'il me soit soumis. Il faudra bien ainsi que les mécontents marchent à ma suite et m'acclament.
AQCITOFEL.
Tu as raison. La justice, étant une et indivisible, ne saurait se trouver de deux côtés à la fois. Il est donc inévitable que, dans toute cause, il y ait au moins un mécontent.
ABSALON
Pendant que ces soins m'occupent ici, pars et avise nos hommes d'avoir à se réunir un à un et secrètement à Hébron. Tamar s'y tient déjà cachée avec l^s troupes de Gessur. Je vais lui écrire de se rapprocher de Jérusalem,
OÙ tu verras flotter mes étendards. Oui, tu me verras combattre à feu et à sang père et frères, et couronner ma tête de leurs lauriers.
AQUITOFEL.
Tu y réussiras si tu entraînes à ta suite les mécontents. Car, tous les hommes ayant de leurs mérites la plus haute opinion, il en est peu de satisfaits et beaucoup de dépités. (Hs sortent.)
Entrent JONADAB et TEUCA.
J0NADAB,à part.
Je puis me vanter d'avoir éprouvé par moments une jolie peur, mais jamais je n'en ai éprouvé ni n'en éprouverai une telle qu'en la compagnie de cette antipode de l'aurore.
A quoi penses-tu, Jonadab? Tu sembles distrait.
JONADAB
Distrait? Moi ? (a part.) La belle distraction que d'avoir le diable pour camarade !
TEUCA, à part.
Je voudrais bien n'avoir pas d'autre motif de rage et ne pas me sentir attristée, confondue et égarée par un doute qui me touche au vif de l'âme.
JONADAB, à part.
Elle parle entre ses dents. Le diable voudrait-il faire des siennes ?
TEUCA, à part.
Si le puissant esprit qui habite en moi est un esprit de haine et de colère, de rancune et de discorde, comment se fait-il qu'il ait réconcilié David et Absalon?
irr JOURNEE 9 9
JONADAB, à part.
Elle parle toute seule. Je crois que le diable est en train de s'endiabler.
TEUCA, à part.
Moi, négociatrice de paix! Moi, mettre d'accord deux volontés si discordantes !... Mais pourquoi pas? si tout ceci doit aboutir à d'atroces désastres.
Entrent TAMAR et des SOLDATS.
TAMAR
Qui pousse ces cris de frayeur?... Mais n'es-tu pas
Je le fus jadis. Mais je ne suis plus^ madame, qui j'avais coutume d'être.
TAMAR
N'as-tu pas été l'instigateur de cet outrage dont je me suis vengée déjà sur mon ennemi et dont j'espère me venger sur tout Israël, le jour prochain où Jérusalem sera témoin de mes exploits?
JONADAB
J'étais valet, je jouai mon rôle de fripon. Mais, depuis, je suis devenu un saint.
TAMAR
D'où viens-tu par ici? Pourquoi ces cris? Parle. Qu'as-tu ?
JONADAB
En ce sombre jour, en compagnie de cette sombre négresse, je traversais cette sombre montagne. Le sombre chemin que nous suivions, elle-même te le dira (26).
TAMAR
Puisque ce valet est tombé entre mes mains...
1 o o LES CHEVEUX T) ABSALON
JONADAB, à part.
Ah ! malheureux.
TAMAR
... je le retiendrai prisonnier. — Teuca!
Divine Tamar !
TAMAR
D'oii viens-tu par ici ?
TEUCA.
De parler à David qui m'a donné audience . Je le quitte, après l'avoir réconcilié avec Absalon.
TAMAR
Quel plaisir tu me fais en m'apprenant cette nouvelle ! Grâce à ce simulacre de paix, mon frère pourra plus facilement, sans doute, exécuter ses projets et les miens, et, confirmantnos espérances, montrer de quelles représailles sont capables son ambition et mon ressentiment. J'attends ses ordres à Hébron, ceignant le clair acier, à la tête des troupes de Gessur et des tribus qui viennent s'y rallier. Quoi qu'en puisse dire la renommée, l'outrage que j'ai subi m'a astreinte à ces fonctions de capitaine (à ses soldats ) Et, puisque ce valet a eu connaissance de mes desseins, précipitez-le du haut de cette roche, afin qu'il n'en puisse rien révéler. Atlachez-lui les mains derrière le dos.
JONADAB
Sort pénible !
VOIX DIVERSES, au dehors.
Au vallon ! — A la forêt ! — A la montagne !